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Anthologie
Un parfum d’histoires

Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 23.11.2011 à 14:44

Dans un livre passionnant, Elisabeth de Feydeau nous invite au royaume des senteurs et de leur alchimie secrète. Enivrant.

Attention, ce livre est dangereux! Après avoir dévoré Les Parfums d’Elisabeth de Feydeau, vous risquez de vous précipiter sans attendre dans le grand magasin le plus proche pour sentir, comparer, renifler, admirer, et finalement acquérir l’un ou l’autre, voire plusieurs de ces miraculeux liquides et flacons dont on vous a conté la naissance, expliqué la nature, dévoilé (en partie) la composition, révélé tout à la fois la fonction sociale et la symbolique.

Associant une approche historique à une anthologie et un dictionnaire, cette petite somme de la collection Bouquins de Robert Laffont relève le défi d’être tout à la fois savante, très accessible et passionnante. Elle se prête au picorage aussi bien qu’à la lecture en continu, en fonction de l’appétit et des besoins.

Sept grandes familles. D’une plume alerte, l’auteur, historienne, experte auprès de grandes maisons de luxe et professeur à l’école des parfumeurs de Versailles, nous emmène dans l’intimité créatrice des plus grands. Elle évoque la trajectoire et la personnalité d’Edmond Roudnitska, véritable philosophe du parfum et père d’Eau sauvage (1966). Elle nous guide dans la dynastie des Guerlain (cinq générations et plus de 726 parfums).

«LE PARFUM, C’EST L’ODEUR PLUS L’HOMME.» Jean Giono, écrivain

Elle nous raconte la naissance, en 1921, du mythique et mystérieux No 5, fruit d’une rencontre entre Gabrielle Chanel et Ernest Beaux, l’un des plus fameux nez de son époque qui s’inspira pour ce jus novateur du souvenir olfactif d’une campagne militaire l’ayant emmené au-delà du cercle polaire.

Et tous ceux qui auraient perdu le fil en route retrouveront en fin d’ouvrage une chronologie détaillée (de 5550 av. J.-C. à 2010) et la présentation des sept grandes familles de parfums: les ambrés, les boisés, les chypres, les cuirs, les floraux, les fougères et les hespéridés. «Le parfum c’est l’odeur plus l’homme», écrivait Jean Giono. Son histoire est indissociable de celle des civilisations, ses premières traces d’utilisation remontant à l’âge du bronze.

Un très long compagnonnage qui passe par les mythes, flirte avec la légende et souvent tutoie le divin. Dans l’Egypte ancienne, ce sont d’ailleurs les prêtres qui connaissent l’art de la parfumerie. Au fil des siècles, ce dernier évolue avec les différentes conquêtes de l’être humain, ses voyages et ses progrès techniques.

Au lVe siècle avant J.-C., revenant d’Asie, Alexandre le Grand ramène en Europe l’ambre gris et le musc, substances animales très utiles aux parfumeurs «en raison de la puissance de leur arôme qui résiste mieux que tout à l’évaporation». L’eau de la reine de Hongrie, le plus ancien parfum connu à base d’alcool, apparaît en 1370. Le milieu du XIXe siècle voit ensuite l’utilisation des premiers produits de synthèse. De quoi permettre à la parfumerie «de passer du mode de la reproduction naturelle à une réelle création artistique».

Une injection d’eau de Cologne. Dans cette épopée, hygiène et parfum sont étroitement, mais diversement, liés, celui-ci servant tantôt à masquer le sale et le miasme, tantôt à signifier le propre. Grand classique utilisé au XIXe siècle par de larges couches de la population, l’eau de Cologne a cette vertu.

Inventée en 1695 par l’Italien Giovanni Paolo Feminis, composée au départ d’esprit-de-vin, de romarin, de mélisse, de bergamote, de néroli, de cédrat et de citron, cette fragrance fraîche et légère relève toutefois du médicament autant que de l’ornement olfactif. On la recommande en ablutions et en frictions, mais également sur un sucre, dans du vin, dans le bain, en piqûre, en inhalation ou en lavement. Elle est, entre autres, censée agir contre la gravelle, l’épilepsie ou la paralysie.

La lavande raconte elle aussi le propre. Particulièrement prisée par les Britanniques au début du XXe siècle, elle est toutefois quasiment abandonnée aujourd’hui en raison de son omniprésence dans les produits ménagers. Dans les années 90, ne rien sentir du tout sera ensuite le grand défi de L’eau d’Issey, d’Issey Miyake. Le couturier japonais souhaitait quelque chose qui dise «l’odeur d’une femme aspergeant son corps propre d’eau pure».

Vendu dans un magnifique flacon épuré créé par les designers Alain de Mourgues et Fabien Baron, le boisé aquatique conçu par Jacques Cavallier intègre les fameuses «notes d’ozone» très à la mode à l’époque. Elles sont apportées par la calone, une matière première de synthèse découverte en 1966 dont l’odeur rappelle le melon, la pastèque, et qui, fortement dosée, donne une sensation marine, voire salée au parfum.

A l’origine, les parfums n’ont pas de sexe. Les hommes les ont depuis toujours utilisés. Il faudra toutefois attendre 1934 pour qu’arrive sur le marché un produit qui leur est spécifiquement destiné, Pour un homme, de Caron. Au tournant du XXe siècle, donc, l’industrie s’adresse avant tout aux femmes.

Elle leur propose d’adopter le langage des fleurs, rose, violette ou jasmin. Léger, sensuel, frivole, le parfum sait cependant aussi se faire l’écho de l’actualité quand, en 1912, à la veille de la Première Guerre mondiale, Jacques Guerlain crée L’heure bleue, un fleuri oriental évoquant un moment de bonheur entrevu qui s’échappe. Des mouchoirs imbibés de ce parfum seront ensuite distribués aux poilus dans les tranchées pour leur remonter le moral.

Partir sur la route des parfums, c’est donc bien faire l’histoire de nos sociétés, de leurs excès, de leurs audaces et de leurs errances. Mais c’est aussi se régaler de mots. Noms de substances ou de fragrances, peu importe, les uns et les autres sont aussi capiteux et magiques. Fève tonka, Féminité du bois, Eau d’ange, Antaeus, boronia, orange amère, Opium, Organza, opoponax, patchouli, livèche, fougère ou Ramage. Un grand bonheur pour les amoureux de la langue et des sons

«Les Parfums. Histoire, anthologie, dictionnaire». D’Elisabeth de Feydeau. Collection Bouquins, Robert Laffont, 1206 p.


Fragrances

Saviez-vous que...

Joy, de Jean Patou, fut surnommé «le parfum le plus cher au monde».
Il est composé des essences les plus belles et les plus coûteuses. Pas moins de dix mille fleurs de jasmin et trois cents roses sont nécessaires pour fabriquer 30 ml. Véritable Rolls-Royce de la parfumerie, il fut lancé au lendemain du krach boursier de Wall Street, ce qui fit scandale.

Pierre Balmain avait dédié Vent vert à Colette.
L’écrivain aimait beaucoup les parfums et avait elle-même ouvert une boutique de cosmétique en 1932. Elle a participé aux côtés de Louise de Vilmorin à l’élaboration du catalogue Lanvin intitulé L’Opéra de l’odorat.

Quand ils se parfument, les gestes des hommes et des femmes diffèrent.
Les hommes pratiquent volontiers une gestuelle large et dynamique liée aux ablutions matinales et au rite d’aspersion souvent évoqué par la publicité. Les femmes posent quelques gouttes derrière les oreilles, au creux du poignet, du genou ou dans le décolleté. L’arrivée du vaporisateur induira toutefois des gestes plus amples.

Le musc a une odeur très sexuelle, fécale, sale et animale.
Il provient des glandes sexuelles du chevrotin mâle qui vit dans les montagnes de la Chine, du Tibet et du Tonkin. En parfumerie traditionnelle, il est essentiel pour faire tenir le parfum, lui donner de l’adhérence à la peau. Pour protéger l’espèce, il est presque toujours utilisé aujourd’hui sous forme de synthèse.

Destiné aux femmes, Mitsouko fut souvent adopté par les hommes.
Créé en 1919 par Jacques Guerlain, ce chypre fruité était l’un des premiers à marier harmonieusement des matières premières synthétiques naturelles. Charlie Chaplin, Serge de Diaghilev et Nijinski figuraient parmi ses adeptes.





Tags: Parfum, histoire, Elisabeth de Feydeau,

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