«Une idée bête enchante l’Occident: l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières.»: ce n’est que la première phrase du nouveau livre de Régis Debray, et le ton est donné. Si au moins le mirage était vivifiant, propre à nous fouetter le sang, «il faudrait y consentir d’un coeur léger».
«RAMENONS NOS DERNIÈRES FORCES DE DIVERGENCE!» Régis Debray
Un trompe-l’œil encourageant ne se refuse pas. Mais sous ses allures «miscoutes, mi-luronnes mi-évangéliques, mi-libertaires», cette illusion, partagée par tout ce qui a pignon sur rue dans la vieille Europe, «reporters, médecins, footballeurs, banquiers, clowns, coaches, avocats d’affaires et vétérinaires», garantit «un trou à rat».
A 70 ans, l’ancien guévariste transformé en vieil oncle fouettard a toujours bon pied, bon œil, les crocs affûtés, la mauvaise foi incidente, la culture boursouflée, la langue éclatante. C’est une vraie partie de plaisir que de le suivre un bout de chemin, surtout si le chemin est court, moins de cent pages, comme dans cet épatant Eloge des frontières.
Il est pénible de reconnaître le monde tel qu’il est et très agréable de le rêver tel qu’on le souhaite: une planète lisse, sans affrontements, rendue à «son innocence, sa paix du premier matin». L’ennui est qu’il ne s’est jamais tant créé de frontières au sol qu’au cours des cinquante dernières années. Vingt-sept mille kilomètres tracés depuis 1991, spécialement en Europe et en Eurasie.
Et dix mille autres de murs, barrières et clôtures sophistiquées sont programmés pour un très proche avenir. Entre 2009 et 2010, on a pu dénombrer vingt-six cas de conflits frontaliers graves entre Etats. Fossile obscène que la frontière, peut-être, ricane Régis Debray, mais qui s’agite comme un beau diable. «Il tire la langue à Google Earth et met le feu à la plaine...» – Balkans, Asie centrale, Caucase. Corne de l’Afrique, et jusqu’à la paisible Belgique.
Repeindre les lignes jaunes. «Aujourd’hui, il n’y a plus de limites», dit la sagesse populaire. «Il n’y a plus de limites à, parce qu’il n’y a plus de limites entre», renchérit Régis Debray. «Entre la banque et le casino. Entre l’info et la pub (...), entre l’Etat et les lobbies. Le vestiaire et la pelouse.
La chambre et le bureau du chef de l’Etat.» Et ainsi de suite. Conflits d’intérêts et liaisons dangereuses résultent d’«une confusion des sphères». C’est donc le moment de relever les bornes et de repeindre les lignes jaunes. Le moment d’en revenir au principe vital de séparation.
Face au «rouleau compresseur de la convergence, (...) ramenons nos dernières forces de divergence», s’enflamme Régis Debray pour qui «toutes les cultures doivent apprendre à faire la sourde oreille, à s’abriter derrière un quant-à-soi, voire un refus de comprendre».
Si perméables et accueillantes soient-elles, toutes ont eu leurs mécanismes de filtrage et de visa. Ainsi Byzance s’est fermée au monde latin, l’Italie à la Réforme, le monde anglo-saxon au marxisme ouvrier, etc. Ces refus d’emprunter, ces hostilités avouées ou secrètes conduisent toujours «au cœur d’une civilisation», observait déjà Fernand Braudel.
Problème: toute frontière, comme le médicament, peut être remède ou poison. Et donc affaire de dosage. Seules les frontières «loyales», comme dit Régis Debray, devraient être admissibles: bien en vue, déclarées et à double sens. Car un pays comme un individu peuvent mourir de deux manières: «dans un étouffoir ou dans les courants d’air». Murés ou béants. Il convient d’alterner en trouvant le bon rythme, loin du commun qui dissout et du chauvin qui ossifie.
Une frontière reconnue, finalement, est le meilleur vaccin contre l’épidémie des murs, qui eux ne laissent rien passer. Elle présente tant de vertus qu’on se demande pourquoi elle ne figure pas encore dans le catalogue des droits de l’homme. Pas de panique. Régis Debray conseille à ses lecteurs d’en faire officiellement la demande. Avant de corriger son propos. Un droit? Non. Un devoir. Et une urgence.
Eloge des frontières. De Régis Debray. Gallimard, 100 p.
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