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Un prof nommé Nabokov

Par Michel Audétat - Mis en ligne le 03.03.2010 à 16:27

Un gros volume réunit les cours qu’a donnés l’auteur de «Lolita» dans les universités américaines: c’est un banquet où l’on apprend à savourer les grandes œuvres.

C’est un livre généreux, plantureux, infiniment savoureux. Les 1200 pages de Littératures rassemblent tous les cours universitaires que Vladimir Nabokov a donnés aux Etats-Unis, entre 1941 et 1948, et nous convient à un banquet où se dégustent les œuvres de Flaubert, Proust, Joyce, Kafka, Gogol ou Tolstoï. «La littérature, disait le professeur Nabokov, doit être émiettée, disséquée, triturée; vous devez sentir son parfum délicieusement âcre dans le creux de votre main, vous devez la mastiquer, la rouler sur votre langue avec délices...» Et c’est ce qu’il faisait lui-même devant ses étudiants.

Avant de quitter l’Europe pour s’installer aux Etats-Unis, en 1940, Vladimir Nabokov avait déjà enseigné l’anglais, le français, le tennis et la boxe. L’enseignement de la littérature sera cependant une affaire nettement plus sérieuse à laquelle il consacrera vingt années de sa vie. Cette période correspond à la métamorphose de l’écrivain. Publié en 1938, Le don avait été le dernier de ses livres écrits en russe. En 1958, il quittera l’enseignement après avoir écrit Lolita en anglais. Et, trois ans plus tard, il s’installera avec sa femme Véra au Montreux Palace dont il restera le locataire jusqu’à sa mort, en 1977.

La fossette d’Austen. A ses étudiants de Cornell ou de Harvard, Vladimir Nabokov interdisait de parler, de fumer ou de tricoter, tout en leur recommandant de prêter la plus vive attention aux détails des œuvres. «Caressez les détails!» leur ordonnait- il. Et il donnait l’exemple, détaillant cette tournure stylistique propre à Jane Austen qu’il nomme la «fossette particulière», ou analysant avec minutie la technique du contrepoint chez Flaubert. Il voulait que ses cours éveillent le lecteur à ces «combinaisons de détails d’où jaillit l’étincelle sensuelle sans laquelle une œuvre n’est qu’une œuvre morte».

A l’inverse, Nabokov avait en horreur les idées générales, les lieux communs, les instincts grégaires, le conformisme des «philistins» qu’il dénonçait aussi bien dans les romans soviétiques que dans la prose des best-sellers américains. Comme le note Cécile Guilbert dans la préface de Littératures, il n’a cessé de mener «la guerre de l’exception contre la règle».

Bien sûr, ce brillant professeur savait aussi se montrer péremptoire, excessif, injuste dans ses jugements. Il se vantait d’avoir «massacré» Maxime Gorki. Et même d’avoir «déchiré Don Quichotte, vieux livre cru et cruel, devant six cents étudiants du Memorial Hall». A ses yeux, les génies de la littérature constituaient un club très fermé dont il détenait, évidemment, une carte de membre VIP.

Cette morgue serait insupportable sans la drôlerie de ses sarcasmes, Nabokov devenant même irrésistible lorsqu’il surjoue le professeur occupé à noter et à classer les mérites des uns ou des autres. «Tolstoï, affirme-t-il ainsi, est le plus grand des romanciers et nouvellistes russes. En écartant Pouchkine et Lermontov, ses précurseurs, on pourrait distribuer les prix de la manière suivante: premier Tolstoï; deuxième, Gogol; troisième, Tchekhov; quatrième, Tourgueniev. Mais j’ai un peu l’impression de noter des copies d’élèves, et je suis sûr que Dostoïevski et Saltykov m’attendent à la porte de mon bureau pour me demander des explications sur leurs piètres résultats.»

Littératures. De Vladimir Nabokov. Introductions de John Updike et de Guy Davenport. Préface de Cécile Guilbert. Robert Laffont, collection Bouquins, 1211 p.





Tags: Vladimir Nabokov, Littératures,

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