On avait laissé Charles Lewinsky avec Melnitz, vaste saga d’une famille juive de Suisse. On le retrouve à Courtillon, au centre de la France, où son narrateur, un enseignant allemand au cœur brisé, passe son temps à observer ses voisins et à se laisser prendre au piège doucereux des secrets d’une petite communauté.
Paru en 2000, ce roman avait valu à son auteur le prestigieux prix Schiller, hélas au moment même où son éditeur Haffmanns Verlag faisait faillite, rendant le livre introuvable. Réédité en 2007 par Nagel & Kimche, c’est le deuxième livre de Lewinsky à être traduit après Melnitz, qui avait permis de découvrir la face dramatique d’un créateur très populaire en Suisse alémanique, tout à la fois dramaturge, scénariste, parolier et auteur de séries TV.
Lewinsky, né à Zurich en 1946, a depuis des années un pied à Vereux, Franche-Comté. Mais Vereux n’est pas Courtillon, et Lewinsky n’est pas le narrateur d’Un village sans histoires. Courtillon tient lieu de métaphore universelle d’une communauté compacte, se nourrissant des nondits et autres histoires souterraines ayant depuis longtemps remplacé la vérité.
C’est que, dans «ce monde qui fait mille pas de long», vivent des personnages aussi uniques qu’archétypaux: le juge Brossard et sa femme; le gendarme Deschamp; le maire, personnage crapuleux qui veut faire draguer la rivière pour installer une gravière et un camping; mademoiselle Millotte, une vieille femme en fauteuil roulant qui sait tout; le couple Charbonnier et son étrange fille Valentine; ses voisins, les Perrin, dont le mari a regardé une fois de trop Madame Charbonnier; le «général» Belpoix, un ancien résistant qui possède encore un fusil. Ce petit monde se soutient et se déteste, se jalouse et s’épie.
Le narrateur s’était promis de rester spectateur. Mais à son tour, il se met à voir des fantômes, se souvient de choses qu’il n’a pas vécues. Se mêle de l’affaire du père du maire qui aurait tué un maquisard anglais et volé les billets qu’il transportait, cherche à savoir avec le reste du village si son voisin Jean a vraiment couché avec la jeune Valentine. «Je voulais être un spectateur et je suis devenu (...) un pilleur de cadavres.»
Chronique villageoise habile virant au polar simenonien, Un village sans histoires a le goût des choses personnelles et inclassables. Plus anodin que Melnitz, il en annonce l’importance des secrets de famille et des empreintes que laisse le passé.