NEUCHATEL
Un RER pour cimenter le canton

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 22.08.2012 à 12:38

INFRASTRUCTURES. Neuchâtel n’a guère le choix. Ce sera un nouveau RER ou la lente mais inexorable marginalisation du canton. Un pari sur l’avenir qui vaut bien 560 millions. Pourtant, à quelques jours du scrutin, rien n’est encore joué.

C’est la votation de la décennie, pour ne pas dire du siècle. Un vrai pari sur l’avenir. Le 23 septembre prochain, le souverain neuchâtelois doit se prononcer sur un projet de RER de 920 millions – dont 560 à la charge de l’Etat et des communes. Pour le canton sonne l’heure de trancher. Veut-il s’intégrer à un réseau moderne de transports publics ou risquer l’inexorable marginalisation qui résulterait d’un «non» dans l’urne? Veut-il se donner un nouvel élan en se concevant comme une grande agglomération de 180 000 habitants axée sur ses trois plus grandes villes?

Il faut avoir emprunté cette ligne pour mesurer l’ampleur du retard pris par le canton sur le plan ferroviaire. Entre La Chaux-de-Fonds et Neuchâtel, le train s’égare du côté de Chambrelien. Il repart alors en sens inverse pour finir par relier ces deux villes en 28 minutes alors qu’elles ne sont distantes que de 14 km à vol d’oiseau. Soit à une allure théorique de 30 km/h!

Dès lors, la réponse aux enjeux du scrutin devrait aller de soi. En réalité, il n’en est rien. Dans les vallées et dans le bas du canton, l’opposition au RER reste vive. Le Conseil d’Etat, qui a pris la peine de s’arrêter dans chaque région pour expliquer le dossier jusque dans ses moindres détails, a pu s’en rendre compte le 15 août dernier au Landeron (4300 habitants).

Durant près d’une heure, Philippe Gnaegi, Claude Nicati, Thierry Grosjean et Gisèle Ory ont expliqué les enjeux capitaux du RER pour la jeunesse et les aînés, pour l’économie, pour la cohésion du canton. En vain. Ils se sont heurtés au scepticisme, voire à l’hostilité des citoyens. «Nous sommes les oubliés du projet», résume l’un d’entre eux. «Et si le canton reportait certaines de ses charges sur les communes pour assainir ses finances, comment pourrionsnous éviter des hausses d’impôt?» s’interroge-t-il encore. Applaudissements dans la salle, qui est comble malgré le temps radieux à l’extérieur.

Question de priorités. Dès la fin du mois de juillet, les opposants ont occupé le terrain en couvrant la République d’affiches prédisant l’apocalypse: «Mille millions dans un trou noir? Non au Transrun», clament-ils. Pour eux, cet investissement ne peut que mener à la ruine du canton, alors qu’il y a suffisamment d’autres défis à relever. «Il faut d’abord poursuivre la réforme hospitalière, développer les soins à domicile et recapitaliser la caisse de pension de la fonction publique. Tous les voyants sont au rouge sur le plan financier», s’exclame le député UDC Raymond Clottu.

Bien sûr, l’investissement est considérable, mais il incarne un vrai pari sur l’avenir. Partout en Suisse, ce sont les transports publics qui absorbent la hausse de la mobilité. Il n’en sera pas autrement à Neuchâtel. Selon les prévisions, le tunnel routier sous La Vue-des-Alpes, où l’on roule déjà au ralenti aux heures de pointe, sera saturé peu après 2020. Dès lors, les CFF ont une magnifique carte à jouer. Grâce à la toute nouvelle ligne du Transrun, ils envisagent de tripler le nombre de passagers, qui grimperait de 4000 à 11 000 dès sa mise en fonction en 2022, tandis que la part modale du rail décollerait de 11 à 27%.

Le problème, c’est que ce projet du siècle arrive à un moment délicat pour Neuchâtel. Son Conseil d’Etat est fragilisé à la suite de plusieurs affaires et du départ de son leader Jean Studer. Et le canton est rattrapé par ses vieux démons: les clivages existant entre le Haut et le Bas d’abord, entre les urbains et les valonniers ensuite, sans parler de la vieille rivalité idéologique entre les partisans du «tout bagnole» et ceux du rail.

Face aux opposants qui jouent sur les trois tableaux, le Conseil d’Etat peine à surmonter le scepticisme ambiant. Le 15 août dernier, il a beau signifier aux citoyens du Landeron qu’ils gagneront treize minutes pour se rendre à La Chaux-de-Fonds en train. La plupart d’entre eux s’en moquent éperdument. Soit ils n’y vont jamais, soit ils utilisent leur voiture.

C’est ici précisément que ce projet de RER pourrait faire des miracles s’il parvient à rapprocher le Littoral des Montagnes et à fédérer toutes les énergies. Les autorités y travaillent depuis une bonne décennie, mues par une vision qui aurait paru complètement farfelue voici moins de vingt ans. A l’avenir, le canton ne sera plus une addition de trois villes – La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel et Le Locle – cherchant chacune à tirer leur épingle du jeu, mais une seule et unique agglomération.

Cette idée décoiffe, dans le canton comme à la Confédération, où l’ex-conseiller fédéral Moritz Leuenberger esquisse dès le début des années 2000 une politique des transports axée sur les agglomérations en leur allouant un fonds. Mais voilà: pour Berne, une agglo, c’est un chef-lieu entouré de communes périurbaines, pas un réseau de villes comme on l’imagine à Neuchâtel. Il faut plusieurs années d’intense lobbying pour décrocher la timbale. Le canton obtient finalement une subvention de 111 millions pour son RER.

C’est dire à quel point les opposants racontent un tissu d’inepties en prétendant que le Conseil d’Etat a très mal négocié à Berne le financement de son projet. C’est le contraire qui est vrai! Face aux CFF aussi, le canton a plutôt obtenu le maximum que le minimum. «Notre mandat de prestations nous oblige à financer le maintien de la substance du réseau existant. Mais lorsqu’un canton demande de nouvelles lignes, il doit en principe assumer 80% des dépenses», déclare François Gatabin, chef du trafic régional pour la Suisse romande aux CFF. «Nous sommes finalement parvenus à un bon compromis», ajoute-t-il.

Les subventions fédérales déduites, il reste donc 560 millions à financer. Longtemps, les milieux économiques ont jugé cet investissement trop pharaonique eu égard à ce qu’il leur rapportait. La Chambre neuchâteloise du commerce et de l’industrie (CNCI) ne lui a apporté son soutien que le 21 juin dernier.

1% du budget cantonal. Au début de la séance du conseil d’administration ce jour-là, le scepticisme l’emporte encore. Après le départ du père la rigueur Jean Studer, certains membres craignent trop que le Conseil d’Etat ne retombe dans une prodigalité excessive. Mais un tour de table fait pencher la balance en faveur du RER sous l’impulsion de Raymond Stauffer, président de l’Association industrielle et patronale (AIP), et du CEO de Nexans Suisse Raymond Voillat. Pour l’un et l’autre, il est temps d’agir en entrepreneurs. Somme toute, le coût du RER ne pèsera que pour 1% dans le budget cantonal. «C’est tout à fait raisonnable. Dans l’économie, nous investissons proportionnellement davantage par rapport au chiffre d’affaires», relève Raymond Voillat.

Et pour les communes? «Les plus grandes devront augmenter très rapidement leur quotité de deux points et les petites de trois points», affirme l’opposant au Transrun Raymond Clottu. En fait, rien n’est moins sûr.

Grâce à une conjoncture économique plutôt favorable et à la réforme de la fiscalité des personnes morales, les grands argentiers se disent plutôt optimistes. A Neuchâtel, Alain Ribaux prévoit même un exercice bénéficiaire d’environ 12 millions – grâce aux rentrées des entreprises progressant d’environ 20 millions –, au lieu de l’équilibre des comptes. Le RER coûtera 5 millions sur un budget de 250 millions. «C’est jouable sans augmentation d’impôt», assure-t-il. Même son de cloche à La Chauxde-Fonds et à Val-de-Travers, qui profitent il est vrai d’une industrie horlogère euphorique en ce moment. «Non, nous ne prévoyons pas de hausse fiscale», déclare Jean-Nat Karakash, le trésorier de Val-de-Travers.

Il faut dire que le canton de Neuchâtel a fait tout juste avec sa réforme fiscale des personnes morales entrée en vigueur en juillet 2011. En supprimant peu à peu les exonérations fiscales accordées en leur temps aux Johnson & Johnson, Celgen et autres Baxter tout en baissant massivement l’imposition sur le bénéfice, il se retrouve gagnant sur tous les tableaux. Et en fixant un taux très bas sur le capital (0,005‰) pour les holdings, il a créé un appel d’air pour celles-ci: 27 nouvelles entreprises se sont installées sur son sol au terme de l’an 1 de la réforme.

Plan B. Au total, la réforme entraînera une centaine de millions de rentrées supplémentaires en 2012 par rapport à la moyenne de la législature précédente. Une moitié tombera dans l’escarcelle du canton, l’autre ira aux communes. Bonne nouvelle: les prévisions sont tenues. Comme les communes mettent actuellement en place un mécanisme de redistribution entre elles, toutes se retrouveront gagnantes.

C’est dire qu’il y a vraiment très peu de risques que le rêve du Transrun se transforme en cauchemar du «Trans-ruine». Le Conseil d’Etat s’est d’ailleurs engagé par décret à présenter des budgets équilibrés durant toute la période d’amortissement entre 2023 et 2047. Mais les opposants ne croient pas un instant à cette promesse. Dans le débat, ils rappellent volontiers les autres casseroles du canton, à commencer par le trou de deux milliards qui grève la caisse de pension de la fonction publique. Les deux dossiers n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Tout de même: selon les informations de L’Hebdo, les représentants des employeurs, des assurés et des rentiers viennent de trouver un accord sur une recapitalisation de la caisse à 80% sur quarante ans. Encore une bonne nouvelle, même s’il faudra attendre les détails de l’accord pour connaître les sacrifices à consentir de part et d’autre.

En fait, de nombreux sceptiques précisent qu’ils soutiennent l’idée de RER, mais critiquent surtout l’absence de variantes moins onéreuses soumises en votation. D’aucuns se seraient contentés d’un assainissement de la ligne actuelle pour un montant plus modeste – un «Transrun light», comme le nomme l’ancien député PLR Bernard Matthey. Celui-ci déplore que le RER conduise à la fermeture de six gares desservant 15 000 personnes (voir infographie). C’est vrai, mais sa proposition n’était pas rentable et n’aurait pas permis de supprimer le goulet d’étranglement de Vauseyon.

«Il n’y a pas de plan B, car aucune des autres variantes étudiées ne s’est révélée rentable», reconnaît François Gatabin aux CFF. Si le peuple disait «non» le 23 septembre prochain, le canton devrait vivre avec le réseau existant pour vingt-cinq ans au moins, les CFF se contentant d’assainir la ligne actuelle pour 200 à 300 millions. Mais adieu la cadence au quart d’heure sur la direttissima, adieu la subvention fédérale de 111 millions du fonds d’agglomération, et adieu le RER. Avec toutes les conséquences que cela suppose: «La mobilité est créatrice de richesses, tandis que son absence engendre un appauvrissement», avertit Claude Nicati.

«Si on investit trop, on va peutêtre souffrir. Si on n’investit plus, on est déjà mort», lance pour sa part Raymond Stauffer. Qui prend le pari que, le 23 septembre, Neuchâtel décidera de vivre.

 

 


 

OPINIONS

 

«Si nous avons baissé les impôts des personnes morales et physiques, deux réformes qui étaient attendues depuis vingt ans, ce n’est pas pour les rehausser maintenant. Le RER est un investissement tout à fait raisonnable qui sera créateur de richesses à l’avenir.» Claude Nicati, conseiller d’Etat PLR

«Le coût du Transrun, c’est 1% du budget de l’Etat. N’importe quelle entreprise qui croit en son avenir investirait bien davantage. De bonnes infrastructures sont capitales pour l’économie. N’attendons pas que nos routes soient saturées pour agir!» Raymond Stauffer, président de l’AIP

«Voulons-nous d’un canton à la traîne, qui se marginalise et s’éteint insensiblement? Non, bien sûr! Une société qui investit est toujours gagnante, car un canton moderne attire des entreprises, des habitants, de l’argent.» Alain Ribaux, conseiller communal PLR de Neuchâtel

«Si le peuple accepte le Transrun, il faudra faire des coupes dans le budget cantonal, dans le social et la formation. Ces mesures seront accompagnées d’une hausse massive des impôts, d’abord dans les communes, puis sur le plan cantonal.» Raymond Clottu (UDC), vice-président de «Transrun-non»

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