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DISQUE POSTHUME
Une Amy pour la vie

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 15.12.2011 à 12:28

Le disque posthume de miss Winehouse est plus émouvant que mercantile: cet hommage touche au cœur.

S’agit-il, avec ce CD post mortem d’Amy Winehouse, de ramasser du blé avec un cadeau de Noël idéal? Bien sûr que oui, c’est la loi de ce qui reste du marché du disque. A-t-on, pour cet album bancal et bouleversant, tristement apaisé comme la maison vide d’un être aimé, nettoyé les fonds de tiroirs à la recherche de ce qui était potable? Evidemment. Doit-on pourtant bouder son émotion à l’écoute de Lioness: Hidden Treasures? Surtout pas.

Amy Winehouse a crevé seule à Londres le 21 juillet dernier. Il demeure encore difficile de se débarrasser de l’ambiance de fait divers déglingué d’une existence longue de 27 ans. Amy agaçante et beurrée. Amy grotesque en dernier concert massacré à Belgrade. Amy échouant à tenir, à reconstruire, à survivre. Amy à la recherche de l’amour, des amours, de son ex, d’un futur et d’une putain de bouteille de vodka. Elle était devenue un tabloïd permanent, ambulant, un objet de sarcasmes. Et puis tout ça s’est vraiment mal terminé, brancard, linceul sordide et ambulance, laissant dans la bouche ce méchant goût de gâchis: une gueule de bois générale, un comble, une ironie. Oui, boys and girls, ça devait arriver. Mais il était toujours plus confortable de croire que ça n’arriverait jamais.

Plus inédite que rétro. Amy Winehouse était une immense chanteuse. Une voix beaucoup plus inédite que rétro, nourrie de jazz et de soul, admirative de Ray Charles, Donny Hathaway et Sinatra. Quelque chose de non appris dans le timbre et le vertige, à côté de la mode, et ainsi immédiatement unique. Amy Winehouse touche aussi parce qu’elle n’a pas du tout été assassinée par la célébrité, le show off, les montagnes de fric du succès: pour ces crétineries, voyez Britney Spears et consorts. Son délire était moins infantile et plus irrémédiable: elle s’en foutait à mort, c’est le mot, du plan de carrière, de la renommée et du reste. Elle voulait chanter, déconner et tomber amoureuse.

Sur Hidden Treasures, on l’entend fredonner The Girl From Ipanema. Producteur de Frank, premier album, Salaam Remi raconte que c’est la chanson qu’il lui fit enregistrer juste après leur rencontre, en 2002, à Miami. Elle a 18 ans, c’est une gamine, sa version n’est pas géniale, percussions plates et carrées. Mais il y a déjà cette drôle de gouaille insolente et timide, sa façon de foncer droit devant, de se moquer de tout. Elle chante habitée d’une gaieté si troublante dans le solo en scat.

C’est une voix d’avant-tombe. A partir de là, on peut chipoter sur le côté dispensable ou non des rares inédits réels, démos de titres sortis sur Frank ou Back to Black, ou reprises diverses. Mais le tout compose un hommage d’une grande dignité. Salaam Remi et Mark Ronson (qui produisit son second disque) se sont mis ensemble à la tâche cruelle de compiler et habiller cette douzaine de chansons. Ils s’en sortent avec du respect, une audible envie de faire à Amy Winehouse un dernier écrin empli de tendresse non feinte.

Our Day Will Come, sublime vieillerie sixties, ouvre l’album et suggère l’envie de danser doucement, enlaçant un fantôme à coiffure choucroute, enrobé par les chœurs suaves. Like Smoke, avec le rappeur Nas, est déchirant, élégant. La démo de Wake Up Alone, version dépouillée d’un titre qui se trouvait sur Back to Black, sonne tragique, pâle comme un matin trop blême. Enfin, A Song for You, extraordinaire reprise d’un refrain du grand Leon Russell, fait venir les larmes.

Souvenirs pour la route. A l’arrivée, Hidden Treasures est un disque au tempo lent qui ne trahit à aucun instant ce que fut Amy Winehouse. C’est un album de souvenirs pour la route, imaginé justement afin de se souvenir d’elle, de sa grâce défaite, et de nos regrets infinis. Amy Winehouse était une chanteuse trop vivante, elle en est peut-être morte. Finira-t-elle en mythe des années 2000? Crucifiée en statue cirrhosée, tombée au champ d’ivresses pathétiques des pop stars bousillées dans la fleur de l’âge? Ça n’a guère d’importance: Hidden Treasures compris, elle laisse moins de quarante chansons. C’est assez d’amour pour demeurer en nos cœurs.

«Lioness: Hidden Treasures». 1 CD Universal.




Tags: Amy Winehouse, disque posthume,

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