RÉUSSITE
Plusieurs jours avant la fin de la Coupe du monde et le triomphe d’Iker Casillas et de ses coéquipiers a régné ici un étrange sentiment, comme si la réussite de la fête était acquise quel qu’en soit le dénouement. William Saunderson-Meyer, dans le Week-End Argus du 10 juillet, soulignait d’un trait féroce que la FIFA a gouverné le pays durant un mois de manière à réaliser un colossal bénéfice de 3,2 milliards de rands; Jacob Zuma serait bien inspiré de copier le pragmatisme de la «Thiefa de Sepp». L’éditorialiste du même journal remercie Danny Joordan, le CEO du Mondial, d’avoir rendu sa fierté aux habitants et John Carlin n’hésite pas à écrire que «l’Afrique du Sud est retombée amoureuse d’elle-même».
VULNÉRABLES
Ces exagérations ne doivent pas nous tromper. L’ANC est profondément divisé et Zuma semble paralysé par les jeux de pouvoir de son propre parti. Les analyses d’Alec Russel sur l’après-Mandela ne laissent place à aucun romantisme.
A Johannesburg, un artiste a fait scandale avec une leçon d’anatomie représentant une autopsie de Nelson Mandela, comme si le pays devait bientôt passer lui-même au scanner impitoyable de l’égalité et de l’efficacité, par-delà la seule évocation de la réconciliation symbolique et de la vérité des mots.
Visiter un bout d’Afrique du Sud nous a conduits par-delà la seule passion du football. Partout, à la sortie des villes, même dans le petit Karoo, où le Guide du Routard ou Lonely Planet font les yeux doux aux gracieuses autruches, un township émerge, ou parfois, à notre soulagement, un village en dur. A Betty’s Bay, des panneaux didactiques nous rappellent que les pingouins sont «comiques mais vulnérables».
CERCUEIL
Les nombreux stops, en Afrique du Sud, sont surprenants, pas toujours évidents ou nécessaires à nos yeux. Traversant un jour Hermanus, à une vitesse très réduite, à peine avais-je coulé un stop que le gyrophare d’un véhicule de police m’intima de m’arrêter. «Comment se fait-il, me dit le gendarme, un Noir solide, que je n’ai ce matin des problèmes qu’avec les étrangers? Est-ce que vous avez l’intention de rentrer chez vous dans un cercueil?» Après un inutile baratin sur les différences entre la circulation suisse et la sud-africaine et des excuses appuyées, je m’entends répondre, aussi heureux que penaud: «OK, je vous fais un cadeau, mais ce ne sera pas un billet pour la finale.»
ÉDUCATION
L’immense majorité des gens rencontrés nous ont fait montre de la plus aimable hospitalité et de compétences remarquables. Leur fierté et leur joie de vivre ont fait plaisir à voir. Mais pour que la fête continue, il faut en tirer les leçons, et pas seulement sur le plan comptable.
Le célèbre avocat Georges Bizos, dans sa Lettre ouverte au président Zuma, publiée à l’occasion de la Coupe du Monde et soutenue par de nombreuses personnalités du monde entier, en appelle au développement de l’éducation de base en Afrique du Sud: «Une école, une bibliothèque, un bibliothécaire.» Nelson Mandela et Nadine Gordimer sont cités à la barre des grands témoins de l’Education égale et de qualité pour tous, ce «one goal» placé au centre du sommet mondial pour l’Education tenu à Pretoria quelques heures avant la finale.
Le 18 juillet, «Jour de Mandela», chacun est invité à donner ses livres d’enfant préférés à une institution ou à une école de son choix. Petit geste d’espérance têtue, dans un pays dont seuls 8% des écoles disposent à ce jour d’une bibliothèque.
VULNÉRABLES
Dans «Being Human. Confessions d’un humaniste chrétien» (2006), John de Gruchy insiste sur la crainte de chacun de nous d’être finalement oublié. La fête peut devenir un moyen de nous croire immortels. La victoire renforce cette illusion, la défaite, piteuse ou honorable, relance le sérieux de la vie, ses vraies joies et ses enjeux ultimes. Plus qu’un jeu, en effet!
La fête peut devenir un moyen de nous croire immortels. La victoire renforce cette illusion, la défaite, piteuse ou honorable, relance le sérieux de la vie.
A suivre sur son blog «Le stade éthique»
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