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Perspectives
Une année africaine

Par Michel Beuret - Mis en ligne le 23.12.2009 à 16:41

Tandis que le continent accueillera en juin son premier Mondial en Afrique du Sud, seize Etats célébreront le cinquantenaire de leur indépendance sur un continent plus attractif que jamais, malgré ou grâce à la crise.

A scruter l’agenda africain, énumérer ses éphémérides et lire les augures de la finance, 2010 sera une année de liesse et de croissance pour l’Afrique dans un monde en crise. Ce sera aussi la première fois que le continent noir accueillera une Coupe du monde de football. D’Alger au Cap et de Yaoundé à Mombasa, le continent s’en réjouit. Le grand événement est attendu en juin en Afrique du Sud. Le pays qui fut celui de la ségrégation, fêtera les vingt ans de la libération de Nelson Mandela, le 11 février 1990. Une année qui marque le début de la fin de l’apartheid, la chute du mur africain. La nation arcen-ciel, comme on la surnomme depuis, qui a élu en 2009 et sans heurts, son nouveau président Jacob Zuma, apparaît comme un modèle politique et économique. Son PIB pèse à lui seul la moitié de tout le continent. Certes, des problèmes importants subsistent en Afrique du Sud, mais quel chemin parcouru en seulement vingt ans. Grâce à cette puissance émergente, c’est tout un continent qui se prépare à ce Mondial auquel participeront cinq autres équipes africaines: l’Algérie, le Nigeria, le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Ghana.

Le Ghana est un autre modèle de démocratie en Afrique. Ce n’est pas un hasard si ce pays stable et prospère a donné naissance à une élite, dont Kofi Annan, l’ex-secrétaire général des Nations Unies. Et c’est à Accra, au Ghana, que le président américain Barack Obama a choisi de prononcer son discours prophétique aux Africains, le 11 juillet 2009. «Le XXIe siècle sera influencé non seulement par ce qui se passe à Rome ou à Moscou ou à Washington, mais aussi à Accra, a dit le Prix Nobel.

Je considère l’Afrique comme une partie fondamentale de notre monde interconnecté.» Encourageant une Afrique maîtresse de son destin et capable de tourner le dos aux autocrates, Obama a lancé: «Ici, au Ghana, vous nous montrez un aspect de l’Afrique qui est trop souvent négligé par un monde qui ne voit que les tragédies ou la nécessité d’une aide charitable», car «l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais de fortes institutions».

Françafrique. Bref, tout le contraire d’une longue liste d’Etats africains, pour beaucoup francophones. Quatorze excolonies françaises célébreront d’ailleurs en 2010 le cinquantenaire de leur indépendance, aux côtés de la Somalie et du Nigeria (lire en page 30). Mais, à y regarder de plus près, on se demande ce qu’il peut bien y avoir à fêter dans des pays toujours sous l’emprise de la Françafrique, ce réseau politico-affairiste qui régente les anciennes colonies depuis les indépendances. Au Niger, au Cameroun, au Gabon, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie ou à Madagascar, les conditions de vie se dégradent et, quand le pouvoir n’y est pas confisqué, les coups d’Etat se multiplient. Sur place, combien d’anciens nous ont concédé, honteux, qu’on vivait mieux sous la colonisation? Du moins y avait-il de l’ordre, une justice, des écoles et des soins, disent-ils. Tout cela a disparu. Mais, comme l’espérance de vie dans ces mêmes pays oscille entre 45 et 55 ans, ces «gêneurs» ne sont plus si nombreux.

Les peuples d’Afrique francophone n’auront guère de raisons de se réjouir en 2010, à l’inverse d’une Afrique anglophone plus dynamique, à l’image du Liberia sorti d’une guerre civile atroce qui a élu la première présidente du continent, Ellen Johnson-Sirleaf. Mais les potentats d’Afrique de l’Ouest entendent bien, eux, célébrer le cinquantenaire. Etrangement, Paris aussi. Par l’un de ces décrets incongrus dont Nicolas Sarkozy a le secret, il fut décidé que Jacques Toubon (chiraquien placardisé président de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration) devra assurer la mise en œuvre d’une initiative à l’intitulé très français: «2010 – Année de l’Afrique». En juin passé, le communiqué de l’Elysée précisait: «La célébration du 50e anniversaire de l’indépendance de quatorze ex-colonies françaises doit être l’occasion de souligner et de confirmer l’évolution des relations entre la France et l’Afrique subsaharienne qui doivent rester privilégiées, tout en étant renouvelées, équilibrées et transparentes.»

Ce vaste projet, Jacques Toubon doit le lancer en février 2010 à l’occasion du Sommet France-Afrique au Caire. Un autre rendez-vous en perte de vitesse que le Quai d’Orsay préfère appeler désormais «Sommet Afrique-France», pour éviter peut-être cette paronomase malheureuse («Françafrique») aux allures de synecdoque (s’il existe encore une Françafrique, les relations France-Afrique ne se réduisent pas à elle).

Récupération. Cette tentative de récupération du jubilé par l’ancienne métropole inquiète et irrite les intellectuels africains: «Ne nous volez pas notre cinquantenaire», lance Valentin Mbougueng, président de la Ligue internationale des journalistes pour l’Afrique (Lijaf) dans le magazine Afrique-Asie de ce mois. L’idée que Paris songe à «un défilé le 14 Juillet sur les Champs-Elysées de contingents militaires des anciennes colonies» met le journaliste hors de lui, lorsqu’il évoque les tirailleurs sénégalais qui libérèrent Paris en août 1944, mais furent interdits de défilé par une consigne de «blanchiment». Sans parler de tout le sang versé dans les colonies, pour lequel la Lijaf entend créer «une commission vérité et réconciliation». En 2010 également.

Une nouvelle génération d’intellectuels, journalistes, dissidents, artistes, donne de nouveau de la voix dans toute l’Afrique et de l’extérieur par le biais des blogs et des journaux en ligne.

On assiste à un foisonnement culturel, dont le Festival international de la mode africaine n’offre qu’un petit clin d’oeil. Le Nigeria est devenu le deuxième producteur de films du monde, derrière l’Inde, mais devant les Etats-Unis. Un peu partout naissent de nouveaux journaux et magazines pour une classe moyenne émergente et exigeante.

Critique. Cette génération n’est pas en reste pour critiquer les pouvoirs nationaux, mais comprend aussi que l’Afrique est à un tournant: pour la première fois de leur histoire, les peuples du continent ont la capacité d’accéder à une véritable émancipation politique et économique. Jusque-là, les indépendances avaient été confisquées par la guerre froide. Des chefs inféodés à Londres, Paris, Washington ou Moscou avaient perpétué la dépendance et différé le rendez-vous avec la liberté.

Après la chute du rideau de fer en 1991, l’Occident triomphant, fasciné par la Chine, avait tourné le dos à l’Afrique, soudain livrée à elle-même. Dans les années 90, le continent à la dérive est alors celui de toutes les fatalités, des guerres (20 pays en conflit sur 53), des famines, des épidémies, d’une corruption généralisée. Ironie de l’histoire, c’est à cette période que Pékin prend la place laissée par les Occidentaux en Afrique. Depuis 2002, les échanges commerciaux entre les deux régions vont passer de 12 milliards à 107 milliards de dollars. Et c’est la Chine, désormais deuxième partenaire du continent, qui donne le la. Signe des temps ou hasard de l’agenda, le Sommet Afrique-France 2010 aura lieu en Egypte trois mois après le Sommet Chine-Afrique, en Egypte également.

A l’heure où, crise oblige, l’aide publique au développement fond comme neige au Sahara, la Chine nantie de 1900 milliards de dollars de réserves de change ne lâche pas le continent. Pour 2010 et les deux années suivantes, Pékin lui a promis des prêts bonifiés à concurrence de 10 milliards, un prêt de 1 milliard aux PME, l’exemption de droits de douane pour 95% des produits issus des pays les moins développés, l’allégement de la dette et une aide pour des centaines de projets liés à l’environnement, à l’éducation et à la recherche.

Depuis le début du millénaire, les investissements chinois pour rebâtir l’Afrique – un vrai plan Marshall – l’ont indubitablement raccrochée à la mondialisation. Routes, ponts, voies ferrées, barrages, lignes de télécommunications, ports, aéroports, logements sociaux, hôpitaux, écoles, la Chine bâtit, électrifie et intègre le continent en un temps et à des prix records. Ce n’est pas désintéressé, bien sûr, car elle convoite elle aussi les matières premières, ce n’est pas sans dangers non plus car l’Afrique se réendette, mais la construction de cette infrastructure, indispensable à tout développement, attire d’autres investisseurs.

Désormais, les Sommets Europe-Afrique, Japon-Afrique, Etats-Unis-Afrique et les réunions du Commonwealth doivent compter avec des Sommets Corée du Sud-Afrique, Inde-Afrique, Turquie-Afrique et même Indonésie-Afrique. La Russie, l’Allemagne, l’Italie et le Brésil investissent eux aussi sur le continent qui a connu, de 2000 à 2008, des croissances annuelles de 5 à 6%. Autre indice de cette dynamique, le trafic des voyageurs. A en croire l’Organisation mondiale du tourisme, l’Afrique est le seul continent où l’afflux de visiteurs internationaux a augmenté au premier trimestre 2009.

Matières premières. A l’ère où les ressources se raréfient, l’Afrique, qui recèle 35% des réserves de matières premières dont l’économie mondiale a besoin, apparaît comme un eldorado. Malgré la crise ou peut-être à cause d’elle, les investisseurs affluent. Au niveau bancaire, les établissements africains ont bien résisté jusqu’ici à la crise financière. Selon Jeune Afrique, le total des bilans des 200 premiers établissements a franchi le seuil de 1000 milliards de dollars (+9,25%). A l’exception des banques sud-africaines, très connectées aux circuits financiers internationaux, ou de groupes nigérians affectés par des problèmes de gestion et l’effondrement de la Bourse de Lagos, les banques africaines ont tenu bon.

Les économies n’en sont pas moins touchées, leurs exportations sont en baisse (-28,7%), et la Banque mondiale prévoit un recul de 8,3% des transferts d’argent des émigrés vers l’Afrique subsaharienne. Mais en 2009, selon l’OCDE, l’Afrique devrait tout de même enregistrer une croissance de 2,8%. Elle s’attend à 3 à 4% en 2010 et le patron de la Banque africaine de développement (BAD), Donald Kaberuka, prédit «5% de croissance en 2011, sans doute plus». Selon le cabinet de conseil McKinsey & Company, l’Afrique a été le troisième contributeur à la croissance mondiale en 2009, après la Chine et l’Inde.

Les banques internationales qui finançaient jusqu’alors les principaux investissements et opérations de commerce extérieur ont certes réduit leurs financements accordés à l’Afrique, mais certaines banques africaines bien dotées en liquidités en ont profité pour prendre des parts de marché. Ces établissements, de plus en plus efficaces, constituent, de l’avis des chefs d’entreprises français installés en Afrique, l’un des secteurs professionnels les plus sains. Le retrait des banques internationales marque aussi le retour des banques de développement (BAD, Banque mondiale) au cœur des enjeux.

Le capital-risque aussi, c’est nouveau, investit massivement sur le continent. Les acteurs du private-equity (ECP, Actis, Aureos, Zephyr, Tuninvest, Helios) gèrent aujourd’hui environ 4 milliards de dollars, déjà investis ou sur le point de l’être en Afrique. Des injections massives dans de grosses PME africaines qui ont donné des retours sur investissement allant jusqu’à 8,5 fois la mise.

Le boom des mobiles. Sur un continent où tout est à développer, ces calculs font mouche. Le m-banking, par exemple (paiement par téléphone mobile), fait fureur au Kenya pour pallier l’archaïsme des banques de proximité, et le principe s’étend sur le continent. Un boulevard pour les sociétés de téléphonie mobile dont le nombre d’abonnés explose: 100 millions de nouvelles lignes créées sur le continent en 2008, selon Informa Telecoms & Media, un cabinet britannique spécialisé dans le secteur, qui estime à 380 millions le nombre de lignes actives en Afrique. Et ce nombre ne risque pas de baisser.

Car le continent est devenu un nouveau poids lourd démographique. Longtemps jugée sous-peuplée, l’Afrique a passé le cap du milliard d’habitants en novembre 2009. Pour le meilleur ou pour le pire, elle possède le taux de fécondité le plus élevé (4,6 enfants contre 2,5 au niveau mondial). Dans le seul Nigeria, il naît chaque année plus d’enfants que dans toute l’Union européenne. Un être humain sur sept et une naissance sur quatre, désormais, sont Africains.

La conséquence de ce fait est une accélération de l’urbanisation. Contrairement à une idée reçue, 39% des Africains aujourd’hui sont citadins contre 3% voilà un siècle. Le nombre de métropoles de plus d’un million d’habitant a doublé en dix ans. Ici encore pour le meilleur parfois, pour le pire trop souvent (urbanisation chaotique, logements précaires et insalubrité).

Mais ces villes font aussi preuve d’un dynamisme étonnant. Au Maroc, le grand Casablanca, avec ses 18 communes et ses 3,6 millions d’habitants, réalise à lui seul 45% du PIB du pays. Le royaume a aussi investi 3,75 milliards de dollars pour moderniser le grand Rabat (Rabat-Salé-Temara) avec un réseau de transports publics (tramway, bus), de routes et de tunnels.

Au Burkina Faso, la ville de Ouagadougou a vu naître le nouveau quartier ultramoderne Ouaga 2000 et la Zone d’activités commerciales et administratives qui ont permis de désengorger le centre. Au Soudan, il n’y a pas que la guerre au Darfour. Sa capitale Khartoum connaît un boom de construction qui lui donne des airs de petit Dubaï, grâce à l’appui de la Chine et des investissements du Golfe persique. Vu la conjoncture, les seconds reculent, mais Pékin comblera le vide.

Luanda, capitale de l’Angola, un pays pétrolier qui est devenu le premier fournisseur d’hydrocarbures à la Chine (devant l’Arabie saoudite!) a connu pendant plusieurs années consécutives des croissances à deux chiffres. Le gouvernement a lancé d’importants programmes de logements et d’aménagements qui ont métamorphosé le front de mer. Accra possède une planification urbaine moderne et Durban, en Afrique du Sud, un plan de développement économique et social efficace. Au Cameroun, qui rêve de devenir un pays émergent vers 2025, la capitale Yaoundé s’épanouit grâce à l’aménagement d’espaces verts, de nouvelles routes et à un assainissement amélioré.

Malgré tous les bémols que l’on pourrait apporter à cette partition très optimiste de l’Afrique en 2010 (lire l'article Flash-back: Un cinquantenaire en clair-obscur), il ne fait guère de doute que cette année sera bien africaine.

L’Afrique a été le troisième contributeur à la croissance mondiale en 2009, selon le cabinet McKinsey.




Tags: Afrique, Coupe du Monde de football, croissance, économie,

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