|
Par Clément Bürge - Mis en ligne le 30.05.2012 à 15:10 |
Anne Emery-Torracinta ne promet rien. Aux grandes paroles, la potentielle future conseillère d’Etat préfère l’engagement. Anne Emery-Torracinta, 54 ans, fait ainsi de la politique avec l’efficacité d’une machine. Armée de son sourire métallique et de sa voix calme, elle broie les dossiers, les traite telle une stakhanoviste et en maîtrise toujours toute leur substantielle moelle. Pour cette executive woman de gauche par excellence, «il n’y a pas de solutions miracles. Les gens n’aiment pas l’esbroufe et les paroles creuses. Ils veulent du travail bien fait.» «On peut absolument compter sur elle», lancent en chœur Liliane Maury Pasquier et Maria Roth-Bernasconi, qui collaborent depuis Berne avec l’ancienne cheffe du groupe socialiste au Grand Conseil. Une méthode qu’elle entend, bien entendu, appliquer en cas d’élection à l’exécutif genevois ce 17 juin. Charisme froid. Partenaires comme adversaires le reconnaissent: la socialiste est sérieuse, ferme. Elle est dotée d’un charisme froid qui inspire le respect. «Quand elle intervient au Grand Conseil, les gens se taisent», souligne le député UDC Eric Bertinat. Une détermination, qui, sans emporter les foules, marque. «Il ne s’agit pas de charisme, plutôt d’une force de conviction», soutient le PLR Pierre Weiss. Elle espère que ce respect lui permettra de gagner une place au Conseil d’Etat, où elle pourra déjà compter sur le soutien de David Hiler, partenaire politique et ancien camarade de classe. Sur les bancs de l’Université de Genève, ils ont tous deux étudié l’histoire économique. «Nous sommes pareils sur ce point. Nous aimons nous appuyer sur le passé pour nous projeter dans l’avenir.» Sa rigueur, la socialiste l’a acquise au détour d’un parcours de vie laborieux, dévoué. Un de ses trois enfants, son aînée, souffre d’un handicap mental. Une situation qui a exigé d’Anne Emery-Torracinta une énergie colossale. «Au contraire de certains élus, on sait qu’elle ne fera pas de bêtises. Elle a une telle expérience de vie», rappelle Maria Roth-Bernasconi. La bienveillance du compliment cacherait-elle une provocation visant Pierre Maudet, le principal adversaire d’Anne Emery-Torracinta? Le programme du libéral-radical intitulé «Une certaine idée de Genève» donne le sourire à la socialiste. Notamment les idées de renégocier la péréquation intercantonale ou encore d’augmenter le temps de travail des fonctionnaires, pourtant jugées pertinentes par nombre d’analystes et de politiciens. Ces suggestions sont tout ce que la candidate honnit: «Les socialistes sont d’accord avec une telle renégociation. Mais c’est la droite qui a accepté et défendu en votation populaire en 2004 la réforme de la péréquation financière et de la répartition des tâches entre la Confédération et les cantons, alors que la gauche s’y opposait. Puis c’est toujours son parti qui a refusé cette renégociation en 2005. Que Pierre Maudet aille faire le ménage dans son groupe avant de lancer ce genre de propositions. Faire travailler plus les fonctionnaires? Il veut les faire travailler plus pour augmenter le chômage. C’est de la poudre aux yeux.» L’huile de la mécanique. Sa capacité à s’investir a été particulièrement mise au service de la Commission des affaires sociales. En juin 2011, elle connaît son plus grand succès avec l’augmentation des allocations familiales. Un véritable tour de force où la députée avait fait renaître de ses cendres un projet de loi coulé par le Grand Conseil en 2008. Après l’avoir transformé en initiative populaire, elle fait accepter la mesure en bloc par les députés de tous bords. Un acte inespéré, la gauche étant ultra-minoritaire. «Elle a dû négocier avec chaque groupe parlementaire pour lui faire approuver le projet», explique Prunella Carrard. Des négociations passant notamment par le MCG et l’UDC. «Elle m’a convaincu en présentant des arguments solides. J’en ai alors parlé au reste de mon groupe», se souvient Eric Bertinat. «C’est un succès important», concède même le PLR Pierre Weiss. L’huile qui fait tourner les rouages de cette machine n’est pas quelconque. Cette femme a depuis toujours baigné dans le bain de la politique. Sa mère, Claire Torracinta-Pache, est une ancienne députée socialiste. Son père est le célèbre journaliste Claude Torracinta, créateur de Temps présent et ancien chef de l’information à la TSR. «A chaque repas, on écoutait les informations à la radio», glisset- elle. Son premier contact actif avec la politique date de 1968, lorsque son père officie à Paris en qualité de correspondant pour la Tribune de Genève. «Avec une amie, nous demandions aux gens s’ils étaient avec les étudiants ou de Gaulle.» Les manifestations la marquent à vie. Comme tout enfant, elle ne veut pas être comparée à ses parents. Mais comme avec tout enfant, on retrouve chez elle les traits de ses parents. «C’est un bon mélange. Le calme et le ton posé de sa mère. La même espèce de froideur. Et la minutie journalistique de son père», raconte Eric Bertinat qui connaît le clan Torracinta depuis vingt ans. Sa famille lui donne ainsi des conseils. «Surtout au début, pour préparer ses interventions au Grand Conseil ou sur la façon de parler avec les journalistes», raconte sa mère. Du haut de son expérience, Claude Torracinta estime: «J’ai côtoyé un bon nombre de conseillers d’Etat, et je sais de quoi je parle. De par sa maîtrise des dossiers, elle me fait penser à la fois à Micheline Calmy-Rey et, dans un autre style, à Martine Brunschwig Graf.» Deux femmes fortes qui, comme la candidate socialiste, ont bâti leur carrière sur une éthique rigoureuse du travail. Pragmatique. Mais le pragmatisme et la force de travail peuvent-ils vaincre les blocages institutionnels qui s’annoncent? Avec l’élection de la socialiste, le Conseil d’Etat passerait à gauche pour dix-sept mois, plus si la Constituante est acceptée. Face à un Parlement déjà habitué aux enraiements, ce basculement ne faciliterait pas la collaboration. Ses partisans veulent le croire, comme Liliane Maury Pasquier: «Elle ne fait pas dans la doctrine, mais dans la pratique.» Anne-Marie von Arx, députée PDC, lui accorde aussi un certain réalisme: «C’est une femme qui est même capable d’aller jusqu’à s’allier avec le MCG. Ça me choque, mais cela montre une certaine forme de pragmatisme.» Ses adversaires soulignent au contraire ses limites. «Sa vision s’ancre entièrement dans celle de l’Etat-providence. Ce n’est pas une personne qui peut s’attaquer au problème des finances publiques», souligne Pierre Weiss. Le premier test. La socialiste est consciente des déséquilibres que son arrivée provoquerait: «Genève se trouve confrontée à de véritables défis. Si nous n’arrivons pas à prendre maintenant les bonnes décisions, le canton va droit dans le mur. Il faudra travailler de façon concertée et faire des concessions pour trouver des majorités au Parlement.» Et rappelle que collégialité et négociation seront ses maximes favorites. Si, en 2009, un passage en force de la droite avait dépecé les départements à son avantage, et «ruiné la confiance entre les ministres et mené jusqu’à la démission de Mark Muller», elle prévient que juin 2012 sera décisif: «Le premier test sera la répartition des départements. Il faut que tout le monde soit satisfait. Si je suis élue, je souhaite que cette répartition se fasse sans épreuve de force. Et si la droite ne joue pas le jeu, elle doit avoir en tête que nous pouvons leur imposer nos choix.» Le 17 juin, les Genevois auront le choix entre trois personnalités incarnant trois styles radicalement différents. Vu de l’extérieur, leur choix dira beaucoup de la manière dont ils veulent voir leur canton surmonter ses difficultés: l’executive woman de gauche, Eric Stauffer, le provocateur monothématique, ou Pierre Maudet, le visionnaire de droite, qui a déjà fait ses preuves à l’éxécutif de la Ville.
ANNE ÉMERY-TORRACINTAEnseignante de profession, la socialiste de 54 ans s’est surtout engagée dans le monde associatif avant de se faire élire en 2005 au Grand Conseil. Active dans les commissions Affaires sociales et Finances, elle se présente aux élections partielles du Conseil d’Etat pour remplacer le ministre démissionnaire Mark Muller. |









