David Foenkinos, fils d’une employée d’Air France et d’un père contrôleur aérien, n’a pas lu un livre avant l’âge de 16 ans. Bonne nouvelle pour mon fils de 15 ans. La suite est moins drôle: David Foenkinos n’a pas lu un livre avant l’âge de 16 ans parce que cette année-là, il a failli mourir d’une maladie du coeur qui l’a laissé des mois à l’hôpital. Il en ressort transfiguré. «J’étais un autre. Goût pour la lecture, la musique, sensibilité, sensualité, tout était différent.
C’était comme une nouvelle naissance.» Il tombe amoureux de L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, de La promesse de l’aube de Romain Gary et surtout de Belle du seigneur d’Albert Cohen à qui il doit «tout», apprend le jazz, suit les lettres à la Sorbonne, enchaîne les petits boulots, enseigne la guitare, se fait engager comme attaché de presse chez Lattès, Fayard, Albin Michel. En juillet 2001, Jean-Marie Laclavetine, éditeur chez Gallimard, accepte le manuscrit, envoyé par la poste, de ce qui sera son premier livre publié, Inversion de l’idiotie: de l’influence de deux Polonais. En 2003, il est lauréat de la Fondation Hachette: 25 000 euros qui changent sa vie. Fini les cours de guitare, il sera écrivain.
Dix ans après l’épisode Laclavetine, David Foenkinos est célèbre: il est arrivé à son huitième roman, La délicatesse, paru en 2009, ce qu’il est arrivé à La première gorgée de bière de Philippe Delerm, L’élégance du hérisson de Muriel Barbey ou Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Anna Gavalda – un mystérieux bouche-à-oreille en a fait de fabuleux succès de librairie. L’édition poche de La délicatesse est en tête des ventes depuis 45 semaines, et quelque 800 000 exemplaires se sont écoulés, avant même la sortie au cinéma de l’adaptation qu’en ont faite son auteur et son frère avec Audrey Tautou dans le rôle phare.
L’effet «Délicatesse». Grand brun aux lunettes rectangulaires, angoissé et mélancolique, David Foenkinos parle en plissant les yeux mais il ne se moque pas de vous, il se moque de lui, en faiseur de «plaisantristes» qu’il est. On a envie tout à la fois de passer la main dans ses cheveux épais et de l’écouter raconter ses histoires d’amours modernes tristes et drôles. David Foenkinos dégouline d’intelligence, ce qui est le comble du sexy. «On vous adore quand vous vendez 3000 exemplaires de vos romans. A 40 000, on regarde votre succès avec curiosité. A 800 000, bonjour la jalousie et l’agressivité. Hemingway parlait de la catastrophe du succès. Mais ce n’est pas plus grave que cela. Je cherche à avoir des lecteurs, je ne cherche pas la confidentialité. C’est un moment de ma vie, ce n’est pas ma vie.»
On a dit de lui qu’il était «l’homme qui murmurait à l’oreille des femmes», ce qu’il déteste. C’est injuste: ses livres comptent autant de héros que d’héroïnes. C’est juste: il ne parle que d’amour. L’amour qui naît, qui fuit, l’amour candide, fou, pervers, trompeur, malvenu, l’amour toujours et l’amour jamais. Aucun des stades de la rencontre amoureuse, du coup de foudre au divorce en passant par la demande en mariage et l’adultère, n’a plus de secret pour lui: en 2002, Entre les oreilles met en scène le caractère imprévisible du coup de foudre. En 2004, il dresse le portrait d’un collectionneur de badges de campagnes électorales qui se met à collectionner les moments où sa femme nettoie les vitres. En 2005, En cas de bonheur plonge dans les affres de la conjugalité quand elle s’ennuie, trompe et s’ennuie à nouveau avec une espièglerie irrésistible.
«OUI, J’AIME LES FEMMES. TRUFFAUT A ÉTÉ UNE INSPIRATION TRÈS IMPORTANTE.»
David Foenkinos
Les coeurs autonomes, en 2006, fait de Florence Rey une victime de l’engrenage fatal d’une histoire passionnelle. En 2008, Nos séparations raconte comment deux personnes qui s’aiment peuvent passer leur vie à se rater. La délicatesse, en 2009, aborde via Nathalie, jeune veuve inconsolable convoitée par son patron, la question du deuil et des amours contingentes. En 2011, il signe Le petit garçon qui disait toujours non, un album pour la jeunesse qui raconte comment un petit garçon dont le premier mot n’a pas été «maman» ni «papa» mais «non» a appris à dire «oui» lorsqu’une fille lui adresse la parole...
Sociologie du mariage. David Foenkinos s’est marié, a eu un fils il y a neuf ans, s’est séparé, mais ne se prend pas pour un sociologue du mariage pour autant. Hésite toujours entre «Le mariage est un enfer» de Henry de Montherlant et «Jamais je n’ai été aussi heureux que pendant mes années de mariage» d’un auteur inconnu qu’il apprécie assez pour le mettre à la hauteur de Montherlant en exergue d’En cas de bonheur. Il se demande si le manque de jalousie signale le manque d’amour, et est convaincu que la motivation de toutes nos avancées technologiques est l’adultère.
Il peut écrire des phrases définitives comme «Le couple est le pays qui a la plus faible espérance de vie», «On a toujours cinq minutes de retard sur nos conversations amoureuses», «En général, les Alice rencontrent facilement des hommes», «Je venais de me diagnostiquer un amour et je savais par expérience les épuisements à venir» ou «Il faut avoir vécu des années dans le rien pour comprendre comment on peut être subitement effrayé par la possibilité». Il agace. Son style faussement primesautier, farouchement candide mais sans une once de naïveté, à l’élégance joueuse, donne de l’urticaire rageuse à ses détracteurs qui ne comprennent pas comment on peut prendre ce type au sérieux. On lui refait le procès d’Alexandre Jardin ou d’Anna Gavalda, qui partagent avec lui le tort de croire que l’humour est une politesse.
Obsession femmes. Il n’a pas de secret d’écriture, il est seulement en accord avec ce qu’il a en lui. Il écrit vite, presque sous la dictée, des histoires qui lui viennent de manière «mystique et bizarre». En dix ans, son style est passé d’un burlesque loufoque à une musique de chambre – Ravel, Schubert – portée par un ton très intime qui apaise mais aussi agite en nous quelque chose comme une jubilation joyeuse et vivante. Son cocktail de choses graves et d’humour persifleur, de digressions et de chemins de traverse, fait mouche dans La délicatesse, parsemée d’incises – la discographie de Lennon s’il n’était pas mort en 1980, la recette du risotto que les couples commandent au restaurant – qui sont beaucoup plus qu’un procédé, véritables bulles de fantaisie hypertextuelles qui ouvrent la porte sur mille mondes.
S’il a envie de faire rire le lecteur, c’est parce que c’est peutêtre «le rapport le plus direct aux gens». Il assume parfaitement ses obsessions. «Oui, j’aime les femmes. Truffaut a été une inspiration très importante.» Il se sent proche de Modiano dont l’oeuvre tourne aussi autour d’un ou deux thèmes lancinants. «Ecrire pour moi, c’est définir un enclos où l’on se doit de revenir. L’obsession constitue le seul moyen d’avancer en innovant.»
Le paradis Suisse. La meilleure de ses obsessions: la Suisse. Suissophile, David Foenkinos fantasme sur les Suissesses – quoiqu’il n’ait jamais eu de fiancée suisse – et voit l’Helvétie comme le Pays Imaginaire par Excellence. Dans (presque) tous ses romans, il y a une femme suisse et un voyage en Suisse qui tient lieu de métaphore du moment parfait à chérir à jamais. Genève est le seul souvenir heureux du couple en perdition que forment Claire et Jean-Jacques dans En cas de bonheur. Avec Qui se souvient de David Foenkinos? c’est dans le train Paris-Genève que le héros, écrivain en panne d’inspiration, trouve l’idée qui lui redonne espoir. Le héros de Nos séparations s’appelle Fritz parce que son père adorait Mars de Fritz Zorn.
Mais c’est dans La délicatesse que s’exprime la quintessence de la philosophie suisse de Foenkinos. Le roman débute par cette phrase infiniment mystérieuse: «Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse).» Explications: «Lorsque j’écris cette phrase, chacun voit ce qu’il veut, c’est à la fois pratique et poétique. Une blonde, une brune, une rousse. Moi je vois un visage doux, celui d’une jeune fille de bonne famille qui pourrait s’appeler Alice, porter un serre-tête et habiter au bord d’un lac.» Ses écrivains préférés sont liés à la Suisse: Albert Cohen, Dostoïevski qui a passé quelques années sur la Riviera, Kundera dont les héros se réfugient en Suisse. Lui-même est venu plusieurs fois en pèlerinage sur les traces de ses héros. Il imagine très bien se retirer en Suisse, un jour.
Les souvenirs, paru en août dernier, a figuré jusqu’à la fin sur la sélection du prix Goncourt. «Cela aurait été trop. On m’aurait définitivement haï!» Il habite depuis dix ans dans le quartier de la Bibliothèque de France François-Mitterrand, un quartier calme «comme la Suisse», aux avenues larges.
C’est lui qui a tenu à réaliser lui-même l’adaptation au cinéma de son roman La délicatesse. «Je n’avais pas fini mon histoire avec cette histoire. C’est un livre particulier, je l’ai senti dès le début. C’était mon 8e livre mais le premier qui a été sur tous les prix de la rentrée. Je m’y suis livré plus que dans les précédents, mes lecteurs l’ont senti.» Audrey Tautou s’est laissé convaincre d’endosser le rôle-titre alors que le livre n’est pas encore un succès et qu’elle ne l’a pas lu. «Tout paraît normal maintenant que le film sort, mais c’est le résultat d’un travail énorme.» Son frère, directeur de casting à Paris, le convainc que c’est l’histoire qu’ils attendaient depuis des années pour travailler ensemble, enfin, après un court métrage en 2005. On se souvient déjà de David Foenkinos.
«La délicatesse». Avant-première. Montreux Comedy Festival. Vendredi 2 décembre, 20 h 45, cinéma Hollywood, Montreux. En présence de David Foenkinos (non confirmée), Stéphane Foenkinos et Bruno Todeschini.
"LA DELICATESSE", CRITIQUE
Une heure cinquante pour devenir cinéaste
Réaliser soi-même une adaptation de son roman pour le grand écran, ce fantasme d’écrivain n’est pas nouveau. Reste, faut-il le rappeler, que les métiers d’écrivain et de cinéaste sont différents, tant les mots et les images en mouvement sont des matériaux qui ne se travaillent pas de la même manière, tant et si bien que la finalité soit la même: produire de la narration. Dès les premières minutes de La délicatesse, on est ainsi gêné par des maladresses dans le choix des cadres ou des hoquets dans le montage, comme si David Foenkinos et son frère Stéphane étaient tétanisés à l’idée de mettre en scène un best-seller dont chaque lecteur s’était fait son film. Puis, après une trentaine de minutes laborieuses, le film trouve soudainement son rythme, les dialogues font mouche et on se laisse par instants émouvoir, jusqu’à cette séquence finale proposant une très belle idée de cinéma. A quelques secondes du générique de fin, l’écrivain devient cinéaste. Il n’est jamais trop tard... SG
«La délicatesse», de David et Stéphane Foenkinos. Avec Audrey Tautou, François Damiens et Bruno Todeschini. France, 1 h 48.
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