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Un rapport implacable

Mis en ligne le 06.02.2003 à 00:00

Si le casino valaisan fait des affaires, son avenir pourrait être assombri par l'ouverture du Kursaal de Montreux.

L'Hebdo; 2003-02-06

Un rapport implacable

Casinos L'Hebdo a eu accès aux conclusions de la Commission fédérale des maisons de jeu chargée d'attribuer des concessions aux candidats suisses. Une sélection contestée.

Le grand projet d'implantation d'un casino dans le Château d'Ouchy à Lausanne? «Son business plan fut mal évalué, la planification financière apparaît superficielle, les charges largement sous-estimées, le programme de lutte contre le blanchissage d'argent insuffisant.» Le projet du casino Noga-Hilton de Genève? «Il est sans conteste le moins convaincant des projets de Suisse romande.» Et, enfin, le rêve un peu fou du casino de Saxon d'obtenir un visa d'exploitation de type A - les mises y sont illimitées - et ainsi continuer à drainer vers lui tout le nord de l'Italie? Balayé par le dossier «incontestablement plus ambitieux» de Montreux, dont «l'excellente rentabilité, la large gamme d'activités annexes, la planification financière et la gestion satisfaisante des risques» laminent les projets concurrents.

Ces trois extraits d'un rapport posé le 28 septembre 2001 sur le bureau de Ruth Metzler l'attestent: les conclusions de la Commission fédérale des maisons de jeu chargée d'attribuer des concessions aux casinos de Suisse, et auxquelles L'Hebdo a eu accès, sont sévères et implacables. Surtout, elles seront suivies à la lettre par le Conseil fédéral. Le 25 octobre 2001 en effet, la chef du Département de justice et police publie la liste des 21 casinos suisses mis au bénéfice d'une licence d'exploitation A ou B qui laisse sur le carreau quelque 40 autres projets en lice. Récit d'une mort annoncée.

Morat, mouton noir

Cinq mois auparavant, Benno Schneider, président de ladite commission, adresse une note à Ruth Metzler dans laquelle il propose un premier tri basé sur les critères suivants: fonds propres suffisants, origine licite des fonds à disposition, transparence des structures et viabilité du projet. Des 63 casinos primitivement en lice, 22 doivent passer à la trappe. Parmi ceux-ci, certains, comme le Casino de Morat, du groupe Restovillage SA, sont particulièrement mal notés: Morat est en effet «le seul projet qui obtient la note E dans tous les domaines d'examen (l'évaluation s'établit de A = très bon à E = mauvais, ndlr). Pas de rapport d'utilité économique, pas de bilan prévisionnel, plan de mesures sociales réduit à quelques vagues affirmations.» La Porte d'Octodure à Martigny, initiée par le bouillant Christian Constantin, n'est pas mieux lotie: «Il s'agit d'un projet ambitieux au financement inexistant. L'actionnaire unique n'entend recourir à aucun financement étranger alors que son revenu et sa fortune sont négatifs.» Surtout, poursuit le rapport, nous ne sommes pas «en mesure d'affirmer que les administrateurs et ayants droit économiques du projet offrent la garantie d'une activité commerciale irréprochable».

Givisiez, de la Romande des Jeux, est paradoxalement victime de la concurrence que lui font les deux autres projets du même groupe pour la seule Suisse occidentale, à savoir Yverdon et La Chaux- de-Fonds: «Ce projet présente les caractéristiques communes à tous ceux de la Romande des Jeux, soit de bonnes notes (B), [...] mais la concentration des activités sur le seul jeu d'argent, au détriment de l'offre de divertissement et des activités annexes, place ce projet dans un rapport de concurrence défavorable à l'égard des deux projets que la CFMJ suggère de garder en lice.» En clair, la Romande des Jeux se mord la queue par la pléthore et la qualité inégale de son offre.

Le second tri, transmis le 28 septembre 2001 au Conseil fédéral, est tout aussi drastique puisqu'une vingtaine de casinos doivent être effacés des tabelles. Pour les licences de type A en Suisse romande, où les mises sont illimitées, les casinos de Saxon, de Genève et de Lausanne sont battus en brèche par le projet du groupe Barrière à Montreux.

Candidat à la licence A ou B, Saxon se retrouve en effet pris dans un piège inextricable: la Commission ne veut pas lui délivrer une concession de type A, en raison d'un manque flagrant «de transparence», de «conflits d'intérêts» larvés entre actionnaires et investisseur. Du coup, elle ne peut lui octroyer un permis B, en raison de sa proximité géographique dommageable avec le casino A de Montreux...

Genève, trop médiocre

S'agissant du Noga-Hilton de Genève, la Commission s'étonne que le casino de Genève soit associé au groupe TTH Divonne qui «exploite plusieurs casinos à proximité de la frontière genevoise. La médiocrité du projet semble indiquer que ce groupe n'entend pas favoriser l'émergence d'un concurrent important en ville de Genève.» Comprenez que Genève, via Divonne, se serait dès le départ littéralement sabordé. La Commission s'appuie pour cela sur l'excellent dossier «du projet de Crans-Montana, dont ce même groupe est l'actionnaire principal». Sa situation géographique, éloignée de Genève, limite en effet les risques de concurrence avec ses propres maisons de jeu.

Enfin, Lausanne a le défaut de «miser sur la clientèle locale avant tout», alors même que la Commission fédérale des maisons de jeu croit mordicus à la manne générée par le tourisme. Montreux est de ce fait plus approprié. Par ailleurs «la marge bénéficiaire du casino doit être appréciée avec réserve, en raison des investissements très élevés (achat du Château d'Ouchy, travaux d'aménagement)». Une façon comme une autre de dire que, dans l'immédiat, Lausanne ne devrait rapporter que des clopinettes à la Confédération.

«Dans ce contexte, note un interlocuteur qui veut rester dans l'ombre, la Romande des Jeux a fait preuve d'arrogance et de suffisance, persuadée de l'emporter, forte de l'appui des pouvoirs publics romands. Ses dossiers étaient légers, hautains et quand la Commission lui demandait des explications supplémentaires, elle la prenait en grippe. Surtout, elle a fait savoir que si elle n'obtenait pas de concession pour un casino de type A, elle n'accepterait pas l'octroi d'un casino B.»

«Truffé de non-sens»

Dernier survivant de la moribonde Romande des Jeux, qui vit ses cinq projets, dont celui de Lausanne, déboutés par la Commission, Philippe Maillard contre-attaque: «Le rapport est truffé de non-sens. La Commission nous avait stipulé qu'un casino rentable devait engranger 20 millions de chiffres annuels et elle octroie une licence à Crans qui n'en propose que 13 millions!» S'agissant du casino de Lausanne, «nous avons oeuvré pour atteindre ce plafond en nous associant au groupe Holland Casino, réputé dans le monde, pour rentabiliser au mieux le mètre carré de surface de jeux. Et voilà que la Commission nous accuse d'être des casinotiers, de "concentrer les activités sur le seul jeu d'argent" et de négliger les services annexes comme la restauration et les divertissements. Allez comprendre!» Le pire est à venir, «ça concerne le rachat du Château d'Ouchy par la Romande des Jeux pour 34,5 millions de francs. Notre business plan prévoyait un amortissement parfaitement viable sur quarante ans. "Impossible" a rétorqué la Commission, "la concession n'est valable que vingt ans!"» Or, quelle était la condition sine qua non imposée à tous les casinos de Suisse pour l'octroi d'une licence? «Etre au bénéfice d'un bail de longue durée.»

Aujourd'hui, Philippe Maillard, actuel président de la Loterie romande, n'a pas que les yeux pour pleurer. Il se retrouve surtout avec un château monumental sur les bras...

Christophe Flubacher

Des 63 casinos primitivement en lice, 22 passent à la trappe lors d'un premier tri, une vingtaine d'autres sont effacés des tabelles lors d'une seconde sélection.

Les projets acceptés par le Conseil fédéral

Nom Localité Groupe Type Rentabilité Fonds propres Origine licite Réputation Blanchissage

Casino-Kursaal de Montreux SA Montreux Barrière A B A A A C

Société Fribourgeoise d'Animation Touristique SA Granges-Paccot Accor B C A A A D

Casino du Lac Meyrin SA Meyrin CEC B C D A C C

Casino du Jura SA Courrendlin Accor B C B C B C

Casino Kursaal Zermatt AG Zermatt Saarland B C B A C C

Casino de Crans-Montana SA Crans Didot-Bottin B C A A C A

Les projets qu'il a refusés

Nom Localité Groupe Type Rentabilité Fonds propres Origine licite Réputation Blanchissage

Société d'exploitation du Casino de Genève SA Genève A D D A C A

La Romande des Jeux SA La Romande (Casino Lausanne) Lausanne des Jeux A C B A A D

La Romande des Jeux SA La Chaux- La Romande (Casino La Chaux-de-Fonds) de-Fonds des Jeux B D A A A D

La Romande des Jeux SA La Romande (Casino Yverdon-les-Bains) Yverdon des Jeux B D A A A D

Casino des Vignes de Saxon SA Saxon CEC A D C A D C

La Romande des Jeux SA La Romande (Casino Sion) Sion des Jeux B D A A A D

A: très bon B: bon C: suffisant D: insuffisant

A Crans-Montana,

l'inquiétude sous la neige

Si le casino valaisan fait des affaires, son avenir pourrait être assombri par l'ouverture du Kursaal de Montreux.

De l'extérieur, il ne paie pas de mine. Il est bas de plafond, enfoncé jusqu'aux oreilles dans la neige étincelante, figé dans la glace, comme un bateau des mers du nord. Rien à voir avec les palaces rutilants de Las Vegas. Seul un éclairage de guirlandes qui tombent en grappes éclaire sa façade. A l'entrée, aucune enseigne tapageuse, mais une porte vitrée qui rappelle les casernes de pompiers. A l'intérieur, toutefois, la lumière indirecte, le décor soft, l'alignement de machines à sous, les cinq tables de Black Jack et de roulette anglaise, les hôtesses promptes à vider les cendriers et à sourire à la clientèle confirment que nous sommes bien dans un casino. Les fenêtres sont cachées, les horloges escamotées, ici le temps ne rime pas avec argent. Ancienne halle de curling de Montana, la bâtisse longitudinale abrite désormais le casino de Crans, seule maison de jeu avec celle de Zermatt à avoir obtenu pour le Valais une concession d'exploitation du Conseil fédéral. Alors que Zermatt n'a ouvert ses locaux que le 14 décembre dernier, le casino de Crans, en fonction depuis six mois, peut se prévaloir d'un premier bilan.

A première vue, il est positif. Les fêtes de Noël ont attiré les touristes qui gonflent habituellement la station et font d'elle, en hiver, la plus grande ville du Valais avec près de 45 000 habitants. Alors que «la fréquentation journalière du casino ne dépassait pas les 250 personnes, ce nombre est passé à 900 durant les vacances, confirme Timothy Cullimore, patron de l'établissement. Du coup, le business plan, devisé à quelque 13 millions de francs de chiffre d'affaires brut pour la première année, devrait être atteint. A mi-parcours, en effet, nous dépassons les 6,5 millions de francs.» De quoi réjouir ce Britannique de 43 ans, qui fut croupier en Angleterre, chef de table en France, sous-directeur à Montréal et, aujourd'hui, directeur général du casino de Crans-Montana. De quoi aussi l'inquiéter, car dès la fin de la saison d'hiver, la station verra sa population régresser et se stabiliser autour des 7500 habitants. Attirer la clientèle de mars à octobre, donner à l'édifice une connotation plus pimpante, se faire connaître et, surtout, faire taire les rumeurs de mauvais augure qui planent au-dessus du Haut-Plateau, tels sont les défis qui attendent notre gentleman.

Ils sont en effet légion ceux qui prédisent un avenir sombre au casino de Crans. A commencer par certains de ses commerçants prestigieux, qui se plaignent de la mauvaise image de marque générée par une maison de jeu et redoutent la clientèle interlope qu'elle attire. «En outre, ce casino n'est pas né sous une bonne étoile, raconte l'un d'eux. C'était une halle de curling qui avait comme un petit défaut, elle s'enfonçait dans le sol... La commune de Montana s'est alors retrouvée devant un problème cornélien: fallait-il porter plainte contre son ingénieur, qui n'était autre qu'une figure incontournable de la commune...? L'installation providentielle du casino a évité une guerre fratricide!» Aujourd'hui, s'empresse Cullimore, «tout est réparé, le casino est fermement consolidé sur ses bases. Par ailleurs, j'attends la réponse des communes concernées pour rénover l'extérieur du casino et lui donner un standing approprié.»

Philippe Maillard relève que «le chiffre d'affaires encourageant de ces six premiers mois a été boosté par la présence du roi Fahd d'Arabie séoudite dans la station. On sait que sa suite laisse des sommes faramineuses dans tous les casinos où elle se déplace.» Pierre Dubois, qui oeuvra activement au sein de la Romande des Jeux, estime qu'«un casino situé dans une station touristique n'a que peu de chances de survie à long terme. D'abord parce que les lieux de villégiature connaissent une morte-saison, ensuite parce que, contrairement à l'avis du Conseil fédéral, le tourisme n'est pas un gros fournisseur de clients. On sait par exemple qu'à Montreux, les festivaliers du Jazz ne jouent pas au casino, de même qu'à Expo.02, les visiteurs ont totalement délaissé les Tactilo disposés sur les arteplages.» Le propos est corroboré par le directeur du casino de Nice. Contacté par Pierre Dubois, il admet qu'en «juillet-août, c'est-à-dire pendant la haute saison, le chiffre d'affaires est le plus bas. La clientèle du casino Ruhl est d'abord indigène.»

Enfin, comme le rappelle un haut fonctionnaire, Crans pratique une «politique des "lits froids" qui gangrène la station. Ce sont des pensions qui prolifèrent mais qui ne sont habitées que trois semaines par année. Cette clientèle-là n'est pas dépensière et ne hante guère les casinos. Par ailleurs, les Italiens qui fréquentaient Crans-Montana se sont aujourd'hui déplacés principalement à Verbier. La nouvelle clientèle est désormais russe et il n'est pas sûr qu'elle se contente d'un casino de type B, où les mises sont limitées. Ainsi, tant que le casino de Montreux, de type A, n'est pas ouvert, Crans peut prospérer. Dans six mois, il faudra voir ce qu'il en est.» Montreux pourrait en effet bien servir de juge de paix au casino de Crans-Montana: «Quand le casino de Saxon, situé en plaine, était ouvert, des cars entiers d'Italiens du Nord y affluaient. Car dans la Péninsule, une loi interdit aux habitants d'aller dans une maison de jeu située à moins de 50 km de leur domicile. Pour le Val d'Aoste, Saxon était donc la solution. Quand Montreux ouvrira, les cars resteront sur l'autoroute jusqu'à la ville vaudoise et ne grimperont pas à Crans.» Timothy Cullimore ne désarme pas: «Il ne s'agit pas de faire monter des cars occasionnels, mais d'inscrire le casino au nombre des offres proposées par une station touristique à faire mieux connaître aux Italiens. Fin février, nous serons à Milan, à la plus importante foire touristique du pays.» C'est bien vu, Montreux n'a pour l'heure pas prévu de s'y rendre...

C. F.

Timothy Cullimore Croupier devenu directeur.



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