Exploitation dans les usines textiles, esclavage sexuel, évictions forcées, sida, corruption… Vun Em, Sothany, Chivika, Sompose, Somneang, Leakna, Van Huon concentrent à elles sept tous les fléaux du Cambodge. Mais loin de subir la fatalité, ces jeunes femmes, ouvrières reconverties en chanteuses, ont constitué voilà six ans un groupe a cappella, The Messenger Band. Cependant, leurs textes ne parlent pas des amours impossibles dupliquées à l’infini par les chanteurs populaires.
Les Messenger Band, empruntant les mélodies des tubes khmers, abordent des thèmes autrement corsés. Ainsi, elles appellent à la compassion envers les «filles légères», si souvent méprisées par leur société, qui se sont retrouvées dès leur jeune âge à devoir vendre leur corps, au prix du sida, parce que «les dollars sont le seul pont permettant à leur famille de survivre».
Avec des paroles d’une simplicité poignante, elles chantent aussi le travail à l’usine, les méfaits de la libéralisation, les familles chassées à coups de bâton de leurs maisons, les paysans qui se retrouvent vagabonds, car leurs terres ont été livrées aux concessions étrangères ou appartenant à l’élite politique.
La démarche des chanteuses du Messenger Band est particulièrement courageuse dans un pays où l’intimidation, la menace, voire l’assassinat sommaire font office d’épée de Damoclès. Loin des scènes kitsch, nos sept chanteuses n’hésitent pas à plonger dans le feu de l’action, pour se produire. Une manifestation ouvrière, une confrontation entre la police et des habitants qui refusent d’être expulsés de leur quartier… et voilà que The Messenger Band amène ses refrains pour les soutenir.
Chantiers. Aujourd’hui, quiconque arrive à Phnom Penh ne manque pas de constater les chantiers qui mettent la ville sens dessus dessous. Sur la route de l’aéroport, s’étendent à perte de vue des enfilades de compartiments à 2 étages flambant neufs. Mais tous vides.
La capitale rêve d’arborer les signes de réussite des métropoles asiatiques. Sur le boulevard Monivong, l’une des artères principales, deux tours jumelles sont censées se dresser sur plus de 40 étages. Mais de ces gratte-ciel financés par des capitaux sud-coréens, l’un n’en finit pas d’être en construction, l’autre n’existe qu’à l’état virtuel.
Ainsi que ne cesse de le rappeler le ministre des Finances Keat Chhon, le Cambodge peut se targuer d’une croissance économique de 6% pour 2011 – un chiffre encourageant pour l’un des pays les plus pauvres du monde, alors que la crise frappe cruellement partout. De 1997 à 2007, le pays progressait de 10% annuellement avec un revenu mensuel par habitant passant de 300 dollars à 600.
Mais cette croissance fragile, basée sur la spéculation, ne profite qu’aux riches élites. Un fait que n’hésitent pas à reconnaître nombre d’économistes et hommes d’affaires, qui préfèrent garder l’anonymat. Seules des bases plus saines permettront une économie solide, affirment-ils.
Cette année, le Gouvernement cambodgien et la Bourse sudcoréenne lancent à Phnom Penh la toute première Bourse du Cambodge. Les perspectives concernent surtout la construction avec des dispositions censées pousser les autorités et les entreprises cambodgiennes à lutter contre la corruption.
Spéculateurs. «Un boom économique factice dans un pays gonflé artificiellement, ricane Thun Saray, président d’Adhoc (Association pour les droits de l’homme et le développement au Cambodge). Les usines textiles sont de plus en plus nombreuses, mais qui en sont les propriétaires?
Des Coréens, des Malais, des Singapouriens… Les bénéfices partent là-bas, et ne restent ici que les misérables 60 dollars mensuels des ouvrières. Quant aux buildings et gigantesques centres commerciaux, ils ne sont presque jamais achevés, car il n’y a pas de demande, seulement des spéculateurs. Les gens sont bien trop pauvres pour acheter. La croissance ne profite qu’à une infime minorité, tandis que les autres en paient le prix fort.»
Tabassages. Actuellement, 500 000 Cambodgiens à travers le pays sont victimes d’évictions forcées. «S’ils refusent de partir, les forces de l’ordre débarquent et brûlent les logements, tabassent les habitants, arrêtent les contestataires», raconte Kek Galabru, fondatrice de la Licadho (l’autre principale organisation de défense des droits de l’homme au Cambodge avec Adhoc).
Le problème des évictions forcées est lié à l’histoire récente du pays. A la chute des Khmers rouges en 1979, les survivants ont regagné les villes entièrement évacuées par le régime de Pol Pot, en occupant les logements. A la campagne, ils se sont installés sur un lopin et n’ont plus bougé.
En 2001, une loi foncière est entrée en vigueur, qui stipulait que toute personne installée sur une terre depuis cinq ans, sans être contestée, en devient propriétaire. Mais obtenir un titre de propriété tient du parcours du combattant. Il faut arroser au passage une multitude de fonctionnaires. La plupart des gens n’en ont pas les moyens.
La même loi foncière prévoit aussi que l’Etat peut réquisitionner des terrains pour «le développement communautaire». Les luxueux centres commerciaux, inabordables pour la plupart des Khmers, sont donc étiquetés d’intérêt public.
Plus de 100 000 personnes ont été délogées de la capitale au cours de ces dix dernières années. Elles se sont retrouvées parachutées à des dizaines de kilomètres de la ville dans des terrains vagues. Pas d’eau, pas d’électricité, pas d’égouts. Isolés de tout, les relocalisés deviennent «des citoyens fantômes, privés de tout droit élémentaire», souligne Thun Saray.
Dans les zones rurales, les terres et les forêts continuent d’être pillées sans vergogne, au profit de l’élite au pouvoir et des entreprises étrangères. En 2007, Global Witness publiait un rapport explosif nommant les membres de familles influentes impliqués dans ce pillage.
Selon l’institut de recherche basé à Londres, 30% des forêts avaient été détruites en cinq ans, rapportant plus de treize millions de dollars aux proches du premier ministre Hun Sen. Alors que 40% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Le rapport, interdit au Cambodge, révélait aussi que depuis le début des années 90, plus d’un million d’hectares de terre avaient été cédés à des concessions étrangères ou appartenant à l’élite locale, ce malgré une loi interdisant ce genre de transaction.
Grand procès. C’est ce pays au développement chaotique qui assiste depuis 2009 au grand procès de son passé khmer rouge. Après deux années consacrées au jugement de Douch, le directeur de l’ancien centre de torture S-21 à Tuol Sleng, où ont été exécutés près de 17 000 Cambodgiens, femmes et enfants compris, un deuxième procès s’est ouvert le 27 juin. Sur le banc des accusés, les quatre plus hauts dirigeants du régime khmer rouge, encore en vie aujourd’hui.
«Ces procès marquent une étape charnière dans l’histoire politique du pays. C’est bien la première fois que les Cambodgiens assistent à un jugement où l’accusé a droit à une vraie défense. Et ils peuvent voir qu’une justice indépendante peut exister et que l’impunité n’est pas une fatalité», explique Youk Chhang, directeur du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam).
Mais d’autres Cambodgiens craignent que ces procès ne soient une boîte de Pandore. «Des langues peuvent se délier, mettant en cause d’autres responsables, qui, eux aussi, pourraient par leurs révélations publiques entraîner encore des arrestations, s’inquiète un journaliste khmer qui veut rester anonyme.
Personne ne sait où cette chaîne peut mener ni les conséquences sur la stabilité du pays.» Sans parler des puissances qui ont à l’époque soutenu, ouvertement ou discrètement, le régime khmer rouge: Chine, Thaïlande, Etats-Unis, Vietnam… Pour rappel, après leur chute en 1979, les Khmers rouges ont continué pendant dix ans à représenter le Cambodge à l’ONU.
Paix en péril. Durant les longues négociations (elles ont duré sept ans) entre le Gouvernement khmer et l’ONU pour l’instauration du tribunal mixte chargé de juger les responsables khmers rouges, il a donc été clairement établi que les jugements ne concerneraient que les hauts responsables khmers rouges et porteraient strictement sur la période du régime génocidaire (1975-1979) – la responsabilité des grandes puissances ne serait du coup pas abordée.
De son côté, le premier ministre Hun Sen s’oppose farouchement à de nouvelles inculpations, arguant que cela mettraitenpérilla paix – comprenez les accords tacites que le Gouvernement cambodgien a conclus avec les Khmers rouges au moment de leur reddition en 1998.
Pour Thun Saray, toutefois, mieux vaut un procès aux limites arbitraires que pas de procès du tout. «Aussi imparfaits soient-il, ces jugements permettent de donner corps au drame que nous avons vécu.
Mes propres enfants, qui n’étaient pas nés lors des Khmers rouges, ne croient pas à ce qui s’est passé. Ils disent que nous inventons ces histoires terribles.»
Tandis que pour Youk Chhang, il est clair que ces procès permettent à Hun Sen (un ancien officier khmer rouge qui a fait défection en 1977 et s’est enfui au Vietnam) de se démarquer définitivement des Khmers rouges et d’être enfin placé du «bon» côté par la communauté internationale. Mais il doit trouver un subtil équilibre entre une justice reconnue au niveau international et le maintien d’une paix nationale difficilement acquise.
«Une fois ces procès bouclés, les vrais problèmes (corruption, pillage des terres et des forêts, etc., ndlr) devront être missur la table et il faudra y faire face sans systématiquement utiliser les Khmers rouges comme échappatoire», espère le directeur de DC-Cam.Un espoir pourtant bien maigre lorsqu’on sait que le gouvernement travaille sur un nouveau projet de loi visant à limiter la marge d’action des syndicats et des organisations non gouvernementales dans le pays.
Quelques repères
17 avril 1975 La guérilla communiste des «Khmers rouges» s’empare de Phnom Penh après cinq ans de guerre civile. Le Cambodge devient le Kampuchea démocratique, allié à la Chine. Le nouveau gouvernement abolit la religion, les écoles, la monnaie. En quelques jours, les villes sont vidées, les populations sont envoyées aux rizières, beaucoup y meurent de faim ou de maladie. Plus tard, le régime paranoïaque effectuera des purges massives. Près de 2 millions de Cambodgiens, soit un quart de la population, sont ainsi morts d’épuisement, ou suite à des tortures et des exécutions.
7 janvier 1979 Les troupes vietnamiennes envahissent le Cambodge, mettant fin au régime de Pol Pot. Ils installent au pouvoir l’actuel premier ministre Hun Sen.
Les Khmers rouges prennent le maquis et engagent la rébellion armée.
La même année, le nouveau gouvernement de Phnom Penh juge par contumace Ieng Sary (ministre des Affaires étrangères du Kampuchea démocratique) et Pol Pot. Mais le procès ne sera pas reconnu par la communauté internationale.
1997 Reddition des derniers mouvements armés khmers rouges.
Le Gouvernement cambodgien demande l’aide de l’ONU pour créer un tribunal pour juger les anciens cadres khmers rouges.
1998 Mort de Pol Pot dans son fief de Anlon Veng.
2007 Création des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC).
17 février 2009 Ouverture à Phnom Penh du procès de Douch (cas No 1), ancien chef du centre de torture S-21, à Tuol Sleng, où 17 000 personnes ont été torturées et exécutées.
Juillet 2010 Douch est condamné à trente ans de prison. Il fait appel.
27 juin 2011 Ouverture à Phnom Penh du procès (cas No 2) des quatre plus hauts dirigeants du régime khmer rouge, encore en vie. Ce procès durera au moins deux ans. Beaucoup craignent que les accusés, très âgés, ne décèdent entre-temps.
Les quatre accusés sont poursuivis, au regard du droit international, pour crimes contre l’humanité, génocide, violations graves des Conventions de Genève, ainsi que pour meurtres, actes de torture, persécutions religieuses (selon le Code pénal cambodgien).
Nuon Chea, 84 ans, ou «Frère numéro 2», était le bras droit de Pol Pot. Il était aussi l’idéologue du régime.
Ieng Sary, 85 ans, ou «Frère numéro 3», était ministre des Affaires étrangères.
Khieu Samphan, 79 ans, était le chef d’Etat du Kampuchea démocratique.
Ieng Thirit, 79 ans, épouse de Ieng Sary, et ancienne ministre des Affaires sociales.
Histoire
Enfin un manuel scolaire sur les Khmers rouges
Pendant trente ans, aucune page n’a été consacrée à la période khmère rouge dans les manuels scolaires du Cambodge. Or, depuis deux ans, un livre de 78 pages revenant sur ces années sombres a été édité par le DCCam. Distribué dans tous les établissements secondaires, son enseignement, obligatoire, est promulgué à un million d’écoliers par année et fait l’objet d’un examen à la fin de l’année.
Bien documenté, illustré de photos d’archives en noir et blanc, le livre expose les étapes historiques du régime du Kampuchea démocratique, avec des biographies des principaux responsables, ainsi que des témoignages de victimes. «Ce manuel a créé pas mal de troubles dans les classes, raconte Youk Chhang. Les parents qui ont été victimes de ce régime le trouvent trop sommaire, et ils sont déçus de ne pas y voir figurer ce qu’ils ont vécu eux-mêmes.
Mais il y aurait alors deux millions de récits à écrire. Ce n’est pas possible. Côté enseignants, certains en font une affaire personnelle et montrent de l’hostilité à l’égard des enfants d’anciens Khmers rouges qui se trouvent dans leurs classes (les populations étant complètement mélangées, les classes contiennent des enfants de victimes et d’ex-Khmers rouges, ndlr). Et les Khmers rouges ne sont pas contents non plus car ils se considèrent stigmatisés par l’existence de ce nouveau manuel.»
Le directeur du DC-Cam d’ajouter que, dans les anciens bastions khmers rouges, comme Pailin ou Anlong Veng – là-bas, la majorité de la population continue d’afficher son penchant idéologique en faveur de Pol Pot –, c’est l’inverse qui se passe. Le livre d’histoire semble avoir provoqué un élan de nationalisme à l’égard du régime génocidaire, créant l’inquiétude chez les enseignants, venus d’autres parties du pays, qui ont été nommés dans ces régions.
«Si bien qu’il a fallu demander à l’adjoint du gouverneur, Mea Meak – ancien assistant de Pol Pot –, d’intervenir auprès des parents pour calmer les élèves», raconte-t-il.
Pour cette rentrée, un document ad hoc destiné aux universitaires toutes facultés confondues fera son apparition. Son enseignement sera aussi obligatoire. «A présent, des milliers de jeunes de notre pays vont devoir apprendre cette partie de leur histoire, ceuxlà mêmes qui deviendront ensuite politiciens, historiens, médecins… cela aura forcément une incidence sur eux.»
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