L'Hebdo;
2009-02-12 Marguerite Duras Un verbe qui résiste à l’image
ANTOINE DUPLAN
Son enfance indochinoise a nourri trois romans. Mais les images peinent à traduire son verbe dru. «Un barrage contre le Pacifique» en assène une nouvelle preuve.
La mère contre la mer. Cette homonymie plaisante mais lourde de sens résume Un barrage contre le Pacifique, et aussi l’enfance de Marguerite Duras, et son Å“uvre, et par-delà la condition humaine: l’être humain confronté à la toute-puissance dévastatrice de la nature, l’instinct maternel arc-bouté contre les marées du destin.
Les parents de Marguerite étaient partis enseigner en Indochine française. Après la mort du père, la mère investit ses économies dans un terrain cultivable. Flouée par les fonctionnaires du cadastre, elle se retrouve avec cinq hectares que les marées envahissent, brûlant les plantations. Mue par l’énergie du désespoir, elle érige contre l’océan une digue de rondins. Las! Les crabes minent les fondations de l’ouvrage… Un barrage contre le Pacifique narre «la lutte obstinée et dérisoire non pas seulement contre les marées du Pacifique mais aussi contre l’appétit ravageur des hommes», explique la Duras. C’est «la dégradation d’une famille, de ses espérances, de ses illusions». Tyrannique, désespérée, la mère sombre dans la folie à force d’essayer de conjurer la «déveine», tandis que ses enfants, Joseph et Suzanne, rêvent d’évasion.
Fils d’un millionnaire chinois, M. Jo est attiré par Suzanne. L’adolescente aguiche son admirateur, puis se dérobe. Il la couvre de cadeaux, un phonographe, une bague. A la honte d’être pauvre se mêle le déshonneur de manigances qui s’apparentent à la prostitution. La mère s’échine à vendre le diamant, extorqué au Chinois, mais la déveine persiste: la pierre contient une impureté, un «crapaud».
Exotisme en technicolor.
En 1958, René Clément (Jeux interdits, Monsieur Ripois) tire du roman un grand spectacle en technicolor, avec Silvana Mangano et Anthony Perkins. Si l’entreprise enthousiasme Paris Presse, selon lequel «Les paysages sont beaux de ce royaume de Thaïlande, l’anecdote est bonne, émouvante même», les Cahiers du Cinéma font entendre une autre musique. François Truffaut attaque d’emblée: «René Clément pratique un cinéma contre lequel nous luttons.» Il dénonce la démarche consistant à entrer «dans le jeu du public en lui offrant de l’exotisme à peine plus orgueilleux qu’à l’ordinaire et beaucoup de vedettes». Dans Arts, son collègue Eric Rohmer est plus indulgent, concédant à René Clément une franchise qui «parvient en fin de compte à nous gagner à la cause de héros d’autant plus déplaisants qu’ils ne possèdent ni la générosité de ceux du western classique, ni cette veulerie cultivée jusqu’au délire par Kazan et Visconti».
Le cinéma convient à Marguerite Duras lorsqu’elle écrit Hiroshima mon amour pour Alain Resnais ou lorsque Peter Brooks adapte intelligemment Moderato Cantabile. Autrement, la morbidité mélancolique de l’écrivain, sa phrase lancinante comme un mantra, passent mal àl’écran.
Erotisme soft.
En 1984, malaxant sans relâche la pâte des souvenirs et des fantasmes, Duras reconstruit une nouvelle fois son enfance dans L’amant. Claude Berri acquiert à prix fort les droits de ce bref roman, prix Goncourt au succès mondial. Il en confie la réalisation à Jean-Jacques Annaud, le cinéaste des défis impossibles (La guerre du feu, Le nom de la rose, L’ours), qui s’applique à recréer au bouton de guêtre et au poil de buffle près l’enfance de Duras. Quand elle écrit «L’image est d’une intolérable splendeur», lui s’ingénie à le démontrer.
L’écrivain et le cinéaste peinent à s’accorder. Annaud raconte: «Un jour, Marguerite m’a dit: “Y a un bac près d’Elbeuf, là, pourquoi tu t’emmerdes à aller au Vietnam?" Je lui dis: “Mais ton bac d’Elbeuf, Marguerite, il est moderne" — “Qu’est-ce que tu t’en fous!" Quand je lis, son bac, qui crache de la fumée noire, ce n’est pas celui d’Elbeuf. Si Marguerite fait le film et qu’elle le réussit, je vais peut-être adorer ça. Moi, je préfère le faire comme je fais et aller au bout de mon idée. Quand je lis “le Mékong et ses bras, ils vont vite, ils versent comme si la terre penchait", ça évoque l’Amazone, un fleuve bouillonnant, je ne vais pas tourner ça sur la Marne, parce que la Marne est un fleuve immobile comme le lac Léman.» Jean-Jacques Annaud, fils de chef de gare, cinéaste visionnaire laborieux, a donc recréé au Vietnam l’Indochine des années 20 pour y inscrire un récit plein d’exotisme léché et d’érotisme soft.
Pendant ce temps, Marguerite Duras publie L’amant de la Chine du Nord, soit la version littéraire de son propre script – «C’est un livre C’est un film C’est la nuit» – dans lequel elle propose des images susceptibles «de servir à la ponctuation d’un film tiré de ce livre». Annaud observe que «cette histoire avec le Chinois est inépuisable pour elle, c’est la source même de ses travaux depuis des années, c’est Hiroshima mon amour, c’est Barrage contre le Pacifique. Elle peut en écrire encore cinq autres comme ça.»
Riziculture cambodgienne.
Né en 1964 à Phnom Penh, rescapé des camps de la mort des Khmers rouges, Rithy Panh témoigne à travers documentaires (La machine de mort khmère rouge) et fictions (Les gens de la rizière) de la tragédie du Cambodge. Il a rencontré Marguerite Duras à travers Hiroshima mon amour et s’est emparé du Barrage pour tourner «un film ouvert, généreux, populaire, à l’image du roman: un drame familial, une histoire sentimentale et aussi une description sans concession du système colonial».
C’est sans conteste ce dernier point qui fascine Rithy Panh. Il extrapole, s’écarte du texte pour montrer la révolte des villageois, la tête d’un fonctionnaire du cadastre fichée sur un pieu, la chaîne des forçats indigènes. Le film se conclut sur un plan documentaire: la rizière cultivée sur l’ancienne concession de la mère. Un commentaire nous apprend que la production de riz sur ce polder est trois fois plus élevée qu’ailleurs. Formidable, même si la productivité céréalière ne constitue pas l’essence du romanesque durassien...
Sinon, la reconstitution historique est empruntée, les personnages falots. Gaspard Ulliel et Astrid Bergès-Frisbey s’avèrent particulièrement insipides dans les rôles de Joseph et Suzanne. Isabelle Huppert, un peu éteinte, incarne une mère plus dolente que la démente du livre qui «gueule» tout le temps et cogne sur sa fille. «Je ne pense pas qu’elle soit à la lisière de la folie. Je ne voulais pas en faire une femme hystérique», explique le cinéaste.
Chanson indienne.
Dans Le Point, un exégète se demande ce qui a sauvé Duras de l’hermétisme, de la sécheresse, de l’abstraction. «Sans doute ses personnages. Ils ont tous la brûlure, la soif, la pâleur et l’abîme, l’ennui et la faim de quelque chose. Ils sont inassouvissables et traversent tous des buissons ardents. Toutes ses femmes sont des sÅ“urs d’Andromaque, de Phèdre et de Bérénice. Toutes sont des martyrs qui suivent avec délice la pente fatale de leur passion, jusqu’à cette espèce de dimension sacrée qui devient, dans les derniers textes, une inépuisable et sainte horreur de la mort.» Mises en scène par Clément, Annaud ou Panh, interprétées par Silvana Mangano ou Jane March, ces femmes sublimes font toujours pâle figure.
La seule personne qui ait vraiment su faire ressentir à l’écran la sensualité vénéneuse de cette enfance indochinoise, c’est Marguerite Duras elle-même dans India Song, un poème vaporeux, incertain comme le crépuscule sur le delta du Gange, un récit déstructuré que hantent des fantômes et des «voix intemporelles», un rêve éveillé où passent des somnambules, où l’action et les dialogues ne sont plus synchrones, où résonnent les valses lentes et les tangos mélancoliques de Carlos d’Alessio.
Il émane d’India Song des odeurs capiteuses de fleurs et de pourriture. Dans des salons profonds comme des léproseries, palpitant d’érotisme moite, une société élégante trompe son ennui entre passions délétères et troubles remords. Ô les cris du vice-consul banni dans la nuit lourde, ô l’encens qui fume parmi les roses lasses, sur le piano, où Anne-Marie Stretter (Delphine Seyrig) s’alanguit, son dos nu pâle comme un pétale...
Marguerite Duras rappelait que «toutes les références à la géographie physique, humaine, politique, d’India Song sont fausses». Elle grognait: «L’Inde, c’est quoi? L’Inde, chacun la reconstruit. J’ai pris les mots Chandernagor, Mandalay, pour leur musique.» C’est à Saint-Cloud qu’elle a tourné ce film exprimant «les Indes coloniales, l’étendue crépusculaire de lèpre et de faim des amants de Calcutta.» Elle savait le pouvoir de l’imagination.
À VOIR
Un barrage contre le Pacifique. De Rithy Panh. Avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Astrid Berges-Frisbey Cambodge, 1 h 55..
«UN BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE»
De Rithy Panh. Le roman de Duras vu par un Cambodgien. Avec Isabelle Huppert dans le rôle de la mère, plus dolente que gueularde.
«BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE»
De René Clément. Avec Jo Van Fleet (la mère) et Anthony Perkins.
«L’AMANT»
De Jean-Jacques Annaud. Erotisme propret avec Tony Leung et Jane March.
«INDIA SONG»
Delphine Seyrig (Anne-Marie Stretter) et Marguerite Duras sur le tournage.
«L’INDE, C’EST QUOI? L’INDE, CHACUN LA RECONSTRUIT.» Marguerite Duras
REPÈRES
1914 Naissance de Marguerite Duras près de Saigon, en Indochine française.
1950 Publication de Un barrage contre le Pacifique.
1958 Barrage contre le Pacifique, de René Clément.
1975 India Song, de Marguerite Duras.
1984 Publication de L’amant.
1992 L’amant, de Jean-Jacques Annaud. Publication de L’amant de la Chine du Nord.
1996 Décès de Marguerite Duras.
2008 Barrage contre le Pacifique, de Rithy Panh.
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