La peur du loup qu’ont ressentie nos ancêtres cavernicoles était si forte qu’elle perdure dans notre héritage culturel et génétique. Au zoo, il n’est pas rare qu’un gosse urbain, massacreur patenté d’orques sur PlayStation, blêmisse en s’approchant de l’enclos des loups. La zoologie a réhabilité le canis lupus. Pourtant, le pire ennemi du Chaperon rouge jette toujours son ombre sur l’âme des enfants.
Freud assimile le symbole du loup au «ça». Jung y décèle une image archétypale: l’ombre et le mal. Bien avant que la psychanalyse ne décrive les pulsions dévorantes, l’imaginaire collectif les avait pressenties et personnifiées dans la figure chimérique du loup-garou, réceptacle velu des instincts primaires. Le producteur de Wolfman le dit en d’autres termes: «La figure du loup-garou est emblématique parce que, d’une certaine façon, chacun de nous la porte en soi. Chacun de nous sent cette rage. Nous avons tous un côté primaire et animal que nous devons contrôler sinon nous sommes condamnés.»
Cette lignée de créatures nocturnes a pour fondateur Lycaon, roi d’Arcadie que Zeus transforma en loup. La lycanthropie est commune à tous les folklores du monde – on parle de werewolf en Angleterre, de varulfur en Islande, de kurtadam en Turquie, hombre loco au Mexique, de Jé-rouges en Haïti. Elle alimente les faits divers, les superstitions rurales – la Bête du Gévaudan… Hybride colossal cumulant la férocité du loup et la cruauté de l’homme, le loup-garou entre en activité à la pleine lune et se caractérise «par son comportement bestial, sa sexualité violente, sa force brutale et son absence totale de scrupules», écrit Jean Goens dans Loups-garous, vampires et autres monstres.
Le loup garou a naturellement le vampire pour cousin, et le cinéma les associe souvent (Underworld, Twilight...). Mais les deux monstres ne jouissent pas du même statut social. Le vampire appartient à l’aristocratie du cauchemar, c’est un mortvivant doublé d’un séducteur, dont la morsure s’apparente à un baiser. Resté proche de ses origines folkloriques, dépourvu d’ambiguïté et de charge érotique, le loup-garou est une brute à sang chaud dont l’étreinte relève de l’équarrissage.
La lycanthropie peut s’acquérir de façon volontaire, en pactisant avec le mal, ou par hérédité, exposition à la pleine lune, sortilège... Selon les anciennes croyances, les enfants nés coiffés, ceux qui portent un embryon de queue ou enfantés par un prêtre sont prédisposés. Dans Wolfman, sir Talbot a contracté la malédiction dans le nord de l’Inde, en se faisant mordre par un enfant sauvage, improbable croisement du yéti, de Mowgli et de Gollum. Le mal se propage ensuite par la morsure – une invention récente, d’origine vraisemblablement hollywoodienne.
Chant funèbre. Promu star du cinéma fantastique aux côtés de Dracula, de Frankenstein et de la Momie, le plus poilu des phantasmes revient hanter les écrans dans Wolfman, remake du Loup-garou, de George Waggner (1941), avec Lon Chaney Jr., un film dont l’accroche («Son terrible hurlement est un chant funèbre») suffisait à faire frissonner. Plus récemment, Le loup-garou de Londres de John Landis (1981) montre pour la première fois en direct la métamorphose de l’homme en bête. La compagnie des loups (1981), de Neil Jordan, explore toutes les facettes de la lycanthropie. Quant à Jack Nicholson, il fait le grand méchant loup dans Wolf. Le scénario de Jim Harrison tire un juste parallèle entre la sauvagerie de la bête et celle du capitalisme.
Wolfman se situe significativement à la fin du XIXe siècle, quand le puritanisme victorien corsète les pulsions sexuelles. A Blackmoor, capitale rurale du romantisme gothique, une créature sanguinaire décime les villageois – la faute aux gens du voyage? Son frère cadet ayant été éventré par le monstre, Lawrence Talbot (Benicio Del Toro) revient dans le sinistre manoir de ses ancêtres où son père (Anthony Hopkins) erre comme une âme en peine dans le souvenir de sa femme égorgée.
Jurant de venger son frère, Lawrence découvre qu’une lourde malédiction pèse sur lui. Que «Même un homme au cœur pur, récitant chaque jour ses prières, ne peut résister à l’appel du loup quand l’aconit fleurit et que la lune d’automne éclaire la nuit»… Que la frontière entre l’homme et la bête est floue.
Le voici qui cavale dans la lande avec Scotland Yard aux trousses, le voici enchaîné par un aliéniste qui a pour projet de l’exposer à la pleine lune – une mauvaise idée… Wolfman synthétise efficacement le thème de la lycanthropie. L’atmosphère est ténébreuse à souhait, les comédiens intenses, les effets spéciaux spectaculaires. Et la musique assommante.
Wolfman. De Joe Johnston. Avec Benicio Del Toro, Anthony Hopkins, Emily Blunt, Hugo Weaving. Etats-Unis, 1 h 39.
«MÊME UN HOMME AU CŒUR PUR NE PEUT RÉSISTER À L’APPEL DU LOUP QUAND L’ACONIT FLEURIT.» Légende gitane
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