Même Agatha Christie n’aurait osé imaginer un scénario si diabolique. Il sera au cœur d’un retentissant procès qui débute lundi à Vevey. Il pourrait obliger les juges à trancher entre une condamnation à au moins dix ans de prison et l’acquittement, faute de preuves. L’accusé, s’il est reconnu innocent, pourrait ainsi toucher un héritage de plus de 80 millions de francs, pour autant qu’il ne craque pas à l’audience: «Il risque d’y arriver. Il persiste dans ses dénégations depuis son arrestation le 2 février 2006», constate un avocat qui l’a côtoyé alors qu’il réclamait de constantes sommes d’argent à sa mère. Infirmier de formation, mais ayant cessé de travailler, l’accusé François L., 43 ans, est le coupable tout désigné. Il est soupçonné non seulement d’avoir assassiné sa mère, mais aussi l’amie de celle-ci pour supprimer un témoin gênant: Marina S., 80 ans, issue d’une riche famille péruvienne, était venue trouver un havre de paix à Bâle après le décès de son mari. Elle voulait fuir la menace des extrémistes du Sentier lumineux… Fortement tuméfiés, les corps des deux femmes ont été retrouvés le 4 janvier 2005 sous la cage d’escalier d’une villa veveysane, une dizaine de jours après leur mort. François L. est également soupçonné d’être à l’origine de la disparition de sa sœur, Marie-José, de 15 ans son aînée. Une femme médecin que personne n’imagine capable de tuer les deux octogénaires.
Touffe de cheveux. On a pourtant retrouvé une touffe de ses cheveux dans les mains de la mère, mais l’acte pourrait ressembler à une mise en scène diabolique. Tout accuse François L., l’enfant adoptif d’origine indienne de Ruth, 81 ans au moment de sa mort. En 199l, après le décès de son père Charles, un architecte de la Riviera vaudoise, il a hérité d’un pactole de plusieurs dizaines de millions (en immeubles locatifs pour l’essentiel) à partager avec sa sœur Marie-José. Sa mère étant l’usufruitière de l’entier de la fortune, il ne pouvait toucher sa part qu’au décès de celle-ci. Les extraits du Registre foncier veveysan établissent une liste de treize bien-fonds, en copropriété avec sa sœur disparue, pour un montant de 34 millions (voir ci-dessus) à Corseaux, La Tour-de-Peilz, Montreux et Vevey. Ces montants représentent des estimations fiscales inférieures de 20% à leur valeur réelle. Et comme l’immobilier a connu un boom considérable au cours de ces dix dernières années, on peut estimer la fortune au double, soit plus de 80 millions. Le couple L. avait encore deux autres héritiers, mais le frère aîné, Jean-Marc, a déjà réclamé sa part d’héritage, tandis qu’un autre enfant adoptif, Ramou, lui aussi d’origine indienne, est mort en 1994.
A qui profite le crime? La logique de tout roman policier ne ferait pas un pli, si des voix n’avaient tenté de brouiller les pistes. Peu avant l’arrestation de François L, la Radio romande a évoqué la présence de Marie-José à l’étranger. Par la suite, c’est le défenseur de François L., l’avocat Jacques Barillon, qui a tenté de plaider cette thèse avant de se voir dessaisi du dossier par son client. Un journaliste a même prétendu avoir retrouvé la trace de la sœur à Rome où elle aurait eu des contacts avec un prêtre exorciste. L’élément qui pèsera le plus lourd dans le dossier d’accusation est l’aveu selon lequel François L. a découvert les corps des deux femmes, à Noël 2005, et qu’il est rentré chez lui sans avertir la police. Son système de défense tient à un fil: sa sœur Marie-José était «présente et très agitée». Il faudra pas mal de talent à son nouveau défenseur, Me Alain Dubuis, pour obtenir l’acquittement. Mais il existe un précédent fameux dans les annales de la justice vaudoise, celui de l’affaireBelshaw, un anthropologue canadien dont le corps de l’épouse avait été découvert dans des sacs-poubelles du Sépey, dans les Alpes vaudoises. Tout accusait le professeur, y compris le fait que son épouse avait découvert sa liaison extraconjugale et qu’il avait trafiqué l’odontogramme d’un dentiste canadien pour le remettre aux enquêteurs. En décembre 1980, malgré une très forte présomption de culpabilité, le tribunal avait refusé de reconnaître l’accusé coupable. Va-t-on vers une affaire Belshaw bis?
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