Le débat organisé par L’Hebdo au Salon du livre à propos d’une Suisse à neuf cantons a donné lieu à un grand moment de politique. Alors que les deux conseillers d’Etat Jean Studer (NE) et Philippe Leuba (VD) se livraient à un duel oratoire enflammé, le chef du Département neuchâtelois de la sécurité a soudain pris un engagement à propos d’une future école de police romande et lancé aux Vaudois: «Oubliez votre site de Savatan, qui n’est pas approprié. Si vous proposez Moudon, je signe.» Et Jean Studer de tendre la main à Philippe Leuba… qui n’a pas voulu s’engager dans un dossier que gère sa collègue Jacqueline de Quattro.
30 avril, on se serait cru au tribunal du fédéralisme avec Jean Studer dans le rôle du procureur et Philippe Leuba dans celui de l’avocat de la défense. La discussion s’est échauffée sur le thème de la sécurité. «Je suis persuadé qu’on pourrait économiser des millions en créant un seul corps de police romand, sans préjudice pour l’efficacité, voire même en l’améliorant», affirme Jean Studer. Philippe Leuba rétorque sur un ton railleur qu’on pourrait peut-être commencer par une école de police romande: il s’étonne que Neuchâtelois et Jurassiens ne veuillent pas envoyer leurs aspirants à Savatan (VS) pour s’associer aux Vaudois et aux Valaisans. Piqué au vif, Jean Studer a donc proposé aux Vaudois de se rabattre sur le site de Moudon – une place d’armes fédérale des troupes sanitaires – qui pourrait mettre tout le monde d’accord. C’était là un rebondissement inattendu dans ce dossier qui est devenu un véritable serpent de mer. Pas plus tard que le 12 mars dernier à Delémont, la Conférence latine des directeurs cantonaux de justice et police avait échoué à réunir ses quatre écoles de police (Genève, Savatan, Fribourg et Colombier). Son président, Jean Studer, avait alors déclaré que le dossier était gelé pour cinq ans. Approchée par L’Hebdo, la cheffe du Département vaudois de la sécurité et de l’environnement, Jacqueline de Quattro, se réjouit de la promesse neuchâteloise: «Cela dénote d’un bel esprit d’ouverture. Je suis convaincue que l’avenir appartient à une école romande de police unifiée, cela sur un ou deux sites au maximum.»
Esprit de clocher. L’histoire dira si le débat de L’Hebdo a permis de débloquer un dossier enlisé dans un esprit de clocher cantonal, devenu caricatural. Dans son livre (voir L’Hebdo du 16 avril 2010), l’ancien directeur de l’Office fédéral du développement du territoire, Pierre-Alain Rumley, critique un fédéralisme dépassé face aux défis en matière de politique des transports, de formation ou de santé. Jean Studer partage cette analyse et prône la création d’un canton de l’arc jurassien: «Les cantons s’épuisent à gérer des problèmes qui dépassent de plus en plus les frontières cantonales. Les espaces fonctionnels sont désormais beaucoup plus grands que les cantons, ce qui limite l’action politique et crée un déficit démocratique lorsqu’on passe des concordats intercantonaux.»
Réplique cinglante de Philippe Leuba: «Arrêtez de vouloir découper la Suisse de manière technocratique. Ce pays vit de sa diversité et de ses équilibres fragiles entre Latins et Alémaniques, protestants et catholiques, villes et campagnes. Cette alchimie se marie peu avec le jeu de Lego auquel vous vous livrez.»
Restait Pascal Corminboeuf entre ces deux pôles antagonistes. Le Broyard entre en matière sur une Suisse comportant moins de cantons. «Je suis viscéralement attaché à la culture de mon canton dont je parle le patois. Mais je me rends compte que Fribourg, même s’il est démographiquement le dixième canton suisse, ne pourra jamais rien faire seul.» Avec son administration bilingue, Fribourg n’aurait «aucun problème» à se rapprocher de Berne, dont la capitale lui fait les yeux doux.
Ce débat révèle un gros clivage entre Vaud, dont le dynamisme économique se traduit par une croissance démographique de 2% par an, et des cantons plus vulnérables comme Fribourg et Neuchâtel. Mais, lorsqu’on lui demande si la Suisse comptera toujours 26 cantons dans vingt ans, même Philippe Leuba se montre prudent: «Ce sera un chiffre plus proche de 26 que de 13.»
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