C’est un pays de contradictions. A ma droite, Las Vegas qui s’offre des cascades et construit de larges avenues pour de larges limousines, parce que le gaspillage constitue le sens et l’essence de cette ville dont les habitants ne se posent guère de questions, puisque, après tout, l’eau et l’essence sont toujours arrivées en quantités suffisantes. C’est pourquoi les sénateurs et les lobbyistes du Nevada expliquent dans la lointaine Washington quelles sont les priorités de leurs électeurs: croissance, travail, progrès. Et moins d’impôts et moins de règlements. Pourquoi les fleuves devraient-ils un jour se tarir dans le désert?
A ma gauche, Berkeley, une de ces villes dont les habitants voient les choses différemment. Ils se croient investis de la mission de sauver le monde. Ils roulent à vélo et séparent le plastique du papier (les hippies de Berkeley furent les premiers à trier leurs déchets). Bien qu’ils soient Américains, ils isolent les fenêtres, installent des collecteurs solaires sur les toits, réfléchissent à la récupération du vent qui souffle sur la baie de San Francisco. Et, parce qu’ils sont Américains, ils songent, à l’instar d’Amy Kiser, à apporter la bonne parole au pays. Et au monde.
Directrice de l’Ecology Center, une sorte de haute école de climatologie, Amy Kiser est née dans le Wyoming, un Etat qui vit de ses mines de charbon. Impuissante à convaincre ne fût-ce que ses propres parents du changement climatique, elle voit bien où se situe le problème: l’Amérique a perdu l’habitude de dialoguer.
Il y a deux Amériques qui ne se parlent pas. Deux Amériques qui se méprisent et se raillent, ici Las Vegas, là Berkeley. «Nous avons toujours été un pays de contradictions, mais, aujourd’hui, un thème comme la préservation du climat fonctionne un peu comme le sport, raconte Amy Kiser. Une équipe est pour le climat, l’autre est pour l’industrie, les supporters encouragent une équipe et détestent l’autre.» Résultat: quand les uns clament que la Terre se réchauffe, les autres ont par principe un avis différent. Aux Etats-Unis, il en va ainsi de tous les grands thèmes: quand une équipe veut une réforme du système de la santé et une loi sur le climat, l’autre qualifie ces aspirations de socialistes et traite de nouvel Hitler le président qui les partage.
Campagne permanente. Les Etats-Unis sont devenus une république de blogs et de talkshows, un pays d’invectives péremptoires où la campagne électorale est permanente. Le fossé intra-américain a amené à une décennie d’inertie et conduit de plus en plus le pays à l’incapacité d’agir. Reste à savoir comment changer l’état d’esprit. Si l’on part de l’idée que le climat est bel et bien en train de changer et que l’Amérique y est pour beaucoup, comment infléchir la politique? Comment modifier les comportements de la société?
Les chiffres sont connus. Chaque Nord-Américain produit plus de 19 tonnes de CO2 par an, plus du double de l’Européen, quatre fois plus que le Chinois. Pour limiter à 2o C degrés d’ici à 2050 la hausse de la température de la planète, l’Amérique doit ouvrir la marche, professe Barack Obama. «Si nous ne faisons rien, les efforts du reste du monde ne suffiront jamais», assure Al Gore.
En Californie du Nord, les gens révèrent Al Gore et se conforment à ses enseignements. A Berkeley, Amy Kiser et son équipe organisent des cours et construisent des maisons munies d’installations de régénération des eaux usées domestiques; ils ont fondé les «Farmer’s Markets» où les maraîchers des environs vendent leurs produits trois fois par semaine. «Nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons pas attendre que la Maison-Blanche impose ses idées auprès de la population, explique Amy. Nous devons être visionnaires sur le plan local et faire en sorte que notre vision devienne majoritaire.»
Mais comment? Amy Kiser sait qu’elle prêche des convaincus. Sur les côtes Atlantique et Pacifique, d’ailleurs, les gens ont majoritairement voté démocrate mais l’avis des habitants des côtes n’a rien à voir avec celui des gens de Las Vegas ou du Missouri. Les Etats-Unis restent très partagés: ici rapides et progressistes, là conservateurs, limite réactionnaires. On se demande si les Etats-Unis seront les sauveurs de la planète ou ses fossoyeurs: les deux équipes se font face, difficile de dire qui l’emportera. Ces temps, de sourds affrontements se font jour.
Lobbyistes. Costume gris, cravate sobre et chevelure blanche soigneusement peignée, Thomas Donohue fait partie de ceux qui ne connaissent pas le doute: l’Amérique est la nation élue, elle ne doit rien à personne et il n’y a pas de raison qu’elle ait mauvaise conscience, répète ce fils d’immigrés irlandais né à Brooklyn. Les temps ont changé, mais pas pour Thomas Donohue. A 71 ans, il préside la Chambre de commerce américaine et ses 3 millions d’entreprises membres. Il jure qu’il ne cherche pas la confrontation avec l’administration Obama et tente au contraire de trouver des solutions communes, mais il consacre 100 millions de dollars l’an à la défense de ses intérêts: 18 lobbyistes à plein temps et 188 à temps partiel travaillent pour la Chambre de commerce à Washington. Ils sont chargés d’empêcher une loi sur le climat. «Parce que notre économie ne peut se permettre un texte qui anéantirait des postes de travail», affirme Donohue.
Sur ce point, l’économie américaine n’affiche pas un front uni. Apple, Levi Strauss et tant d’autres ont quitté la fédération à cause des idées de Donohue sur la politique climatique. Pour eux, la Chambre fait du tort à ses membres et à l’Amérique. Allen Hershkovitz est de l’avis que l’économie est très en avance sur le politique: «Beaucoup de réformes se produisent justement maintenant, parce que le marché n’a pas à se conformer à des réglementations politiques, explique-t-il. En Amérique, cela s’est toujours passé ainsi: le marché donne le ton, le politique trace ensuite le cadre.»
Cheveux noirs bouclés, dans un environnement de livres, de revues, d’affiches et de photos, Allen Hershkovitz est senior scientist au Natural Resources Defense Council, la plus puissante organisation environnementaliste des Etats-Unis. Il ressent dans le public de l’intérêt pour la cause. Mieux: de l’enthousiasme. Il entend les gens demander ce qu’ils peuvent faire. C’est ainsi que, par exemple, la Major League de baseball s’est mise à trier ses montagnes d’ordures et que 25 des 39 scènes de Broadway recourent à des lampes LED beaucoup moins gourmandes. Walmart vend des cellules solaires et Home Depot a emboîté le pas. Quand la NBA construit en Chine des halles de basketball, elle le fait en respectant les critères d’économie d’énergie. «C’est un raz-de-marée», constate Hershkovitz. Et c’est assez vrai: les maires débattent de maisons écologiques et de transports publics de proximité, les automobilistes achètent des véhicules plus petits, des magazines repeignent leur logo en vert, New York trace des pistes cyclables et la Californie s’impose volontairement une réduction des émissions de CO2.
Il y a un peu d’ingénuité làdedans. Quiconque a séjourné à Los Angeles, une ville synonyme de bouchons permanents avec un dôme de smog de plusieurs kilomètres de haut, peine à croire que ce pays peut changer. Quand on va vers le nordouest, direction Santa Barbara, on contourne les incendies de forêts. Quand on va vers l’est, des fleuves comme le Rio Grande ressemblent à des ruisseaux; on reconnaît à peine le Colorado.
Joie enfantine. Aux Etats-Unis, il y a des trains routiers gigantesques. Le pays produit chaque année 100 milliards de sacs de plastique qu’on utilise en couche double ou triple pour deux bananes et une plaque de beurre. Cela ne fait tiquer personne. Il y a des fenêtres qui ne ferment pas, des millions de climatiseurs jamais éteints, des conduites d’eau, de gaz et de courant électrique ridiculement fragiles. Cela fait des Etats-Unis un pays qui découvre avec une joie enfantine que, oui, il y a moyen d’économiser un peu. Et qui en est très fier sans se douter qu’il est un peu tard.
C’est vrai que les campagnes de sensibilisation sont énormes et que le débat se fait national, mais les véhicules hybrides ne représentent toujours que 2,5% des voitures neuves vendues et 10% seulement des lampes à incandescence sont changées. Allen Hershkovitz l’admet: «Nous continuons à envoyer chaque jour 17 millions de tonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et contribuons à réchauffer la planète. Mais un petit pas, c’est mieux que rien. Ces temps, je ne veux décourager personne.» Il sent cependant qu’un vaste mouvement se dessine. Et il s’attend que Washington suive ce raz-de-marée né au sein de la population.
Car le problème est que l’Amérique subventionne la surpêche, la déforestation et le recours aux carburants fossiles. Et que de puissants lobbyistes font en sorte que cela ne change pas. Une fois décidées, les subventions ne peuvent que difficilement être abrogées. «C’est pourquoi, nous devons nous efforcer d’obtenir pour les énergies éolienne ou solaire les mêmes subventions que pour le charbon.»
Choc pétrolier. C’était il y a très longtemps. En 1973, à la suite du premier choc pétrolier, l’administration américaine, d’abord celle de Gerald Ford, puis celle de Jimmy Carter, rendirent plus strictes les directives pour les véhicules à moteur: un litre de carburant devait suffire pour 11,6 km, soit deux fois mieux que jusqu’alors. L’industrie y parvint si bien qu’elle ne contesta même pas l’Energy Policy and Conservation Act.
Mais c’est alors qu’arriva Ronald Reagan. Il libéralisa la consommation tolérée, biffa tous les budgets visant à encourager les énergies alternatives et fit démonter les 32 collecteurs solaires que Jimmy Carter avait installés en 1979 sur le toit de la Maison-Blanche. Message clair: l’Amérique a les moyens. Politiquement, il s’agissait de renoncer à toute intervention étatique, en particulier dans le domaine de l’environnement. C’est l’héritage de Reagan toujours en vigueur aujourd’hui, au moins parmi les républicains mais aussi parmi les démocrates originaires des Etats à charbon et à industrie automobile. Il en est né une sorte de religion. Ari Fleischer, porte-parole de George W. Bush, se vit un jour demander si le président pensait que, vu leur invraisemblable consommation d’énergie, les Américains devaient modifier leur style de vie. «En aucun cas, répondit-il. Le président est d’avis que c’est là l’American Way of Life et que les politiciens américains devraient se donner pour objectif de le protéger.»
Le chroniqueur Thomas Friedman, un de ceux que lit Barack Obama, qualifie cette posture de «Dumb as we wanna be», autrement dit: «Nous sommes Américains, nous avons le droit d’être aussi bêtes que nous le voulons.»
Divergences. L’équipe d’Obama a commencé très tôt à s’attaquer au dossier, comme si elle voulait régler d’un coup tout ce que l’équipe Bush avait laissé traîner pendant huit ans. Mais les premières divergences d’objectifs avec les Européens n’allaient pas tarder à apparaître. Il faut dire que, pour la Maison-Blanche, le souvenir de Kyoto était cuisant: en 1997, Bill Clinton en avait approuvé le protocole mais, à son retour à Washington, il avait essuyé les rebuffades des deux Chambres du Congrès. Il s’agit donc aujourd’hui de revenir sur Capitol Hill avec une solution présentable, sachant que vingt des cinquante Etats américains exploitent des mines de charbon...
Chroniqueur conservateur, ami de George W. Bush, Charles Krauthammer ne voit le salut que dans l’énergie atomique: «Si nous voulons une société industrialisée, il faut de l’énergie; si nous voulons de l’énergie, il faut en accepter les conséquences sur l’environnement. Les déchets nucléaires, au moins, on peut les enterrer sous les montagnes.» Il est convaincu qu’il n’y aura pas, aux Etats-Unis, de loi sur le climat: «Obama va consumer tout son capital politique dans la réforme de la santé. Il réussira à la faire passer, mais il ne lui restera ni temps ni marge de manœuvre pour une loi sur le climat.»
Si Krauthammer incarne l’Amérique de Las Vegas, Thomas Friedman, représente l’Amérique de Berkeley. Cette Amérique qui réclame que «l’énergie propre du ciel, celle du vent et du soleil, devienne moins chère que les carburants sales de l’enfer, le charbon, le pétrole et le gaz». Il y faut de la force et du courage. Si la politique climatique d’Obama échoue, c’est aussi l’échec de sa vision de l’Amérique et du monde. Pour un familier de la Maison-Blanche, «ce serait une crise fondamentale au sein de la communauté des Etats».
©DER SPIEGEL. TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
«SI NOUS NE FAISONS RIEN, LES EFFORTS DU RESTE DU MONDE NE SUFFIRONT JAMAIS.» Al Gore
«EN AMÉRIQUE, LE MARCHÉ DONNE LE TON, LE POLITIQUE TRACE ENSUITE LE CADRE.» Allen Hershkovitz, Natural Resources Defense Council
«OBAMA VA CONSUMER TOUT SON CAPITAL POLITIQUE DANS LA RÉFORME DE LA SANTÉ.» Charles Krauthammer, chroniqueur conservateur 17 décembre
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