La Banque centrale européenne (BCE) n’a pas abaissé ses taux directeurs lors de la réunion du Conseil des gouverneurs jeudi dernier. Pour sa première décision de l’année, l’institut de Francfort a maintenu le taux repo, son principal instrument de politique monétaire, à 1%. Cependant, cette stabilité n’est qu’apparence. D’abord, parce qu’elle fait suite à deux baisses successives en novembre et en décembre. Ensuite, parce qu’elle s’inscrit dans un contexte de hausse de l’inflation, à laquelle n’importe quelle banque centrale est tentée de répondre par une élévation du loyer de l’argent.
Draghi le pragmatique. Sous les présidences de ses deux premiers gouverneurs, le Néerlandais Wim Duisenberg puis le Français Jean-Claude Trichet, la BCE est apparue comme excessivement rigoriste, préférant affaiblir les perspectives de reprise économique plutôt que d’accorder la moindre chance à l’inflation. Mais l’avènement, fin octobre dernier, de son chef actuel, l’Italien Mario Draghi, a coïncidé avec une approche plus pragmatique. Plutôt que de chercher à tout prix à ramener l’inflation «en dessous mais proche de 2%» comme le lui enjoint son mandat, la BCE privilégie le retour de la croissance en zone euro, alors que la récession se fait menaçante pour 2012. Aussi, au contraire de durcir les conditions de crédit, elle les assouplit. Juste avant Noël, la Banque centrale ouvrait toutes grandes ses vannes, accordant des prêts records de 489 milliards d’euros aux banques commerciales, leur permettant un passage sans heurts à la nouvelle année.
Ce vent de changement n’est pas apporté par le seul Mario Draghi. Plusieurs postes clés ont vu arriver de nouveaux titulaires ces derniers mois à la BCE. Le plus éminent d’entre eux est celui de chef économiste, dont les analyses sont déterminantes pour l’appréciation des gouverneurs. Pour la première fois depuis la fondation de l’institution en 1998, ce n’est plus un Allemand qui l’assume, mais un Belge. Peter Praet a été nommé début janvier pour succéder à Jürgen Stark. «En un an, la BCE a considérablement élargi le spectre d’expérience de ses dirigeants grâce à une extraordinaire mutation de ses cadres», observe Nicolas Véron, de l’institut Bruegel à Bruxelles.
La BNS déjà moderne. Avec le départ précipité de Philipp Hildebrand le 9 janvier dernier, la Banque nationale suisse va-telle connaître le même aggiornamento que la BCE? L’institut a modernisé son approche dès 1999, bien avant l’arrivée de son désormais ex-président. Mais c’est sous sa responsabilité qu’ont été engagées les actions les plus spectaculaires pour éviter une surévaluation du franc: achats massifs d’euros, injections de liquidités et imposition d’un taux de change plancher. Rien, cependant, n’indique un virage. Thomas Jordan, nouveau président ad interim, a joué un rôle clé dans la mise en œuvre de ces mesures. Tout au plus fera-t-il preuve d’un peu plus de retenue que son prédécesseur dans la communication.
8,7% TAUX DE CROISSANCe en rythme annuel de la Chine au 3e trimestre 2011, le plus bas depuis le printemps 2009.
Le poids des personnalités ne doit cependant pas être surestimé dans l’application de nouvelles politiques monétaires. «Les banques centrales restent des institutions lourdes, dont l’arrivée d’un nouveau président ne provoque pas forcément un changement de politique», rappelle l’économiste Jean-Pierre Béguelin, ancien conseiller scientifique à la BNS.
Il peut y avoir des coïncidences. Le passage de témoin entre Alan Greenspan et Ben Bernanke à la tête de la Fed, la banque centrale américaine, a coïncidé, à 18 mois près, avec le début de la crise des subprimes en août 2007, dans laquelle elle est intervenue massivement en injectant des liquidités et en prenant sur son bilan des actifs pourris détenus par les banques commerciales. Il n’y a parfois besoin d’aucun changement de tête pour qu’une banque centrale modifie sa politique. Mervyn King gouvernait la Banque d’Angleterre depuis quatre ans lorsque la crise a éclaté. Son institution s’est montrée l’une des banques centrales les plus actives, faisant fortement baisser la livre sterling pour soutenir l’économie britannique.
«LA BCE A CONSIDÉRABLEMENT ÉLARGI SES EXPÉRIENCES.»
Nicolas Véron, institut Bruegel
Le mandat de Mervyn King s’achèvera le 30 juin 2013? Sera-t-il renouvelé? Le Britannique aura 65 ans, dont dix passés à la tête de son institution, une durée que ses trois prédécesseurs n’ont pas dépassée. En janvier 2014, c’est Ben Bernanke qui arrivera au terme de sa propre période en tant que Fed chairman. Sera-til maintenu à son poste? Si le prochain locataire de la Maison Blanche décide par la négative, le dernier grand responsable monétaire de la crise aura tiré sa révérence, ouvrant peut-être la voie à une nouvelle ère pour les banques centrales.
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