Ce début d’année me rappelle encore une fois le malheur absolument hors du commun qui frappe si régulièrement ma moitié d’île maternelle. En effet, mon père est Suisse, j’ai toujours vécu en Europe, mais ma mère est née à Port-au-Prince et y a grandi jusqu’à ce que la dictature la jette avec ses parents, ses frères et ses sœurs dans l’énorme maelström de la diaspora haïtienne (2 à 4 millions de personnes dans le monde pour une population de 8 à 10 millions d’habitants). Au début des années 2000, j’ai personnellement passé deux fois un mois dans ce pays qui est un peu le mien et, avec la culture très «familiale» qui y règne, je me suis attaché à plusieurs cousins de ma mère restés sur place. Alors quand, au petit matin du 12 janvier 2010, j’ai appris que Port-au-Prince avait été dévastée par un violent séisme, comme le reste de ma famille émigrée, je me suis tout de suite inquiété de leur sort. Et c’est Facebook qui nous a permis de centraliser les informations malgré les pannes des réseaux téléphoniques fixe et mobile.
«Je remercie Dieu.» Rares étaient effectivement les personnes qui réussissaient à atteindre Haïti au cours des premières 48 heures suivant la catastrophe. J’ai tenté à plusieurs reprises de téléphoner à mes oncles sur place. Sans succès. Sur internet, on entendait parler de gens qui avaient établi une connexion pendant quelques secondes et qui, par conséquent, s’étaient assurés de la bonne santé de leurs proches. C’était le cas de Geneviève, l’exépouse du cousin de ma mère, domiciliée à Miami alors que toute sa famille est restée au pays. Elle a donc immédiatement publié ce message sur Facebook: «Je remercie Dieu. J’ai parlé à mon fils Patrick, sa voiture a été détruite par un mur mais il en a sorti ses enfants à temps. L’entreprise familiale est également détruite mais encore une fois je remercie Dieu.»
Toute la famille expatriée a réagi à ce statut. Certains disaient leur soulagement, d’autres, comme Pascale, désespérée, demandaient des nouvelles de leurs propres parents. Et Geneviève d’ajouter dans les commentaires de son propre statut: «Pascale, je n’arrive plus à les atteindre mais je suis sûre que ton père va bien, Patrick m’en aurait parlé. Il a passé la nuit à ramasser des blessés avec un vieux pick-up, la situation est très grave.»
Messages inquiets. Quelques heures plus tard, c’était mon oncle Fredo qui donnait des nouvelles par Facebook, et cette fois en direct d’Haïti. Il avait enfin réussi à établir une connexion via son mobile. «Tout le monde va bien», répondait-il simplement aux dizaines de messages inquiets publiés sur son profil tout au long de la journée. Dans les commentaires de ce statut, plusieurs proches exilés se sont exprimés: «Amen!» «Oufffff!!! on vous embrasse. Bon courage!» «Des nouvelles de tante José, Suzanne, etc.?» «Merci Fredo! Quel soulagement!» Et Fredo de répondre: «Nous remercions tout le monde de leurs attentions, notre famille va bien mais la situation est critique, je vous tiendrai au courant.» On était mercredi, 19 heures heure suisse, et il était toujours quasi impossible d’atteindre les personnes de Portau-Prince par téléphone.
Après deux jours de recherches, j’ai donc finalement su que tous mes proches sur place étaient sains et saufs. En faisant passer ces nouvelles à ma famille domiciliée aux Etats-Unis, par téléphone cette fois-ci, je fus le premier à pouvoir apporter quelque chose de concret à leurs oreilles. Ce sont effectivement surtout les plus «connectés» des Haïtiens de l’extérieur, bouleversés par l’événement et exprimant souvent un «sentiment d’impuissance», qui ont créé ce qu’on pourrait qualifier de mouvement mondial de solidarité en ligne. Car la machine s’est vite élargie à un cercle plus large que celui des «proches». Les miens ont été finalement faciles à repérer, privilégiés qu’ils sont d’avoir les moyens de se connecter (parfois même par satellite). Mais pour ceux (bien plus nombreux au sein de la diaspora) dont les parents en Haïti, même en temps normal, n’ont pas accès au téléphone, le CICR a créé un forum permettant de retrouver ses proches et, surtout, des Haïtiens de l’étranger ont monté en urgence koneksyon.com, un site participatif permettant de lister les personnes disparues ou signaler les personnes retrouvées. Ce site a ensuite été cédé à Google «dans le but de combiner toutes les listes disponibles sur Google Crisis Response».
Mobilisation. Puis ce fut la mobilisation pour le pays. Les petits drapeaux sur les photos de profil, les groupes Facebook de solidarité, comme Earthquake Haiti qui atteignait, mardi 19 janvier, les 275 000 membres, et surtout, devant l’ampleur des dégâts, les liens directs vers des formulaires de dons. Une de mes cousines a, par exemple, publié l’adresse internet de la Croix-Rouge en Haïti avec ce message: «Pour donner rapidement à Haïti, ma tante qui bosse sur le terrain vous conseille la Croix-Rouge.» Un message repris en quelques heures par toute la famille, la belle-famille et les amis.
Wyclef Jean, le fameux rappeur des Fugees, originaire d’Haïti et très actif humanitairement parlant depuis de nombreuses années, a quant à lui immédiatement mis en route un système de donation par SMS surtaxé à 5 dollars via sa fondation Yele Haiti. Il a également tout de suite raconté en direct sur Twitter comment il se rendait sur place et redirigé vers d’autres moyens de donner ou de s’informer.
Ce marketing humanitaire d’urgence en ligne porte ses fruits. Le blog de la Maison-Blanche et de nombreuses ONG s’y sont mis. Résultat, la fondation de Wyclef Jean a récolté 400 000 dollars en 24 heures grâce aux SMS surtaxés et la Croix-Rouge américaine a reçu 8 millions de dollars en quatre jours par ce même moyen de donner rapidement de petites sommes. Tous ces chiffres continuent bien sûr d’évoluer. Le bilan des dons par formulaires directement sur internet sera certainement encore plus impressionnant même s’il est pour l’instant difficile à faire au vu de la multiplicité des initiatives. Apple a par exemple offert la possibilité aux personnes inscrites à iTunes de faire une donation à travers leur compte et la Croix-Rouge américaine parlait de dizaines de millions de dollars récoltés après moins d’une semaine de mobilisation en ligne.
Il faut dire que la diaspora haïtienne est concentrée sur l’ultraconnectée côte Est des Etats-Unis, particulièrement à New York, Miami, Boston et Washington (où habitent presque tous mes oncles et tantes). Ce fait explique l’ampleur qu’a pris le phénomène sur des réseaux qui sont parfois très peu connus en Europe. Même si cette présence en ligne est impossible à chiffrer, on peut signaler que Facebook parlait de 15 000 statuts par minute comportant le mot «Haïti» et Twitter de 1000 messages par minute sur ce thème. On peut donc dire, sans risque de se tromper au vu du rôle prescripteur que jouent les Américains dans tout ce qui touche aux nouvelles technologies, que ce genre de mobilisation va se généraliser. La catastrophe qu’a subie le pays de ma mère a effectivement permis d’illustrer une nouvelle façon de donner et de s’informer dans l’urgence.
LE MARKETING HUMANITAIRE D’URGENCE EN LIGNE PORTE SES FRUITS.
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