C’est une équation à laquelle aucune donnée officielle ne permet de répondre. Dans un pays qui compte plus de 20% d’immigrés, où un mariage sur trois lie un Suisse à un étranger, et où les naturalisations ont doublé en une décennie, combien y a-t-il de binationaux?
En 2000, le recensement fédéral avait permis d’identifier plus d’un demi-million de Suisses détenteurs d’un autre passeport. Mais depuis, plus rien, pas d’estimation.
Décortiquant les enjeux démographiques, l’étude Sophia 2011 a donc posé la question aux sondés. Les résultats sont à prendre «avec précaution», souligne Marie-Hélène Miauton, présidente de M.I.S Trend, compte tenu de la marge d’erreur inhérente à ce type d’enquête.
Les binationaux représenteraient 12% de la population. Professeur à l’Université de Neuchâtel, spécialiste des questions de migration, Etienne Piguet s’attendait à un chiffre plus élevé, mais il est vrai que le sondage n’interroge que les plus de 18 ans, ignorant les enfants de couples mixtes.
Les binationaux ne sont d’ailleurs pas que des naturalisés: depuis 1992 beaucoup de Suisses ont «pris le passeport européen» de leurs conjoints.Jusqu’alors l’allégeance à une autre nation était interdite. «Le phénomène de la double nationalité a été longtemps combattu par les Etats parce qu’il met en cause leur organisation», explique Etienne Piguet.
En 1963, une convention du Conseil de l’Europe visait à réduire les cas de plurinationalité. On considérait mal la chose pour des questions de service militaire, il fallait éviter que les conscrits soient considérés comme déserteurs dans leur autre pays.
Fossé. Les binationaux doivent-ils être considérés comme des Suisses moins suisses que les autres? En corrélant les résultats obtenus avec d’autres réponses du sondage, Marie-Hélène Miauton anéantit tout argumentaire sur une cinquième colonne de potentiels traîtres à la patrie.
Les binationaux sont «très fiers» d’être Suisses ou inquiets de la disparition des Helvètes de souche dans les mêmes proportions que ceux qui n’ont qu’un passeport rouge à croix blanche.
«On a fabriqué des Suisses», commente-t-elle. Son constat fait écho à la remarque d’un leader qui a répondu au questionnaire Sophia: «L’erreur essentielle est de refuser de considérer la population immigrante comme une population qui va devenir suisse.»
L’analyse détaillée des résultats par région révèle un fossé entre Romands et Alémaniques: de ce côté-ci de la Sarine, près de 18% de la population est binationale, alors que, de l’autre côté, la proportion chute à 9%.
Se dessinent ainsi deux Suisses que l’on voit s’opposer parfois certains soirs de votations sur les étrangers: dans les cantons romands (si on additionne étrangers et binationaux), un habitant sur deux a un passeport étranger, alors que, dans la partie alémanique du pays 71%, presque trois quarts de la population, n’est que suisse.
«Si l’on rapproche ce constat au débat politique, les perspectives sont impressionnantes», note Etienne Piguet. Qui appelle de ses vœux de nouvelles études sur ce phénomène tabou.
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