La liste des victimes de ce qu’on nomme déjà «l’escroquerie du siècle» et qui aurait même pu être celle du millénaire dernier, ne cesse de s’allonger. A Genève, la Fondation Bodmer, qui abrite une bibliothèque de 160 000 pièces en 80 langues et s’enorgueillit donc de compter «parmi les plus importantes collections privées du monde», risque de perdre 1,3 million de francs dans cette affaire. Selon des sources concordantes, la gestion de cet argent a été confiée à la société genevoise Aurelia Finance SA, l’un des nombreux intermédiaires financiers éclaboussés dans ce cas. La Fondation Bodmer va-t-elle récupérer ce montant, si utile pour renouveler son stock de manuscrits, dont l’Evangile de Judas découvert dans les sables d’Egypte? Son président, Jean Bonna, confirme le montant qui risque d’être perdu, mais «se refuse à donner pour l’instant davantage de détails».
Îles Vierges. Même mutisme du côté d’Aurelia Finance, qui n’entend «ni confirmer, ni infirmer» ces informations. Cette société a cependant investi beaucoup d’argent dans les fonds Madoff. Une opération réalisée via le Hermes International Fund Limited (HIF), une entité située dans les îles Vierges britanniques, un paradis fiscal notoire. HIF chapeaute plusieurs fonds, entre autres le Hermes World Fund dont la valeur des actifs est désormais évaluée à zéro franc. Dans une lettre envoyée le 15 janvier à ses clients, en possession de L’Hebdo, Aurelia Finance tente de se couvrir en indiquant que tant la «stratégie» que les «performances historiques auditées» des fonds Madoff ont été analysées par HIF et «contrôlées régulièrement pendant toute la durée du placement». «En outre, HIF rencontra régulièrement Bernard Madoff pour discuter des investissements», ajoutent les responsables d’Aurelia Finance, en soulignant qu’«aucun signe d’irrégularité n’est apparu».
Bref, Aurelia Finance file la patate chaude à HIF. Mais les choses ne sont pas simples, car le fondateur même d’Aurelia Finance est actionnaire de HIF. Ce Genevois est même l’un des cinq membres du conseil d’administration de HIF. Deux caractéristiques qu’il partage avec un autre financier genevois représentant un autre groupe financier qui a aussi pris un bouillon dans le cas Madoff, la firme Genevalor, Benbassat & Cie (L’Hebdo du 18 décembre 2008).
Silence radio. Fondée en 1987 à Genève, Aurelia Finance y occupe environ 50 personnes. A l’image du Credit Suisse avec les fonds Lehman Brothers ou du géant bancaire espagnol Santander avec les fonds Madoff, Aurelia Finance entend-elle rembourser partiellement ou totalement ses clients lésés? Silence radio de sa part, sa politique de communication étant opaque. En décembre 2008, apprenant que cette société était engluée dans l’affaire Madoff, L’Hebdo avait reçu comme seule réponse: «Monsieur C., qui est chargé de répondre aux questions des journalistes, prendra contact avec vous.» Une réponse qui n’est jamais parvenue à ce magazine.
Les dirigeants d’Aurelia s’appliquent aujourd’hui à essayer de démêler l’écheveau de ses fonds engloutis par Madoff. Quant à la Fondation Bodmer, elle ne se console pas de ces déboires financiers. Nichée sur les hauteurs de Cologny, la bibliothèque de Martin Bodmer est l’un des lieux culturels majeurs de Genève. Lors de leur excursion à Genève, en juillet 2007, les conseillers fédéraux avaient pu y admirer un des seuls exemplaires de par le monde de la Bible de Gutenberg ou les feuilles sur lesquelles Einstein a griffonné la théorie de la relativité.
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