SPECIAL USA
Une défaite annoncée

Par Julie Zaugg - Mis en ligne le 07.11.2012 à 13:38

Jeanne Seaver, une grande blonde vêtue de rouge de pied en cap, se penche en avant, prend un air confidentiel, puis murmure: «Vous savez, s’il est réélu, le pays va se transformer en république socialiste. Puis, il cherchera à introduire la charia. C’est son but ultime.» Il est 20 h 30, le soir de l’élection américaine, dans le QG des républicains de Savannah, une petite ville de Géorgie. Dans cet Etat du Sud profond, où les églises sont plus nombreuses que les Starbucks, on n’a pas voté pour un démocrate depuis Bill Clinton en 1992.

La responsable de l’antenne locale du Tea Party croit encore fermement aux chances de Mitt Romney. «Ce n’était pas mon premier choix, mais je suis désormais derrière lui à 100%.» Tout vaut mieux que quatre ans supplémentaires avec Barack Obama, pour cette femme de 55 ans travaillant dans la finance. «Il a divisé le pays. Et cette façon arrogante qu’il a de marcher...»

Dans le hall orné de lustres du Mulberry Inn, là où les conser- vateurs de cet Etat qui finira par donner ses 15 grands électeurs à Mitt Romney ont choisi de se réunir, la clameur monte à chaque fois que de nouveaux résultats arrivent sur les écrans TV diffusant Fox News, la chaîne de prédilection de la droite américaine. Au mur, une carte des Etats-Unis et un tableau documentent le nombre de grands électeurs récoltés par chacun des deux candidats. Les bières et les Old Fashioned, un cocktail du Sud, coulent à flots. Il n’y a pas un seul visage noir dans l’assemblée.

«Barack Obama n’a rien fait, à part introduire un programme de stimulus qui n’a rien stimulé, sauver Wall Street et General Motors et creuser le déficit», grogne Pete Grohol, un militant républicain de 69 ans. «Il a fait de ce pays une nation d’assistés, renchérit Carl Smith, le président de la branche locale des républicains. Ne pas avoir d’emploi était autrefois une honte. Aujourd’hui, les gens ne se gênent plus de vivre sur le dos du gouvernement.» Une vision répandue dans cet Etat sudiste où les autorités fédérales continuent d’être perçues comme une sorte de Big Brother intrusif.

Candidat par défaut. Quelques heures plus tôt, dans un bureau de vote du centre-ville de Savannah, Lisa, 44 ans, lui faisait écho: «La réélection de Barack Obama signifie plus d’Etat, alors que l’administration est déjà remplie de fonc- tionnaires qui passent leurs journées à se tourner les pouces, ce n’est pas de l’argent bien investi.»

Partout où l’on regarde dans cet Etat pourtant d’une fidélité sans faille au Parti républicain, l’ambiance est davantage à la dénonciation de Barack Obama qu’à l’enthousiasme pour Mitt Romney, un candidat par défaut pour de nombreux conservateurs.

Soudain, sur le coup des 23 h 30, l’Ohio, l’un des Etats les plus disputés, et l’Iowa tombent dans l’escarcelle du démocrate. Il a remporté l’élec- tion. «Quatre ans à la pou- belle!», s’exclame un jeune au crâne rasé, qui a passé la dernière demi-heure à vanter les mérites de l’armée à grands cris. Le reste de l’assemblée se tait, abasourdie. Les militants se dispersent rapidement, presque sans dire un mot. «Mitt Romney n’a rien pu faire contre le barrage de publicités négatives que les démocrates ont déversé contre lui», note Carl Smith, dépité. Il ne reconnaît qu’un seul défaut au républicain: «Peut-être qu’il n’a pas su détailler de façon suffisamment explicite comment il allait créer de l’emploi.»

Contradictions quotidiennes.

Mais les causes de sa défaite sont bien plus profondes. Après plus d’un an de campagne électorale, on ne sait toujours pas qui est vraiment Mitt Romney. Est-il plus proche du gouverneur relativement modéré qui a régné sur le Massachusetts durant quatre ans? Ou du républicain extrémiste qu’on a vu émerger lors des primaires? «Aux Etats-Unis, il est devenu coutumier de se radicaliser durant les primaires pour plaire à la base puis de se recentrer une fois la nomination du parti acquise, afin de séduire l’électorat centriste», explique Robert Speel, un politologue de la Pennsylvania University. «Mitt Romney a mal géré ce tournant: il a trop attendu avant d’opérer son revirement vers le centre, ne s’y résolvant qu’au moment du premier débat pré- sidentiel, à un mois de l’élection, et il l’a fait de façon trop visible, continuant de se contredire presque quotidiennement», poursuit le professeur. Il a, par exemple, dit à un journal de l’Iowa qu’il ne toucherait pas à la législation sur l’avortement, avant de se décrire comme un candidat pro-life quelques jours plus tard lors d’un rallye dans l’Ohio. La même incertitude entoure sa position sur l’Iran (il s’est pro- noncé pour, puis contre une intervention armée) et ses objectifs en matière d’immigra- tion illégale (il a soutenu à la fois la suspension et la reprise des déportations). Résultat: il est flanqué d’une image de girouette que Barack Obama a habilement exploitée en inventant le terme «Romnesia» pour décrire les fréquents revirements de son adversaire.

Tueur d’entreprises. Le républicain a également souffert de l’étiquette de financier sans scrupule qui lui colle à la peau depuis le début de la campagne. Les démocrates n’ont pas cessé de rappeler son rôle de tueur d’entreprises chez Bain Capital, la boîte de private equity qu’il a cofondée, et sa volonté de réduire les impôts pour les riches. Lui-même a renforcé cette image en déclarant derrière des portes closes qu’il se moquait de 47% des Américains; ceux qui ne paient pas d’impôts et touchent des prestations sociales. «Cela a montré son dédain pour la moitié de la population», estime Robert Speel. La révélation qu’il ne paie que 14% d’impôts, grâce à une série de montages fiscaux, n’a pas arrangé son cas. L’homme ne convainc pas non plus sur le plan personnel. Doté d’une image de technocrate froid et rigide, adepte d’un lan- gage désuet qui semble tout droit sorti d’un épisode de Mad Men, ce n’est pas un candidat avec qui l’homme de la rue peut s’imaginer boire une bière. «Mitt Romney ne s’est pas assez livré sur des questions personnelles, estime Christopher Nicholas, un conseiller républicain de Pennsylvanie. Il n’aime pas parler de lui et ça se sent.» Mark Longabaugh, un consultant démocrate basé à Washington, pense pour sa part qu’il «a évité de mettre en avant ses années comme pasteur mormon, ce qui lui aurait permis de montrer un côté plus humain, pour ne pas aliéner l’électorat évangélique.»

Mitt Romney a aussi subi une série de revers, dont il ne s’est jamais vraiment relevé. «Fin août, il n’est pas parvenu à exploiter la convention républicaine de Tampa, en Floride, pour asseoir sa campagne, relève Geoffrey Skelley, un analyste politique à l’Université de Virginie. Les médias n’ont parlé que de la prestation absurde de Clint Eastwood devant une chaise vide, au lieu de se focaliser sur le discours d’intronisation de Mitt Romney.» Après cet été désastreux, il lui a fallu attendre jusqu’au premier débat présidentiel, début octobre, pour regagner le terrain perdu.

L’ouragan Sandy, à une semaine de l’élection, a fini de l’achever: le républicain s’est retrouvé à récolter des boîtes de conserves pour les victimes des intempéries dans un gymnase de l’Ohio, pendant que Barack Obama visitait les zones sinistrées et recevait le soutien de dernière minute du gouverneur républicain du New Jersey, Chris Christie, et du maire indépendant de New york, Michael Bloomberg.

Echec d’un parti. Mais l’échec de Mitt Romney n’est pas uniquement celui d’un homme. Il est également celui d’un parti. «Certains aspects de cette élec- tion étaient gravés dans la pierre, souligne Geoffrey Skelley. Les républicains n’allaient jamais convaincre les minorités latinos ou noires de voter pour eux.»

Le Great Old Party devient toujours plus une formation de «vieux hommes blancs vivant en zone rurale, une catégorie déjà minoritaire dans le pays et qui ne cesse de diminuer», indique Eli Bleich, un professeur à la New york University, qui a autrefois dirigé la campagne de Jimmy Carter.

Le Parti républicain affronte toutefois un défi plus important encore, qui se joue à l’interne. «Il est actuellement divisé entre une aile conservatrice traditionnelle et une faction radicale anti-établissement, composée des gens proches du Tea Party», détaille Geoffrey Skelley. La première domine encore, ainsi qu’en témoigne le choix de Mitt Romney comme candidat présidentiel, mais cela pourrait rapidement changer.» La galerie de politiciens extrémistes qu’il a dû affronter lors des primaires, à l’image de Michelle Bachmann, Rick Santorum, Herman Cain ou Rick Perry, témoigne de l’influence qu’exerce désormais le Tea Party sur le Parti républicain. Tout comme le choix de Paul Ryan, un ultraconservateur, comme candidat à la vice-présidence et le recentrage tardif de Mitt Romney.

Obstruction systématique.

Auteur d’un ouvrage sur le Parti républicain*, Mike Lofgren va jusqu’à estimer que ce pseudo-mouvement grassroots, créé en 2009 grâce aux fonds des frères Koch, deux industriels milliardaires, a «pris en otage» le parti.

«Après 2008, les républicains sont devenus de plus en plus dogmatiques et intransigeants, dominés par une nouvelle catégorie d’opportunistes et de croyants», dont les principales préoccupations sont de réduire l’Etat à sa portion congrue et de défendre les positions de la droite religieuse, dit-il. L’élection du Midterm, en 2010, a permis au Tea Party d’envoyer de nombreux représentants au Congrès, qui ont grillé la priorité à des républicains modérés parfois élus depuis des décennies. Cette nouvelle cohorte de politiciens extrémistes s’est engagée dans «une politique d’obstruction systématique», raconte Mike Lofgren. «Le principal programme du parti s’est résumé à être contre le gouvernement», relève-t-il. Le Parlement sorti des urnes mardi ne devrait guère être plus apte au compromis. Le Tea Party est à nouveau parvenu à y placer plu- sieurs de ses adeptes, à l’image du Texan Ted Cruz, qui s’est fait connaître pour son combat en faveur des armes à feu et sa lutte pour obtenir la construction d’un monument dédié aux dix commandements devant le Capitole texan.

Mais le calcul est risqué. «Les républicains se sont dit que s’ils parvenaient à repousser toutes les tentatives du président de faire repartir l’écono- mie, la présidence leur serait acquise en 2012, car il n’aurait pas de bilan à présenter», indique Mike Lofgren. La victoire de Barack Obama leur a donné tort: la stratégie n’a pas eu l’effet escompté et a, au contraire, dégoûté une bonne partie de l’électorat centriste, qui s’est détourné de Mitt Romney.

«Si le parti veut avoir une chance dans les urnes en 2016, il doit renoncer à ses tendances extrémistes», estime Robert Speel. Affaiblie et divisée, la formation se trouve dans la même situation que les démocrates en 1988, juste avant que l’aile centriste ne réforme le parti, ouvrant la voie à l’élection de Bill Clinton en 1992. «Des républicains modérés, comme l’ex-gouverneur de Floride Jeb Bush ou le sénateur de Caroline du Sud Lindsay Graham ont commencé à don- ner de la voix pour dénoncer la dérive à droite de leur formation», note Mark Longabaugh.

Paul Ryan en pole position.

Mais les choses pourraient aussi tourner autrement. «L’échec de Mitt Romney, perçu par les républicains conservateurs comme un poli- ticien trop modéré, pourrait leur fournir un argument pour réclamer la nomination d’un candidat plus à droite en 2016», pense Geoffrey Skelley. Paul Ryan sera alors en pole position pour reprendre le rôle de porte-drapeau du Tea Party, tout comme le gouverneur du New Jersey Chris Christie, le sénateur de Floride Marco Rubio, le candidat à la primaire de 2012 Rick Santorum ou encore le sénateur du Kentucky Rand Paul.

Au Mulberry Inn de Savannah, Carl Smith confirme ce soup- çon. «Nous devons davantage inclure les autres forces conservatrices, y compris celles issues du Tea Party, même si elles ne partagent pas toutes nos opinions. C’est la seule façon pour nous de récupérer le pouvoir.» Et de conclure: «Barack Obama par- vient bien à rassembler toutes les voix des Afro-Américains, même lorsque ceux-ci ne soutiennent pas ses positions. Nous devons à tout prix réussir à faire la même chose avec les conservateurs.» 

* «the party is over: how republicans went crazy, democrats became useless and the middle classs got shafted», Viking, 2012

 


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