L'homme politique: Roger Nordmann
"Sortir du nucléaire, c'est possible et cela ne signifie nullement revenir à la bougie"

Né en 1973, ce conseiller national (PS/VD) est membre de la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie (CEATE).
En apprenant l’accident survenu à la centrale nucléaire de Fukushima, Roger Nordmann a vite sorti l’artillerie lourde, visant frontalement la politique supposée pronucléaire de la nouvelle ministre de l’Energie Doris Leuthard. «Soit Doris Leuthard prépare le scénario de la sortie du nucléaire, soit elle doit démissionner», a-t-il confié à la Sonntags- Zeitung.
Sur un point au moins, l’actualité lui a donné raison. Le sinistre de Fukushima est si grave qu’il a rapidement conduit la Suisse à décréter un moratoire de fait en suspendant toutes les procédures d’autorisation de nouvelles centrales. Les visions d’apocalypse venues du Japon obligent désormais les politiques à réfléchir aussi à l’hypothèse d’une sortie du nucléaire.
Un plan volontariste. Ce scénario n’a rien d’utopique. Agé de 37 ans, licencié en sciences économiques et politiques, Roger Nordmann est l’un des membres les plus influents de la Commission de l’environnement et de l’énergie (CEATE). En octobre dernier, il a publié un plaidoyer pour «libérer la Suisse des énergies fossiles»*, un livre sorti dans une relative indifférence à l’heure où «la renaissance du nucléaire» semblait inéluctable.
Un tremblement de terre suivi d’un tsunami dans l’océan Pacifique ont pourtant complètement changé la donne. «Il est tragique qu’il ait fallu attendre un tel accident pour se rappeler du danger de l’énergie nucléaire», déplore le socialiste vaudois.
La sortie du nucléaire ne signifie nullement le retour à la bougie que se plaisent à dénoncer les partisans de l’atome. En revanche, il implique des autorités une politique volontariste passant inévitablement par des mesures contraignantes sur deux plans: l’efficacité énergétique et la promotion des nouvelles énergies renouvelables.
Selon Roger Nordmann, le premier pilier permettrait d’économiser 18 térawatts/h en consommation d’électricité, soit l’équivalent des deux plus grandes centrales, celles de Leibstadt et de Gösgen. Quant aux projets en attente d’être réalisés dans le cadre de la rétribution à prix coûtant (RPC), ils atteindraient une production de 10 térawatts/h, soit plus que les trois autres petites centrales (Mühleberg, Beznau I et II). Dans cette perspective, la Suisse n’est pas si loin de pouvoir se passer du nucléaire.
C’est bien connu, l’énergie la moins chère est celle qu’on épargne. Ici, le potentiel est à l’échelle du gaspillage actuel: immense. «A court ou moyen terme, nos appareils les plus quotidiens, de l’électronique de loisirs à la machine à laver en passant par l’éclairage, pourraient nous offrir les mêmes prestations en consommant un tiers d’électricité en moins», affirme Roger Nordmann.
Il faudrait aussi renforcer le programme d’efficacité des bâtiments et quadrupler en quelque dix ans le montant qui lui est actuellement consacré, soit 300 millions de francs.
Second volet du scénario: la promotion des énergies vertes. Rien de bien nouveau: en 2007 déjà, le Parlement a approuvé le principe d’une rétribution à prix coûtant pour le courant vert, en le soutenant par une taxe de 0,9 ct/kWh aujourd’hui. Mais des milliers de projets sont bloqués en raison de la somme à disposition, limitée à 540 millions par an. Il suffirait donc de déplafonner ce montant. Globalement, ainsi, la Suisse parviendrait à se défaire du nucléaire domestique.
Le moratoire de fait décrété par Doris Leuthard n’est pas sans risque: «Le pire serait qu’il se prolonge dans le temps, car la Suisse resterait dépendante de centrales vieillissantes sans qu’une décision n’ait été prise sur le nucléaire».
*«Libérer la Suisse des énergies fossiles», Editions Favre.
Le distributeur d'électricité: Philippe Virdis
"Tant qu'il n'y aura pas de pénurie, il n'y aura pas de prise de conscience"

63 ans, directeur général du Groupe E, producteur et distributeur d’électricité (FR, NE et VD). En 2007 il participe à la création de la société Belenos Clean Power en partenariat notamment avec Swatch Group et la Deutsche Bank, une société active dans les énergies renouvelables.
Avec 460 000 clients répartis dans les cantons de Vaud, Fribourg, Neuchâtel et Berne, Groupe E est le premier distributeur d’électricité de Suisse romande. Son directeur général, Philippe Virdis, suit attentivement l’évolution de l’incident de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima.
En raison de l’accident de Fukushima, le débat sur la sécurité des centrales atomiques revient brusquement sur le devant de la scène. Le moment est-il crucial pour l’avenir de l’énergie nucléaire?
Le moment est très important mais il est trop tôt pour dire s’il est crucial ou non. Pour l’instant, nous sommes dans l’émotionnel. Il nous faudra prendre un minimum de recul pour analyser la situation de manière rationnelle. Nous manquons encore de données factuelles: des rapports de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), ou d’autorités de surveillance extérieures au Japon.
L’impact d’un accident nucléaire est toujours extrêmement important. Mais, in fine, ce sont les causes de l’accident qui seront déterminantes.
Dans quelle mesure?
S’il est dû à une défaillance de maintenance ou d’application des processus de surveillance, alors il s’agit d’un incident strictement japonais. S’il est lié aux processus eux-mêmes ou à la conception des centrales, alors c’est un problème d’une autre ampleur.
Les explosions de Fukushima vous inquiètent-elles?
Elles m’affectent parce que je pense aux personnes qui, là-bas, seront touchées. Peut-être par la radioactivité, en tout cas par la pénurie d’électricité. En ce moment, il fait très froid au Japon. Un froid qui, sans chauffage, peut être mortel. Mais audelà, je suis satisfait de l’attitude adoptée par la Suisse.
En gelant rapidement les procédures de demande d’autorisation pour de nouvelles centrales, la ministre de l’Energie, Doris Leuthard, a pris une décision courageuse, juste et mesurée. Cela nous donnera le temps d’analyser la situation. Je suis plus sceptique vis-à-vis des mesures prises en Allemagne.
L’Allemagne, justement, a décidé d’arrêter sept de ses réacteurs pendant trois mois. Cela a-t-il un impact sur la Suisse?
Bien sûr. En hiver, une partie importante de notre courant (10% à 20% selon les années) vient de chez nos voisins. La plupart de l’énergie nucléaire importée l’est de France mais, face à l’attitude de l’Allemagne, chaque pays va se replier sur son marché, limitant ses exportations. Dans ces conditions, il devient plus délicat d’assurer l’approvisionnement.
Et la Suisse, comment survivrait- elle à pareille mesure?
Il lui manquerait 40% de l’énergie électrique nécessaire à son fonctionnement. Autant dire que cela pénaliserait notre économie et nous pousserait à revoir profondément nos habitudes. Mais, bien sûr, nous nous adapterions, l’être humain s’adapte toujours.
Cela dit, une décision de la seule Suisse n’aurait pas de sens. J’ai bien plus confiance en la sécurité de nos centrales de Mühleberg, Beznau, Gösgen et Leibstadt, qu’en celle des centrales françaises ou allemandes qui nous entourent. Parce que je sais comment les nôtres sont surveillées.
Tout de même: le Japon est à la pointe de la technologie et de la prévention des catastrophes naturelles. Pourtant, il subit un grave accident. Dans ces conditions, est-il responsable de continuer à miser sur de nouvelles centrales nucléaires?
Là encore, il est trop tôt pour répondre. Nous devons attendre d’en savoir davantage sur la nature de cet incident. Mais quelles que soient les conclusions, difficile de dire si cela influencera nos comportements… Tchernobyl fut une immense catastrophe. Moimême j’y suis allé et j’ai vu ces enfants pâles, handicapés, qui habitent la région. Pourtant, nous avons tous continué à faire du nucléaire.
Vous vous engagez activement pour le développement des énergies renouvelables. Cette catastrophe doit-elle nous pousser dans cette direction?
Non, au contraire: nous devons mettre le turbo sur les énergies renouvelables indépendamment de cette crise. Les autorités et les fournisseurs d’électricité comme Groupe E s’en sont donné les moyens. Le problème, c’est que les usagers ne suivent pas. Notre objectif est que 10% de l’électricité que nous vendons soit de type courant vert Jade. Aujourd’hui, nous sommes à 0,02%. Tant qu’il n’y aura pas de pénurie, il n’y aura pas de prise de conscience.
L'expert: Hans Püttgen
"On pourra se passer du nucléaire, mais pas avant 2075"

Professeur et directeur de l’Energy Center de l’EPFL, il est membre de la Commission fédérale pour la recherche énergétique (CORE) et du comité directeur du Centre suisse de compétence en énergie et mobilité (CCEM).
Première conséquence, en Suisse, de l’accident nucléaire de la centrale de Fukushima: Doris Leuthard a suspendu la procédure relative aux projets de nouvelles centrales nucléaires. Est-ce à dire que la Suisse pourrait être amenée à construire non pas deux, mais une seule installation atomique, ou même aucune? Hans Püttgen, professeur et directeur de l’Energy Center de l’EPFL, ne le croit pas.
Il souligne que la conseillère fédérale «ne s’est pas prononcée pour ou contre les centrales nucléaires» et que «la décision finale reviendra au peuple». Selon lui, on pourra certainement un jour se passer de grandes centrales, notamment nucléaires, mais «aux alentours de 2075, pas avant».
Mise hors service. Les cinq centrales existantes suisses, situées sur quatre sites, «ont été conçues pour fonctionner pendant quarante ans. Il est question de prolonger leur durée de vie de dix ans, mais les trois premières devront être arrêtées dans neuf ans. Elles le seront peut-être plus tôt car, compte tenu de ce qui se passe au Japon, la question de leur mise hors service va se poser plus rapidement.»
En outre, dans une dizaine d’années, un certain nombre de contrats d’approvisionnement signés avec EDF arriveront à leur terme. Même en tablant sur d’importantes économies d’énergie, la consommation d’électricité – qui se substitue de plus en plus aux produits pétroliers – augmentera. «A l’horizon 2020, nous pourrions donc avoir un déficit de production domestique de courant de l’ordre de 7 térawatts-heure» (soit 7 milliards de kilowattsheure).
Ce manque pourrait-il être comblé par des importations? «C’est possible, dit Hans Püttgen. Toutefois, on paierait le courant au coût le plus élevé sur le marché. Le prix de l’électricité pourrait alors augmenter de manière significative, ce qui aurait d’importantes implications économiques, surtout pour les entreprises, grosses consommatrices.»
Pour éviter d’en arriver là, le professeur de l’EPFL plaide pour le développement des énergies renouvelables (hydraulique, photovoltaïque, éolienne, biomasse et géothermie). Il constate toutefois, «que l’on ne va pas remplacer Mühleberg uniquement avec des panneaux photovoltaïques, comme certains l’ont suggéré».
A propos de l’éolien, qui rencontre de nombreuses oppositions en Suisse, il précise: «J’entends souvent dire qu’il faudrait investir dans ce domaine, mais plutôt en Allemagne et en France. Mais si les Neuchâtelois lancent une initiative contre l’implantation d’éoliennes sur leur territoire, pourquoi nos voisins feraientils cet effort pour nous?»
Persuadé que la Suisse doit continuer à être autosuffisante en matière de production d’électricité, Hans Püttgen estime que, d’ici à 2020, la solution pourrait résider dans l’implantation de centrales au gaz naturel à cycle combiné, «rapidement construites, rapidement démantelées». Ensuite, à l’horizon 2030 ou 2040, il faudra remplacer les deux centrales nucléaires les plus récentes par «une ou deux nouvelles grandes centrales, nucléaires ou au gaz naturel».
Reste qu’à la suite de l’accident de Fukushima, le développement du nucléaire se trouve à un tournant. Hans Püttgen en est conscient. «Nous nous trouvons dans un moment de questionnement de la filière, comme cela avait été le cas en 1979, après l’accident de Three Mile Island, aux Etats-Unis.»
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