Benghazi, Cyrénaïque, Libye orientale, à 1000 km de Tripoli. Mouammar Kadhafi a régné plus de quarante et un ans sur la région. Jusqu’à il y a trois semaines. Alors des milliers de manifestants ont envahi les rues en criant: «La Libye est libre, Allah Akbar!»
SEULS 3% DES LIBYENS TRAVAILLENT DANS L’INDUSTRIE PÉTROLIÈRE QUI REPRÉSENTE PLUS DE 60% DU PIB. MAIS QUE FONT LES AUTRES?
En 2011, le règne des autocrates du Proche-Orient semble prendre fin. Si les événements de Tunis et du Caire, de Bahreïn et de Benghazi ont montré quelque chose, c’est bien qu’il est impossible de prévoir les évolutions politiques.
Personne n’imaginait que l’immolation de Mohamed Bouazizi, le vendeur de fruits tunisien au chômage, allait en quelques semaines conduire à la chute du puissant régime égyptien.
Mais, après Moubarak, quoi? Et en Libye, la fin de Kadhafi préfigure-telle une sorte de «gigantesque Somalie», comme le craint la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton? L’Arabie saoudite et ses immenses réserves de pétrole sont-elles condamnées au chaos? Où mène cette nouvelle liberté?
Depuis 1945, une douzaine de guerres internationales, d’innombrables guerres civiles, des milliers d’attaques terroristes et d’attentats politiques ont ensanglanté la région. Si ces conflits s’étaient déroulés ailleurs dans le monde, l’Occident exprimerait sans doute de silencieux regrets et détournerait le regard.
Mais ces combats se produisent dans une région assise sur près de 60% des réserves mondiales d’or noir et plus de 40% de celles de gaz. Aux Etats-Unis, la sécurité d’Israël fait partie de la raison d’Etat et la peur d’un conflit nucléaire avec l’Iran voit la communauté internationale serrer les rangs. Quand le Proche-Orient brûle, l’Occident ne peut pas détourner le regard.
La fin de l’Empire ottoman. Nul ne sait de quoi l’avenir sera fait, mais un coup d’oeil sur l’histoire permet peutêtre de déduire ce que réserve cette région du monde.
Il y a cent ans, à l’automne 1911, un major de l’armée ottomane atteint les remparts de Benghazi. Arrivé d’Istanbul, il veut reconquérir ces marches de l’Empire. Voilà près de 400 ans que les Ottomans contrôlent l’Afrique du Nord, la Syrie et la Palestine, la Mésopotamie jusqu’au Golfe, la mer Rouge jusqu’à Aden, le Nil jusqu’au Soudan.
Mais les Français ont pris l’Algérie et la Tunisie, les Britanniques se sont emparés de l’Egypte et les Italiens sont en Cyrénaïque. Des mois durant, le major Mustafa Kemal, ses 150 officiers turcs et ses 8000 mercenaires arabes contiennent une armée de 15 000 Italiens sur le littoral libyen.
Mais l’Empire se désagrège ailleurs, dans les Balkans, sur le Danube, dans le Caucase. «Cela n’avait pas de sens d’attaquer l’Italie», écrit-il avant son retour à Istanbul. Il se doute qu’avec la perte de la dernière province d’Afrique s’annonce la fin de l’Empire, c’est la fin d’une époque.
Laboratoire de la politique mondiale. On le sait aujourd’hui: au XXe siècle, l’ensemble du Proche-Orient se recompose au gré des champs de bataille politiques, idéologiques et confessionnels, comme dans un laboratoire de politique mondiale. Des Etats sont fondés, des frontières tracées à la règle, des despotes installés. Des conflits éclatent, des tyrans sont assassinés.
Seuls deux Etats trouvent la voie vers la démocratie: Israël en 1948; l’autre, bien avant, en 1923, est la Turquie du major de Benghazi, Mustafa Kemal, devenu Atatürk.
Alors que le reste du monde atteint tant bien que mal une certaine stabilité au fil du XXe siècle, la plupart des Etats du Proche-Orient et d’Afrique du Nord végètent entre despotisme, stagnation et absence de perspectives. Même la découverte des gisements de pétrole n’y change rien. Au contraire, la distribution inégale des richesses accentue les antagonismes.
Vers la fin des cent ans inaugurés par le voyage du major Kemal en Libye, les démons du Proche-Orient se mondialisent même: avec al-Qaida, c’est une organisation terroriste venue du cœur du monde arabe qui occupe le devant de la scène mais elle opère plus globalement que quiconque avant elle. Le 11 septembre 2001, le monde comprend enfin quel monstre le Proche-Orient a enfanté.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dix ans après l’effondrement des Twin Towers, des soulèvements que nul n’avait vu venir secouent le monde arabe. Comme libérés du poids de la peur, les peuples se lèvent. Ceux-là mêmes que l’Occident taxait tantôt de fanatiques religieux, tantôt de fatalistes léthargiques.
Du Maroc à Oman, d’Arabie saoudite à la Jordanie, du Yémen à Bahreïn, ils exigent ce qui leur revient: justice, prospérité, liberté, participation au pouvoir. Et au lieu de se réjouir de voir se réaliser ce qu’il réclamait depuis des années, l’Occident reste en marge des événements, bouche bée et bras ballants, fasciné mais sans voix, apeuré.
Un bilan désastreux. Il n’est guère de région sur cette planète dont le bilan soit aussi désastreux que celui du monde arabe. Dans la plupart des Etats, le système éducatif est misérable et l’analphabétisme très élevé.
Peu de régions du monde sont aussi improductives: l’ensemble des pays arabes, 350 millions de personnes, produit moins que 60 millions d’Italiens. Seuls 3% des Libyens travaillent dans l’industrie pétrolière qui représente plus de 60% du PIB.
Mais que font les autres? Dans les Etats du Maghreb, le chômage touche 70% des jeunes. Un Yéménite sur trois vit avec moins de 2 dollars par jour. Tandis qu’entre 1980 et 1999 la Corée du Sud a enregistré 16 000 brevets internationaux, l’Egypte en a annoncé 77 dans le même temps.
Dans aucun pays arabe, exception faite du Liban, il n’existe une amorce significative de société civile. Nulle part il n’y a de tradition démocratique sur laquelle les révolutions passées et peut-être à venir pourraient construire.
«Bouclez vos ceintures de sécurité», avertit l’éditorialiste du New York Times Thomas Friedman, pour qui le voyage qu’entame ces jours le monde arabe n’est pas «une promenade d’agrément. Le chemin sera long et cahoteux».
Des principautés jalouses. Le Proche-Orient souffre de divers maux, soit importés, soit de nature endogène. En 1915, quand il apparut que l’Empire ottoman se désintégrait, l’idée germa à Paris et à Londres de s’en partager la dépouille en commençant par les provinces arabes.
En juillet de cette année-là, le haut-commissaire britannique en Egypte communiqua au chérif de La Mecque que la Grande-Bretagne était «prête à reconnaître l’indépendance des Arabes dans les régions dont il avait mentionné les frontières».
La grande révolte des Arabes contre les Ottomans commença en 1916, sous le regard cynique de l’auteur des Sept piliers de la sagesse, T.E. Lawrence: «Les Arabes sont encore plus inconstants que les Turcs. Traités de manière adéquate, ils ne se développeront pas hors de leur mosaïque politique, un tissu de petites principautés jalouses et incapables de se fédérer.»
DES FIGURES COMME MOUBA RAK, BEN ALI OU KADHAFI NE DOIVENT PAS ÊTRE COMPA RÉES À HITLER OU STALINE MAIS BIEN À AL CAPONE. ILS LAISSENT LES RUINES D’ÉTATS-GANGSTERS.
En même temps, à Londres, le diplomate britannique Mark Sykes et son collègue français François Georges-Picot se mettaient d’accord pour se partager le butin espéré: les régions de Beyrouth, Damas et Mossoul iraient à la France, le littoral arabe du Golfe persique, les provinces de Bagdad et Bassora ainsi que la Palestine à la Grande-Bretagne.
Et le ministre britannique des Affaires étrangères Arthur James Balfour promettait à la Fédération sioniste «la création d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine».
L’accord des frontières artificielles. L’Accord Sykes-Picot et la Déclaration Balfour sont les textes fondateurs du Proche-Orient moderne et ils expliquent pourquoi cinq Etats et un non-Etat sont, depuis lors, des facteurs de troubles: Syrie, Irak, Liban, Jordanie, Israël et Palestine.
Pour les Arabes, ces documents sont une trahison, les frontières artificielles qu’ils tracent, les dynasties et les régimes qu’ils ont mis en place n’ont à leurs yeux aucune légitimité.
A plus forte raison, les récentes révolutions appartiennent aux peuples arabes et l’Occident est bien inspiré de les respecter. Les Arabes ont reconquis une parcelle d’une fierté bien écorchée.
Cela ne signifie pas que l’Europe et les Etats-Unis doivent attendre passivement ce que l’histoire leur réserve. Ils doivent par exemple revoir leurs relations avec la Turquie, un Etat qui a trouvé tout seul son chemin vers la démocratie et s’érige en modèle pour beaucoup de peuples de la région. Malgré les difficultés, il serait utile d’associer plus étroitement cet Etat à l’UE.
Par ailleurs, le moment n’a jamais été aussi opportun pour réaliser la paix en Palestine: surpris par la révolution en Egypte et à juste titre inquiet pour sa sécurité, Israël n’a pas d’autre issue que de reconnaître la solution des deux Etats s’il entend demeurer un Etat à la fois juif et démocratique.
Vieillie, éloignée du peuple, privée de son parrain Moubarak, l’Autorité palestinienne n’a de son côté pas d’autre solution que de fonder cet Etat dont tout le monde sait depuis des décennies qu’il est la solution pour la paix.
Solder les comptes. Pour l’Occident, une telle démarche reviendrait à solder les comptes qu’il a ouverts avec le monde arabe par son attitude impérialiste passée: la création d’un Etat palestinien sur les terres d’une Palestine naguère ottomane, dans les frontières de 1967 reconnues par le monde entier dans la résolution 242.
C’est Gamal Abdel Nasser qui a créé en Egypte le prototype de l’Etat oppresseur et policier apte à contenir la jeunesse égyptienne, ancêtre de celle qui est aujourd’hui en colère. Même les émirs du Golfe, jadis ses pires ennemis, ont formaté leur appareil policier sur son modèle.
L’auteur libyen Hisham Matar écrivait la semaine dernière que des figures comme Moubarak, Ben Ali ou Kadhafi ne doivent pas être comparées à des hommes comme Hitler ou Staline mais bien à Al Capone. Ils laissent les ruines d’Etats-gangsters.
Il y a des décennies déjà que leurs partis ont perdu leurs fondements idéologiques, si tant est qu’ils en eussent jamais eus. La qualité de membre du parti d’Etat n’a jamais été qu’un moyen de grappiller au moins les quelques miettes que le régime voulait bien abandonner; ce serait une erreur de punir pour cela tout exmembre du parti au pouvoir.
L’héritage du culte de la personnalité que Nasser a enraciné dans le monde arabe est fort problématique pour le Proche-Orient post-révolutionnaire. De Mascate à la Mauritanie, les appareils d’Etat tournent autour d’une seule personnalité et partout c’est le même spectacle déprimant de milliers d’affiches, fresques, statues et peintures d’autocrates.
Cela vaut surtout pour des pays comme la Libye et le Yémen, où l’on ne peut pratiquement pas parler d’Etat ni de système de gouvernement en dehors du cercle restreint des dirigeants.
Pour de tels pays, on voit mal dans quelles conditions pourrait se dérouler le retour à la stabilité, puisque des gens comme Kadhafi et le Yéménite Ali Abdullah Saleh ne laisseraient même pas derrière eux la trame d’une structure de gouvernement.
C’est là, au mieux, qu’une intervention directe de l’Occident se justifierait pour éviter un effondrement total du type Somalie: soit la communauté internationale fournit une aide humanitaire suffisante pour encourager l’émergence d’une société civile, soit, au pire, elle se résout à intervenir militairement.
Généraux ou mercenaires. Un seul des héritages de Nasser est de nature à donner confiance dans le bouleversement actuel du monde arabe: la militarisation de beaucoup de sociétés arabes, la tradition d’une armée forte.
En Tunisie comme en Egypte, les chefs de l’armée ont réfléchi, adopté un comportement modéré et refusé de se laisser manipuler pour écraser les soulèvements. Cela laisse de l’espoir pour plusieurs pays appelés eux aussi, peut-être, à des bouleversements: Syrie, Maroc, Algérie connaissent le système de la conscription et leurs généraux y penseront à deux fois avant de donner à leurs soldats l’ordre de tirer.
Il en va différemment de pays comme la Libye où, apparemment, le dictateur recourt à des mercenaires pour briser la résistance du peuple et dans des Etats du Golfe comme Bahreïn et l’Arabie saoudite, dont les dirigeants possèdent des milices claniques et des armées privées, elles aussi composées d’étrangers.
Cela dit, il n’est pas encore établi si la modération des états-majors égyptien et tunisien survivra à une grave crise économique qui pourrait éclater à tout moment. Et il reste à voir si les généraux du Caire suivront l’exemple de leurs collègues turcs qui se retirent dans leur caserne après avoir remis le pouvoir aux autorités civiles.
Pour sa part, l’Occident devra se faire à l’idée qu’un ordre militaire est peut-être meilleur que pas d’ordre du tout.
Un grand absent: Ben Laden. Le grand absent des tumultes de ce début d’année est Oussama Ben Laden, le chef d’al-Qaida. Pas un mot de cet homme qui, ces dernières années, n’a pas manqué une occasion de s’exprimer.
Certes, on a entendu son second, l’Egyptien Ayman al-Zawahiri, mais sa tirade s’est perdue dans le brouhaha jubilatoire de la place Tahrir. Il semble qu’al-Qaida ait été pris à contre-pied par les soulèvements populaires arabes au moins autant que les autocrates eux-mêmes. Cela ne signifie pas que le djihadisme international, sans parler de l’islamisme politique dans son ensemble, soit un problème réglé.
Mais la question la plus urgente n’est pas de savoir si en Egypte, en Tunisie, en Libye et, plus tard peut-être, en Syrie et en Jordanie, le pouvoir sera aux mains des islamistes ou de partis laïques.
Les questions urgentes sont: qui va contribuer à résoudre les problèmes économiques énormes de ces pays, qui va colmater la brèche béante de la prospérité? Plus de la moitié des habitants des pays du Maghreb ont moins de 30 ans: qui va créer les 700 000 emplois nécessaires en Egypte pour donner du travail et à manger aux diplômés d’une seule volée scolaire? Qui va aider les nouveaux dirigeants à survivre à ces premières semaines?
Pour l’Europe, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les Etats-Unis avaient consenti le plan Marshall, le plus grand programme d’aide civile jamais vu: 13 milliards de dollars sur quatre ans, l’équivalent aujourd’hui de 220 milliards par an.
Au Proche-Orient, il ne s’agit pas de gestes compréhensifs, d’un peu d’aide humanitaire et de quelques millions. Il est question de politique et de milliards.
©DER SPIEGEL. TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
En route vers l'indépendance et la démocratie
FORMATION DES ÉTATS AU PROCHE-ORIENT DÈS 1918

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