L'Hebdo;
1994-09-08 RENTRÉE LITTÉRAIRE ROMANDE Un sociologue sur le pont du «Titanic»
Le «Titanic» est un vaisseau fantôme qui n'a jamais cessé de hanter le siècle. Il vient d'inspirer un magnifique livre à Jean-Pierre Keller qui interroge notre fascination devant le naufrage.
Michel Audétat
On l'admettra volontiers, le naufrage du «Titanic» nous hante et nous fascine. Il a imprégné la mémoire collective comme aucune autre catastrophe. Non qu'il s'agisse, avec ses mille cinq cents victimes, de la plus meurtrière. Qui se souvient du paquebot allemand «Wilhem Gustloff» qui sombra en janvier 1945, et dont on ne sauva que cinq cents réfugiés parmi les six mille qu'il transportait? Mais, pour d'obscures raisons, seul le naufrage du «Titanic» est devenu matière à légende. On ne compte pas les romans, pièces de théâtre, compositions musicales, films, tableaux ou bandes dessinées qu'il a inspirés. C'est un vaisseau fantôme qui navigue à travers le siècle. Une obsession de notre culture. Un mythe.
Comment l'expliquer? D'où vient notre propension à imaginer le transatlantique basculant au fond de l'océan, sous un ciel glacé d'indifférence?
Pour le savoir, Jean-Pierre Keller est monté à bord du «Titanic». Voilà un passager inattendu: sociologue genevois, familier du pop art, auteur d'excellents ouvrages sur le Coca-Cola, sur Jean Tinguely et sur l'esprit nostalgique dont notre atmosphère est saturée, il en a ramené un livre saisissant, une fable où notre époque se reflète en même temps qu'une réflexion tout en nerfs et en souplesse, sans la moindre esbroufe verbeuse. «Sur le pont du Titanic» se lit comme un voyage en nous-même, dans les eaux noires de notre imaginaire. Il faut se laisser embarquer. Nous sommes à Southampton, le 10 avril 1912; le «Titanic» est à quai; on découvre une ville miniature, un palais flottant de la Belle Epoque, un monstre maritime drapé dans une orgueilleuse confiance en sa modernité.
Le livre de Jean-Pierre Keller débute par un superbe récit de cette première traversée qui sera aussi la dernière. Il est minuit moins vingt, quatre jours après le départ du «Titanic», quand a lieu ce dialogue laconique: «Iceberg droit devant», annonce la vigie; «Thank you», répond le sixième officier Moody. Pendant les trente-sept secondes qui suivent, l'équipage tente une manoeuvre désespérée. On croit un moment pouvoir éviter l'iceberg. Mais une arête de glace entaille la coque glissant sur ses bords, au-dessous de la ligne de flottaison. Sur le navire, la plupart des passagers n'ont rien remarqué. Sinon l'inhabituel silence: toutes les machines sont maintenant arrêtées.
Il faut imaginer la progression dramatique de cette catastrophe débutant avec la plus grande retenue, par ce silence étrange qu'un survivant comparera à celui d'une pièce tranquille où la grande pendule cesse tout à coup de fonctionner, et qui s'accomplit avec une lenteur où le temps semble presque suspendu.
L'orchestre, un mythe
Sur le pont, on voit des passagers qui jouent avec des morceaux tombés de l'iceberg. On entend quelques plaisanteries. Quelqu'un qui réclame des glaçons pour son whisky. Puis l'ordre donné aux passagers de se rassembler munis de leur fantomatiques gilets de sauvetage. Le sifflement assourdissant des chaudières qu'on libère. Les fusées de détresse qui illuminent le ciel. Arrive ainsi le moment où il faut «accepter l'impensable»: l'insubmersible «Titanic» est en train de couler.
La foule des passagers se met alors à grossir. Il y a ceux qui sortent des salons en habit de soirée. Ceux qui sont en pyjama ou en robe de chambre. Celui qui a laissé toute sa fortune dans sa cabine. Celui qui préfère s'en retourner lire dans le fumoir des premières. Les troisièmes classes qui arrivent après les autres. La mêlée des riches et des pauvres. Et l'orchestre qui se lance dans des ragtimes tandis que descendent les chaloupes...
Quand la dernière sera partie, les huit musiciens joueront encore l'hymne anglican «Autumn» (et non «Plus près de toi, mon Dieu» comme le voudrait la légende). «L'orchestre du «Titanic», écrit Jean-Pierre Keller, est devenu à lui tout seul un mythe - un mythe dans le mythe. C'est lui qui confère à ce naufrage sa dimension la plus théâtrale et peut-être la plus authentique.»
Car, en dépit de la tragédie, l'engloutissement du «Titanic» fascine à la manière d'un spectacle grandiose ceux-là mêmes qui viennent de le quitter.
Souvent les témoignages des survivants prennent des accents lyriques. Lawrence Beesley décrit la langueur du transatlantique: «Il était parfaitement calme, immobile (...); tous ceux qui l'observaient furent sûrement impressionnés par le sentiment de tranquillité qu'il dégageait et sa manière lente, imperceptible, de s'enfoncer dans la mer, comme un animal blessé.» D'autres évoquent quelque chose de féerique, comme si tout se passait dans un rêve. Au moment de sombrer dans une mer paisible où les étoiles se reflètent, le «Titanic» leur apparaît comme «un doigt de géant pointé vers le ciel». Il est alors deux heures vingt du matin. Il ne va bientôt rester qu'un peu de vapeur sur une mer jonchée de débris. Mais un mythe est déjà «en marche» qui, contre toute attente, se perpétuera après la Première Guerre mondiale.
Cette persistance du «Titanic» dans les mémoires peut s'expliquer par l'invisibilité dans laquelle il est longtemps demeuré (jusqu'à l'expédition franco-américaine de 1985 qui en ramènera des images), rendant le travail de deuil problématique. Du même coup, il a également pu résister ainsi à ce que Jean-Pierre Keller désigne comme «une infantile pulsion scopique»: cette «irrépressible envie de tout voir» qui est la nôtre.
Mais, avec le temps, le destin du navire nous touche aussi parce qu'il mène au tombeau une civilisation dont nous sommes en train de sortir complètement. Le livre opère ce renversement: en se tenant «sur le pont du Titanic», c'est notre monde que le sociologue regarde.
Jean-Pierre Keller montre qu'un véritable culte de la «première fois» soutient l'époque dite moderne. Tout dans l'histoire du «Titanic» paraît y sacrifier: «C'était son premier voyage. C'était la première fois que l'on voyait un paquebot aussi impressionnant par ses dimensions, par son système de sécurité (seize compartiments étanches, double fond), sans parler de l'extrême modernité du système de navigation et des installations TSF. C'est du «Titanic» que partit le premier SOS jamais émis par un navire en détresse. Et puis, nous l'avons vu, la première fois est devenue la dernière.»
En apparence, nous en sommes toujours là. Que ce soit dans les sciences, comme en amour ou en art, la «première fois» est toujours valorisée. Il existe un romantisme amoureux de la première rencontre, du premier regard. Et l'artiste qui fait ce que d'autres ont déjà fait sera méprisé comme un vulgaire imitateur.
Or on sent bien que tout cela s'essouffle. Ne serait-ce que parce que les arts contemporains montrent suffisamment comment le goût de l'innovation a progressivement perdu de son énergie pour se dégrader dans ce que Harold Rosenberg a nommé une «tradition du nouveau». Finalement, n'est-ce pas cette conception de la modernité voulant que «seule la première fois importe, car elle annonce ce qui sera» qui a été engloutie avec le «Titanic»?
Recycler le passé
Dans la seconde partie de son essai, plus théorique, Jean-Pierre Keller déchiffre une époque, la nôtre, qui a de moins en moins le goût de la première fois... «N'a-t-il pas fallu que la modernité en vienne à douter profondément d'elle-même pour que l'idée fétiche de «première fois» perde ainsi son pouvoir de fascination et que soient privilégiées des formes assujetties au principe de la deuxième fois - citation, pastiche, parodie, réemploi, mise en abîme, remake?»
Avec le pop art, déjà, l'artiste n'était plus un «voyant», comme le voulait Rimbaud, mais un «revoyant». Il donnait à revoir ce qu'on ne savait plus voir: la bouteille de Coca-Cola, le visage de Marilyn... Et c'est ce mouvement, cette forme de retour, qui paraît aujourd'hui s'être généralisé à l'ensemble de la vie. On assiste aux mille manifestations d'un esprit rétro. On recycle le passé de toutes les manières possibles. On refait Woodstock. On revisite les oeuvres anciennes. L'Europe donne même l'impression de rejouer ses tragédies historiques.
C'est avec cette problématique (peu explorée par la pensée universitaire) de la première et de la deuxième fois que le drame du «Titanic» entre ici en résonance. On est ainsi conduit vers un paradoxe majeur de ce siècle: savoir pourquoi «l'immense aspiration à vivre qui le parcourt - du dadaïsme au surréalisme et aux années folles, puis à l'existentialisme, aux contre-cultures, à Mai 68 («vivre sans temps morts et jouir sans entraves») - cette aspiration s'est soudain muée, à partir des années 70, en un désir de revivre et de revoir». Pourquoi sommes-nous tous, comme en attente d'une catastrophe, épris de la beauté de ce qui va disparaître? Monter sur le pont du «Titanic» n'engage pas à une croisière de tout repos.·
«Sur le pont du Titanic», de Jean-Pierre Keller, Zoé, 171 p.
Jean-Pierre Keller déchiffre la modernité qui s'achève à travers le Pop Art, le Coca, l'oeuvre de Tinguely et notre fascination devant le naufrage du «Titanic»
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