Historique, le dernier sommet de l’Union? On use et abuse de l’adjectif. Mais il faut prendre acte de deux faits qui marqueront l’avenir.
Le premier est un bon signe: l’Europe continentale resserre son lien communautaire, affirme sa solidarité, marche vers plus de discipline, il ne lui reste qu’à donner un contenu, un sens nouveau et réaliste au mot croissance. En prime, elle se trouve allégée d’une Grande-Bretagne qui, depuis le début, tente de vider le projet de son ambition. L’effort promis donne à terme d’excellentes cartes face à l’Amérique d’Obama qui n’a même pas commencé à faire son propre ménage.
Le second constat est moins réjouissant. Les Etats continuent de s’assujettir aux agences de notation, désignées comme l’organe suprême de la gouvernance économique mondiale. D’accord, s’en prendre au thermomètre ne change rien au mal. Mais c’est un peu court. Ces experts new-yorkais, que leurs appréciations soient pertinentes ou non, tirent des ficelles politiques dans les coulisses du théâtre mondial. Un observateur compétent, nullement anti-américain, pas trop europhile, Bruno Bertez écrit dans L’Agefi: «Le choix des agences de s’exprimer à un moment donné n’est jamais neutre. Dans la vie, celui qui parle veut toujours quelque chose, a toujours des désirs cachés. Les agences ne sont pas pur esprit, elles font partie intégrante d’un système de pouvoir. Qui n’est pas celui des Européens (…).»
Le chroniqueur relève que ces boutiques «décrètent cyniquement qui a le droit de prélever sur la richesse mondiale, c’est-à-dire de s’endetter. Et à quel prix. Est-ce neutre? Bien sûr que non!» Enfin, il dénonce – on ne peut que l’applaudir – la manipulation de l’information: «Les pouvoirs publics devraient se questionner sur la contradiction qu’il y a à vouloir conserver un capitalisme spécifique et, en même temps, à abandonner leur information financière aux Anglo-Saxons et singulièrement au Financial Times et au Wall Street Journal.»
Les indignés de demain seront moins angéliques que les campeurs d’aujourd’hui.
Comment admettre que l’Union européenne prétende s’affirmer dans le rapport des forces mondiales et ne désigne pas clairement le conflit d’intérêts qui l’oppose aux Etats-Unis, acharnés à défendre leur monnaie et leur mode de vie dispendieux. Le largage de la Grande-Bretagne devrait faciliter cette prise de conscience. Or rien, pas un mot. Même pas à gauche.
Dans leur soumission aux distributeurs de la manne universelle, les Européens ont de surcroît ménagé les banques. Elles ne seront plus invitées à effacer une part des dettes publiques consenties par elles à la légère. Elles se serviront à bon compte aux guichets de la Banque centrale européenne et prêteront aux Etats à des taux juteux. Jusqu’à quand les citoyens européens accepteront-ils de telles faveurs alors qu’ils sont partout contraints de se serrer la ceinture? Les indignés de demain seront moins angéliques que les campeurs d’aujourd’hui.
Reste la grande question: faut-il pousser la BCE à racheter les emprunts des Etats faiblards, inonder l’économie d’eurobonds? L’Allemagne accepte de faire un bout de chemin dans cette direction mais en freinant tant qu’elle peut. Elle n’a pas tort. Elle souhaite que l’Europe de demain cesse de se nourrir des illusions du crédit, reconnaisse ses forces et ses faiblesses réelles.
La croissance? Elle peut redémarrer autrement que par des largesses budgétaires tous azimuts. Par l’impulsion de vrais projets industriels, par l’encouragement à la création d’entreprises. Par le dynamisme individuel et collectif tel qu’en témoignent les Asiatiques.
La rigueur – qu’on pourrait aussi bien nommer réalisme – fera naître de rudes affrontements sociaux. A l’échelle des pays comme à celle du monde, c’est le partage des richesses qui est en jeu. La gauche dit s’y préparer en France comme en Allemagne. Mais son discours sur la nécessité d’en finir avec l’endettement est obéré par les éclats de voix de ceux, dans ses rangs, qui refusent tout bonnement la discipline budgétaire, qui acceptent le social à crédit, quitte à payer des intérêts faramineux aux prêteurs. Piquant de voir l’extrême gauche faire ainsi le beurre du capital!
Cela dit, les Cassandre qui prédisaient «la fin de l’euro à Noël» ont eu tort. Et l’Europe a maintenant, si elle le veut, les moyens de ridiculiser leur catastrophisme.
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