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Les erreurs d'Obama
Un tragique manque d’audace

Par Paul Krugman - Mis en ligne le 10.11.2010 à 11:52

Les démocrates, déclara Evan Bayh mercredi dans une tribune du New York Times «ont visé trop haut en se focalisant sur le système de santé plutôt que sur la création d’emplois au milieu d’une sévère récession». Nombreux sont ceux qui disent la même chose: l’idée que le gouvernement Obama s’est fourvoyé en ne se focalisant pas sur l’économie se renforce dans l’opinion publique.

Mais je ne vois absolument pas ce que les gens veulent dire par là. Toute cette focalisation sur la «focalisation» est, d’après moi, une lâcheté intellectuelle, une manière de critiquer le bilan de Barack Obama sans proposer une autre solution.

Les gens qui disent qu’Obama aurait dû focaliser sur l’économie sont-ils en train de dire qu’il aurait dû tenter une relance plus importante? Sont-ils en train de dire qu’il aurait dû se montrer plus ferme envers les banques? Sinon, que veulent-ils dire? Qu’il aurait dû se promener les sourcils froncés en marmonnant: «Je suis focalisé, je suis focalisé»?

Crise financière. Le problème d’Obama n’a pas été un manque de focalisation mais un manque d’audace. Au début de son mandat, il a opté pour un programme économique trop faible. Il a aggravé ce premier travers en prétendant, à la fois, que tout était en bonne voie et en adoptant la rhétorique de ses ennemis.

Les conséquences des grandes crises financières sont presque toujours épouvantables: les crises sévères sont en général suivies de plusieurs années de chômage élevé. Et quand Obama a pris ses fonctions, l’Amérique venait de subir sa pire crise financière depuis les années 30. Ce dont le pays avait besoin, étant donné ces sombres perspectives, c’était d’un ambitieux plan de reprise.

Obama aurait-il pu proposer ce genre de plan? Il n’aurait peut-être pas pu faire adopter un plan important par le Congrès, en tous cas pas sans user de stratégies politiques extraordinaires. Mais il aurait pu choisir d’être audacieux, en faisant du plan A une passerelle vers un plan économique réellement adapté, avec un plan B qui aurait été là pour reprocher les problèmes économiques aux républicains s’ils réussissaient à bloquer un tel plan.

Il a choisi une voie plus sûre en apparence: une relance moyenne qui n’était pas à la hauteur de la tâche. Et il ne s’agit pas là d’un jugement a posteriori: en 2009, de nombreux économistes, dont votre serviteur, prévenaient de manière plus ou moins virulente que les propositions du gouvernement n’étaient pas assez audacieuses.

Pire, il n’y avait pas de plan B. A la fin de l’année 2009, il était déjà évident que les inquiets avaient raison, que le programme était bien trop timide. Obama aurait pu s’adresser au pays en disant: «Mon prédécesseur a laissé l’économie dans un état encore pire que ce que nous croyions, et nous devons prendre d’autres mesures.» Mais il ne l’a pas fait.

Au contraire, lui et ses collaborateurs continuèrent d’affirmer que leur programme originel était juste, entamant encore davantage leur crédibilité à mesure que l’économie continuait de faillir.

Dans le même temps, la politique et la rhétorique bienveillante du gouvernement envers les banques, dictées par la peur d’effrayer les investisseurs, ont fini par alimenter la colère populaire, au bénéfice des républicains qui sont encore plus bienveillants envers les banques. Obama a aggravé ses problèmes en cédant au débat autour du rôle du gouvernement dans une économie déprimée.

J’ai ressenti une sorte de désespoir lors du premier discours sur l’état de l’Union d’Obama, dans lequel il déclara que «dans tout le pays les familles se serrent la ceinture.

Le gouvernement devrait en faire autant». Non seulement c’était de la mauvaise économie – en ce moment le gouvernement devrait dépenser, parce que le secteur privé ne le peut, ou ne le veut pas –, mais c’était presque mot pour mot ce qu’a dit John Boehner, le futur président de la Chambre, quand il a attaqué la relance. Si le président ne défend pas sa propre philosophie économique, qui le fera? Alors où est la «focalisation» dans cette histoire? Un manque de culot? Oui.

Un manque de confiance dans ses propres convictions? Absolument. Mais un manque de focalisation? Non. Et pourquoi le fait de ne pas s’occuper du système de santé aurait-il produit un meilleur résultat? Les gens qui parlent de focalisation ne l’expliquent jamais.

Des démocrates moins démocrates? Bien sûr, il y a un message sous-jacent dans le reproche disant que la réforme santé était une erreur: notamment, que les démocrates devraient arrêter de se comporter en démocrates et redevenir des républicains allégés.

Décortiquez ce que disent des gens comme Bayh, et cela revient à exiger qu’Obama passe les deux prochaines années à courber le dos et à admettre que les conservateurs avaient raison. Il existe une autre solution: Obama peut prendre position. D’abord, il a toujours la possibilité de soulager les propriétaires immobiliers de manière significative, un domaine que son administration a complètement lâché pendant les deux premières années.

Au-delà de cela, le plan Best toujours possible. Il peut proposer de vraies mesures pour créer des emplois et aider les chômeurs, et mettre les républicains dans l’embarras en montrant qu’ils s’opposent à l’aide dont les Américains ont besoin. Une telle position serait-elle risquée politiquement? Oui, bien sûr.

Mais la politique économique d’Obama a fini par être un désastre politique justement parce qu’il a misé sur la prudence. Il est temps pour lui d’essayer autre chose. © 2010 NEW YORK TIMES NEWS SERVICE

Né en 1953, professeur d’économie et d’affaires internationales à l’Université de Princeton, auteur d’une vingtaine de livres, Paul Krugman a obtenu le prix Nobel d’économie en 2008. Il est également chroniqueur dans les pages Opinion du New York Times depuis 1999.


Paul Krugman

Né en 1953, professeur d’économie et d’affaires internationales à l’Université de Princeton, auteur d’une vingtaine de livres, Paul Krugman a obtenu le prix Nobel d’économie en 2008. Il est également chroniqueur dans les pages Opinion du New York Times depuis 1999.




Tags: Obama, démocrates,

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