L'Hebdo;
2006-08-03 Une école équitable et performante est possible
Débat Un colloque organisé en septembre à l'Université de Lausanne comparera les systèmes éducatifs entre eux. Une démarche aussi salutaire qu'instructive alors que le niveau des écoles suisses est fortement critiqué.Par Chantal Tauxe.
Quelle deuxième langue enseigner? Faut-il des filières de sélection ou des classes hétérogènes? Depuis plusieurs années, le débat scolaire fait tourner en boucle, d'un canton à l'autre, les mêmes antiennes. Chacun y va de sa recette, encouragé par un système fédéraliste qui justifie d'avance tous les particularismes. Trop focalisée sur des points de détail, la discussion publique manque parfois de hauteur et rate peut-être son but. C'est l'avis de Nils Soguel, professeur à l'Institut des hautes études en administration publique, à Lausanne, et de Pierre Jaccard, adjoint à la Direction générale de l'enseignement obligatoire du canton de Vaud. Ensemble, ils organisent en septembre à l'Université de Lausanne un colloque international de deux jours sur «les systèmes éducatifs face au défi d'améliorer leurs résultats».*
«La discussion sur l'éducation en Suisse fait penser à "La Chartreuse de Parme": Fabrice Del Dongo s'extasie devant la canonnade, mais ne voit pas ce qui se passe autour de lui. On parle beaucoup de notes, de taille des classes, etc. Mais, on passe à côté de réflexions plus importantes sur le changement global du système», observe Nils Soguel. Pierre Jaccard souligne qu' «à parité de pouvoir d'achat, la Suisse dispose de 50% de plus de ressources que les Finlandais pour financer ses écoles. Pourtant, dans les résultats de l'enquête PISA, menée par l'OCDE, elle obtient des résultats même pas équivalents.» En 2003, la Finlande s'est placée au 1er rang des performances en lecture, alors que la Suisse n'est que 13e. En mathématiques, avec une dixième position le pays des banques apparaît bien moins excellent que celui de Nokia, 2e derrière Hong Kong.
Changement de paradigme D'où l'urgence de comparer, d'analyser, de tirer des leçons des expériences menées ailleurs. La question de la gouvernance sera au coeur des discussions. La Suisse est à la veille d'un changement de paradigme, elle doit s'y préparer, explique le professeur Soguel. Il s'agit de passer d'un système de gestion de l'école «bureaucratico-professionnel» à un système davantage fondé sur l'évaluation et l'initiative de ses participants, introduisant ainsi une certaine concurrence.
Que signifie ce jargon? «En Suisse, explique-t-il, l'Etat est en charge de tout le système scolaire. Cela s'accompagne d'une certaine bureaucratisation, jusque dans les derniers détails. Dans le même temps, il y a une prééminence dans la gouvernance de l'école des professionnels, non sans corporatisme. Dans les pays de l'Est, en France, en Grande-Bretagne, on voit émerger des systèmes qui laissent plus de place à d'autres acteurs: parents, directeurs d'établissements, écoles privées par exemple. Dans ce contexte-là, l'Etat est appelé à jouer un rôle différent, celui de régulateur plutôt que de producteur.»
En confrontant les pratiques de différents pays, tout en prévoyant une large place pour les échanges d'opinion permettant de se rapprocher des réalités helvétiques, la conférence servira à dresser le panorama des instruments nécessaires pour initier une nouvelle gouvernance. Car en Suisse, insiste Nils Soguel, «on se concentre sur la question des programmes, des structures, des ressources, mais le débat est moins ouvert sur les résultats du système et sur l'adéquation entre ceux-ci et les besoins de la société».
Avec la gouvernance, la mesure de la performance et de l'équité des systèmes constitue l'autre réflexion à la base du colloque. Eric Hanushek de l'Université de Stanford, l'un des meilleurs économistes dans le domaine de l'éducation, livrera un état des lieux sur les différents facteurs qui influencent la performance scolaire, notamment la compétence des enseignants. Il s'agira de vérifier l'hypothèse selon laquelle mieux les enseignants seraient formés, meilleures seraient les performances des élèves.
De même, la conférence examinera l'impact des ressources. «Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, note Pierre Jaccard, les recherches récentes montrent qu'une école performante est aussi une école équitable, respectivement qu'une école équitable est aussi une école performante, apte à la formation d'une élite. C'est un des aspects les plus enthousiasmants des recherches: les gouvernements n'ont pas à choisir entre la performance et l'équité, on peut atteindre les deux, ou si l'on vise l'une on atteint aussi l'autre.»
Aspiration des classes moyennes «L'aspiration à passer à un système fondé sur plus de marché, d'évaluation et de diversité, émerge des classes moyennes, conclut le professeur Soguel. On veut des compétences reconnues mais distinctives. Dans le même temps, les citoyens veulent une société qui intègre le plus de jeunes. Plutôt que d'offrir la diversité externe, il faut la mettre à l'intérieur du système, c'est la clé du succès finlandais», (lire l'interview de Pierre Jaccard en page 32).
Le public visé par ce colloque est celui des décideurs, politiciens locaux ou nationaux, les cadres de l'administration, les enseignants, les responsables d'établissements, les parents et les syndicalistes, tous concernés par l'avenir du système éducatif. |
*Lausanne. UNIL. Humense. Auditoire 1031. Les ve 15 et sa 16 septembre. Programme complet et modalités d'inscription jusqu'au je 31 août sur www.idheap.ch
INITIATIVE Nils Soguel (à gauche), professeur à l'IDHEAP, et Pierre Jaccard, de la Direction générale de l'enseignement obligatoire du canton de Vaud: priorité à la réflexion globale!
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Que peut-on apprendre du système scolaire finlandais?
A la suite des excellents résultats affichés par la Finlande dans les tests de connaissance PISA 2000 et 2003, orchestrés par l'OCDE, le pays a reçu la visite de plus de mille délégations. Pierre Jaccard, adjoint à la Direction générale de l'enseignement obligatoire du canton de Vaud, faisait partie de l'une d'elles. Il raconte cette expérience non sans formuler une remarque préalable: «Je peux comprendre l'agacement de certains devant le recours peut-être trop fréquent au modèle finlandais... mais ce modèle reste très intéressant pour nous».
Pourquoi ce modèle fascine-t-il autant?
La Finlande est l'exemple d'un pays qui depuis près de cinquante ans s'est donné des objectifs ambitieux dans le domaine de l'éducation et a développé une stratégie pour les atteindre. Elle s'est centrée beaucoup plus vite que les autres sur les résultats générés par son système éducatif plutôt que sur d'autres éléments qui font débat ici. La première loi qui a marqué le tournant au plan de l'éducation date de 1963. Ce qui est caractéristique de l'approche des Finlandais, c'est que vingt ans après son entrée en vigueur, le Parlement a élaboré une nouvelle loi sur la base d'études qui démontraient que les objectifs visés n'avaient été que trop partiellement atteints. Cette nouvelle loi radicalisait plus encore les objectifs de la loi de 1963: elle visait à promouvoir une société équitable avec un haut niveau de performance économique. En 2004, un nouveau curriculum national a été adopté, encore plus contraignant pour les établissements sur les objectifs à atteindre.
Comment expliquer une attitude aussi volontariste?
Dès 1989, à la suite de l'écroulement de l'Union soviétique, la Finlande se trouve dans un moment de très grande déstabilisation économique et sociale. Suite à la disparition de ce grand voisin tutélaire, se pose la question de la survie de la nation au plan économique. Les réponses apportées ont été principalement dans le champ de l'éducation. Les questions économiques étaient certes centrales, mais les Finlandais ont réfléchi à ce moment-là aux questions éducation en termes extrêmement volontaristes. Et ils se sont trouvés confirmés dans leurs objectifs et les résultats atteints par les données de PISA en 2000, puis en 2003. C'est dans ce sens que la Finlande est un pays intéressant: on peut y constater les effets sur le long terme d'une politique de formation volontariste, politique que peu de pays ont développée jusque-là.
C'est-à-dire...
Pour la Finlande, la qualité du système éducatif est un facteur qui explique le succès de cette société, mais ce n'est pas un facteur unique. Il y a une longue tradition autour des questions de formation, un intérêt réel depuis longtemps de toute la société pour les questions liées à l'apprentissage et à la lecture. Par exemple, au XIXe siècle, les pasteurs ne pouvaient bénir un mariage que lorsqu'un examen avait prouvé que les futurs époux disposaient d'une bonne capacité à lire.
On a beaucoup dit en Suisse, pour se consoler, que les classes finlandaises étaient meilleures parce qu'elles ne comptaient pas d'étrangers. Qu'en est-il?
Il faut être prudent avec les indicateurs, et en particulier en ce qui concerne les étrangers présents ou non dans les classes. Il y a apparemment peu d'étrangers dans les statistiques, mais cela ne signifie pas qu'il y a peu d'enfants nés à l'étranger ou d'enfants nés de parents d'origine étrangère. Les lois d'immigration en Finlande sont strictes: dans un certain délai, vous êtes naturalisés ou, à défaut, vous quittez le pays. Ainsi sont déclarés Finlandais des gens qui sont nés sur d'autres continents, notamment en Afrique. De plus, les Finlandais ont de longue date l'habitude de travailler avec des élèves allophones, puisque le pays s'est constitué autour de deux cultures différentes: la «finno-ongrienne» et la suédoise. Ils ont aussi comme caractéristique d'être assez différents de leurs voisins immédiats: la langue majoritaire est une langue propre, pratiquée de fait dans aucun autre pays, ce qui l'oblige à être ouvert aux cultures étrangères. Les jeunes acquièrent d'abord une deuxième langue nationale puis une troisième, voire une quatrième et une cinquième. Vingt pour cent des élèves qui quittent l'école obligatoire ont acquis une maîtrise relative de cinq langues!
Ils apprennent donc le finnois, le suédois, l'anglais et...
L'allemand et le français. Ceux qui maîtrisent le moins de langues à la fin de l'école obligatoire en maîtrisent trois, et semble-t-il plutôt bien.
Comment s'y prend-t-on avec les immigrés?
Lorsque un enfant immigré arrive, l'objectif est de lui permettre de poursuivre immédiatement le développement de ses capacités, sans rupture. L'enseignement continue donc pour lui dans sa langue d'origine, afin d'éviter que le passage à une nouvelle langue marque un temps d'arrêt dans sa formation. Pour cette raison, dans l'agglomération d'Helsinki, on enseigne actuellement dans 38 langues différentes.
Cela paraît trop beau pour y croire...
Lors de mon voyage en Finlande, j'ai notamment visité un établissement scolaire qui comptait plus de 50 % d'élèves étrangers, la plupart d'origine africaine ou asiatique. Un des visiteurs a demandé «Comment le problème des élèves étrangers a-t-il été géré?» Le directeur de l'établissement lui a répondu en s'offusquant: «Ça n'était pas un problème, mais une fantastique occasion d'apprendre pour nous, direction et enseignants, des choses nouvelles pour des élèves qui avaient des besoins que nous ne connaissions pas.» Cette anecdote illustre bien l'état d'esprit de cette société qui se considère comme une «société en apprentissage» (en anglais «learning society»).
Comment l'école obligatoire finlandaise est-elle structurée?
La première loi de 1965 établissait au secondaire un tronc commun avec des niveaux, structure imposée à tous les établissements. L'objectif d'équité n'ayant pas été atteint quinze ans plus tard, les regroupements par niveau ont été interdits par la loi. Une solution très radicale: l'hétérogénéité des classes est absolue jusqu'à l'âge de 15 ans. Seul 1% des élèves sont placés dans des structures spécialisées, la plupart intégrées dans les établissements.
On dit aussi qu'il n'y a pas d'enseignants à temps partiel...
Tous travaillent à plein temps, sauf pour raisons médicales. Cela tient à la nécessité du travail collectif au sein des établissements qui requiert la présence de tous les enseignants sur la durée de la semaine, notamment pour la coordination au sein de l'équipe. Les enseignants assurent leurs cours, mais passent aussi un certain temps à décliner le programme national en programme d'établissement. Les réflexions sur la manière d'aborder telle ou telle discipline, telle ou telle notion sont collectives. Un exemple: dans un établissement, les enseignants ont constaté que les élèves peinaient à comprendre la notion de proportionnalité en mathématiques. Les maîtres ont décidé de l'aborder de manière très pratique par le biais des cours de cuisine en 7e année. Les objectifs déterminés en commun sont contraignants pour l'équipe professorale, les enjeux de ces séances sont donc très importants.
Comment les enseignants sont-ils formés?
Les enseignants suivent une formation de cinq ans, à l'université, dont deux ans de pédagogie au minimum. Ils sont recrutés sur concours. Ces concours intéressent beaucoup de jeunes: il y a environ dix fois plus de candidats que de places de formation.
Quels sont les outils d'évaluation ?
Un très faible accent est mis sur l'évaluation individuelle des élèves. Les enseignants passent peu de temps à les évaluer. D'ailleurs, ils n'ont l'obligation de le faire formellement qu'en cas de doute pour certains élèves. Il ne s'agit de fait jamais de déterminer si l'élève passe ou non dans la classe supérieure.
Tous les élèves passent donc leur année...
Oui, l'école finlandaise ne pratique pas le redoublement. Chaque fois que des difficultés sont diagnostiquées chez un élève, les enseignants proposent des mesures pour y remédier. Ces mesures sont le plus souvent massives et énergiques, mais toujours de courte durée. Au niveau national, 10% des établissements font l'objet, chaque année, d'une évaluation comparative. Chaque établissement reçoit ses résultats (qui ne sont pas publics). Il peut ainsi se situer par rapport aux autres. Les établissements peuvent participer à cette évaluation à titre volontaire (et payant), pour voir si les mesures de correction décidées dans un domaine ont été efficaces. En moyenne, tous les six à huit ans, chaque école est évaluée par la Direction générale de l'enseignement. Il faut souligner qu'il n'y pas de lien entre performance et financement des établissements.
Par rapport aux débats suisses, quels sont les autres éléments intéressants ?
Le système se veut bienveillant tout au long du parcours de l'élève. Mais, après l'école secondaire, les élèves entrent dans les grandes écoles sur concours. Ils le savent dès le départ, ils en sont très conscients et c'est ce qui les motive. Alors que notre système est fondé sur des échéances à court terme et donne un accès presque automatique aux universités aux porteurs de maturité, les jeunes Finlandais savent que la suite de leur formation dépend de leur réussite à ces concours. Au besoin, on ne se prive pas de le leur rappeler.
Y a-t-il un autre élément pertinent ?
L'école finlandaise est gérée au niveau national et au niveau des municipalités. Mais il faut relever que le pays compte 432 municipalités pour 5,5 millions d'habitants: c'est presque le nombre vaudois de communes pour une population 9 fois plus grande.
Cela signifie qu'un cadre national clair n'exclut pas une gestion de proximité...
Exactement. Ce pays nous donne des pistes sur la manière de faire évoluer nos systèmes éducatifs dans une société qui entre dans l'ère de la connaissance. La Finlande a beaucoup réfléchi au passage d'une société rurale, comme la Finlande l'était en 1960, à une société industrielle ou post-industrielle. Ces réflexions se poursuivent maintenant pour le passage vers une société de la connaissance et ont renforcé l'objectif global, qu'ils poursuivent maintenant depuis plus de quarante ans, qui est de viser tant la performance que l'équité.
Ces objectifs sont-ils un enjeu politique entre la gauche et la droite?
Non, il y a un très fort consensus, une très forte coalition autour de l'école. Seule l'extrême droite nationaliste essaie de rassembler ceux qui semblent mal vivre ces changements, sans beaucoup de succès. Le débat politique existe, mais il ne conduit pas à des changements de cap important. On constate une grande stabilité du système dans les objectifs qu'il poursuit depuis plus de quarante ans, bien qu'il y ait eu plusieurs changements avec des gouvernements de tendances politiques diverses. Il existe surtout une forte relation de confiance entre l'école et son environnement, qu'il soit politique, social ou économique. Cette confiance est tout à fait palpable pour le visiteur. Elle constitue une véritable ressource pour le système éducatif, une ressource non matérielle, essentielle à mon avis pour expliquer le succès de l'école finlandaise. |
Propos recueillis
par Chantal Tauxe
«L'école finlandaise ne pratique pas le redoublement. Chaque fois que des difficultés sont diagnostiquées chez un élève, les enseignants proposent des mesures pour y remédier. Ces mesures sont le plus souvent massives et énergiques, mais toujours de courte durée.»
Pierre Jaccard, adjoint à la Direction générale de l'enseignement obligatoire du canton de Vaud.
LANGUE Personne ne parle finnois hors de Finlande, une caractéristique qui encourage l'enseignement de plusieurs autres langues étrangères.
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