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Gilles Marchand, nouveau directeur de la radio télévision suisse.
Philippe Christin / TSR

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TSR - RSR
Une fusion qui ne dit pas son nom

Par Julie Zaugg, Patrick Vallélian - Mis en ligne le 26.11.2009 à 12:41

TV ET RADIO. La convergence de la TSR et de la RSR se passe dans la douleur. La diversité de l’information est-elle menacée par ce rapprochement ambitieux? Le point sur les enjeux.

«Cela manque de couleur et de profondeur. Un ravalement s’impose.» Si Darius Rochebin parle du décor de son téléjournal, dans le magazine Télétop, l’entreprise qui l’emploie se trouve effectivement en chantier. Appelé «convergence» – un terme soigneusement sélectionné pour sa neutralité –, le processus de rapprochement en cours doit aboutir à une fusion de la Télévision suisse romande (TSR) et de la Radio suisse romande (RSR) au 1er janvier 2010. Les contours du projet piloté par le directeur de la TSR Gilles Marchand ont été adoptés mardi soir par le Conseil d’administration de la maison mère de ces deux entités, la SSR.

La nouvelle firme, dont Gilles Marchand prendra la tête, sera menée par huit directeurs, qui remplacent les 18 cadres occupant des postes équivalents dans la structure bicéphale actuelle. Les ressources humaines, les finances ou le marketing et la publicité font partie des domaines regroupés sous la houlette d’un chef unique. Réforme bien plus délicate, deux directeurs se partageront les contenus: le premier à la tête de l’information et le second à celle des programmes, TV et radio confondus. On évoque deux noms, ceux de l’actuel directeur de l’information de la RSR, Patrick Nussbaum, et du directeur des programmes à la TSR, Gilles Pache. Verdict avant la fin de l’année.

Mur de Berlin. Un modèle calqué sur le fonctionnement actuel de la RSR, où l’actualité pure est déjà hermétiquement séparée des émissions plus «magazine». «On va recréer à l’échelle de la SSR le mur de Berlin qui existe déjà à la RSR», relève un journaliste de la TSR. Les deux superdépartements seront ensuite divisés en rédactions TV et radio, dotées chacune de leur propre chef et localisées sur différents sites (Genève, Lausanne, bureaux régionaux).

La décision de nommer un chef unique de l’actualité a suscité une levée de boucliers. On craint une uniformisation de l’information. Le chef du Département de la communication (DETEC) Moritz Leuenberger a tiré la première salve ce printemps, suivi par le conseiller aux Etats socialiste Alain Berset, le président du PS Christian Levrat et la radicale Isabelle Moret il y a deux semaines et, lundi, par les Conseils d’Etat genevois et vaudois in corpore, qui déclaraient dans un (rare) communiqué commun que «les deux rédactions ne sauraient être subordonnées à une direction éditoriale unique».

Vision unique. «Nous craignons qu’il ne reste, à terme, plus qu’une seule rédaction, ce qui mettrait en danger la pluralité de l’information», détaille le radical vaudois Pascal Broulis. Son homologue genevois François Longchamp précise qu’un chef de l’actualité commun à la TSR et à la RSR mènerait à «une vision unique de l’information»: le choix des sujets, des angles et des intervenants ne se distinguerait plus d’un média à l’autre. Dans un sursaut dramatique, Pascal Broulis n’hésitait pas, mardi sur les ondes de Radio Cité, à faire une analogie avec l’aveuglement coupable des dirigeants de Swissair qui ont refusé, jusqu’au bout, de voir venir la catastrophe.

A l’interne, on dénonce la création d’un échelon hiérarchique supplémentaire, sans avoir réfléchi au préalable au projet éditorial. Des voix s’élèvent aussi pour décrier la personnalité de Patrick Nussbaum. Visionnaire et fonceur, il peut se montrer dur dans les rapports humains, ce qui lui a valu le surnom de «Poutine». Adepte d’un management de rupture et grand défenseur du multimedia, il a introduit une culture d’entreprise à la RSR qui en a heurté certains. Son côté «libéral genevois» serait aussi à l’origine des critiques de la gauche, qui craint de ne plus avoir accès aux émissions d’information.

Comment se fait-il que ce seul poste, même pas tout au sommet de la hiérarchie, suscite une réaction aussi épidermique? Il est perçu comme le reste d’un projet bien plus ambitieux, qui voulait regrouper toute l’in-formation sur un site unique. Tout commence au printemps dernier, lorsque 63 groupes de travail, comprenant 180 collaborateurs de la radio et de la TV, sont nommés pour plancher sur le projet de convergence. L’un d’entre eux, présidé par Christophe Chaudet, adjoint à la direction des programmes, est chargé de réfléchir à la création d’un news center. Il étudie notamment un projet élaboré il y a quelques années par Patrick Nussbaum et l’ex-rédacteur en chef de l’actualité à la TSR, André Crettenand, qui prône la création d’un centre unique pour la radio et la TV sur La Côte, à Morges ou à Nyon. A la fin de l’été, le groupe de travail parvient à la conclusion qu’il faut effectivement regrouper tous les journalistes de l’information sur un seul site, qui pourrait être soit Genève, soit Lausanne.

«Usine à news». Le sang des collaborateurs des deux maisons ne fait qu’un tour. Cette fois, on ne parle plus seulement d’un regroupement administratif. Les contenus vont également être touchés si cette «usine à news», comme on l’appelle à l’interne, voit le jour. «On a eu l’impression qu’on ne nous écoutait pas, qu’on tentait de faire passer en douce la création de ce news center en le noyant dans un paquet de réformes structurelles», explique Bernard Genier, porte-parole de la Communauté des journalistes et réalisateurs de la TSR.

Un sondage réalisé à l’interne de la TSR révèle que 80% des employés sont contre un tel regroupement de l’actu. Pascal Broulis, épaulé par le syndic de Lausanne Daniel Brélaz, monte lui aussi au créneau, craignant de voir de nombreux emplois partir à Genève. En octobre, Gilles Marchand annonce l’abandon de l’option du news center, trop coûteuse. Il ne conservera de ce projet que la nomination d’un directeur unique de l’information.

De nombreuses personnes pensent toutefois que ce n’est que partie remise. Le processus de convergence ne sera achevé qu’aux alentours de 2015. «Gilles Marchand veut sans doute aller plus loin dans le rapprochement entre la TV et la radio. Nous craignons qu’il ne veuille donner, très vite, des garanties à tous ceux qui – dans le monde politique – critiquent les gaspillages au sein de la SSR, leur montrer qu’il innove en réalisant des synergies à n’importe quel prix», note Bernard Genier. Son probable numéro 2, Patrick Nussbaum, a lui aussi tout intérêt à encourager la création d’un pôle fort de l’actu s’il veut, un jour, réaliser son projet de chaîne d’information en continu, dont l’échec a représenté «l’un de ses plus grands regrets personnels», selon plusieurs proches.

Sports à Genève? Concrètement, le news center semble bel et bien enterré, mais des regroupements plus sectoriels pourraient avoir lieu. On évoque un transfert des sports à Genève ou de la culture à Lausanne. L’internet devrait aussi être concentré sur un site unique: les journalistes web travaillent déjà ensemble, alimentant le fil «actu» des divers sites en alternance – ceux de la RSR la journée, ceux de la TSR le soir et ceux du Télétexte la nuit. Ces derniers ont d’ailleurs déjà fait les frais de la convergence, puisqu’ils ont été déplacés de Bienne à Genève en 2007. Les correspondants régionaux de la radio et de la TV pourraient aussi être amenés à collaborer davantage. Ils sont déjà regroupés physiquement à Neuchâtel. Ils le seront prochainement à Genève et à Lausanne.

«On va clairement passer d’une organisation verticale à une organisation transversale – en réseau – où les différentes unités TV, radio et internet collaboreront au sein de pôles de compétences thématiques (science, politique, économie)», indique une source bien informée. Une coopération qui ne sera pas systématique, mais qui pourrait par exemple prendre la forme d’échanges entre deux émissions de consommation comme A bon entendeur (TV) et On en parle (radio). Un modèle déjà utilisé par l’émission Histoire vivante, déclinée sur les deux supports, et par certains commentateurs sportifs.

Trente postes menacés. Derrière les appels à défendre la diversité de l’information se cachent aussi d’autres motifs: beaucoup de collaborateurs ont peur pour leur emploi. Le projet de convergence comprend un volet «efficience», qui doit permettre d’économiser 10% dans le domaine des infrastructures, de la logistique et des supports. Il donnera lieu à la suppression d’une trentaine de postes. Des employés devront aussi revoir leur salaire à la baisse (jusqu’à 20%), accepter de changer de lieu de travail ou voir leur mandat redéfini. Sans oublier les dix directeurs qui ne retrouveront pas un poste équivalent dans le nouvel organigramme, qui n’en compte plus que huit. Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’importance de la rivalité entre les Genevois de la TSR et les Lausannois de la RSR. «La SSR est une entreprise très féodale, faite de petites baronnies, souligne un collaborateur de la TSR. L’opposition à la convergence est surtout le fait de petits chefs qui craignent pour leur pré carré.» La guerre des tranchées qui se déroule de part et d’autre de la Versoix n’a pas fini de faire parler d’elle...

«POUR SWISSAIR ON DISAIT: “CIRCULEZ, Y A RIEN À VOIR, NE VOUS MÊLEZ PAS DE NOS AFFAIRES.” C’EST UN PEU LA MÊME LOGIQUE ICI.»
Pascal Broulis, président du Conseil d’Etat vaudois



GILLES MARCHAND, NOUVEAU DIRECTEUR DE LA RADIO TÉLÉVISION SUISSE
«C’est absurde de nous traiter de putschistes...»

Votre projet de fusion entre la Radio suisse romande et la télévision provoque un tsunami médiatique et politique. Avez-vous l’âme d’un putschiste?

(Eclat de rire.) Franchement, c’est absurde de nous traiter de putschistes. Nous proposons un projet professionnel, une perspective pour l’audiovisuel public en Suisse romande. Cela fait plus d’une année que nous travaillons sur ce dossier, en impliquant de nombreux collaborateurs, plus de 200 au total. Ce ne sont pas vraiment les caractéristiques d’un putsch...

N’empêche, la réaction politique a été très virulente. Les Conseils d’Etat genevois et vaudois vous ont adressé un coup de semonce cette semaine, en vous rappelant qu’ils sont contre une direction éditoriale unique pour la nouvelle société. Allez-vous les écouter?

Je respecte toutes les inquiétudes relatives au maintien de la qualité et de la diversité des programmes. Mais c’est à nous de conduire nos entreprises, de manière professionnelle. Discutons ensuite des résultats.

En gros, laissez-nous faire et on verra ensuite. C’est un peu léger comme argument?

Mais il n’y en a pas d’autre. Nous avons entendu les craintes qui expriment aussi un réel attachement à ce que nous produisons. Ensuite, il doit y avoir une séparation des rôles. C’est une question d’indépendance des médias. Je pense aussi que la Suisse romande doit pouvoir choisir ses propres solutions et que si nous calquions notre projet sur celui des Alémaniques, nous perdrions beaucoup de nos spécificités et, donc, de notre diversité.

Vous attendiez-vous à une telle levée de boucliers?

Plus ou moins. Mais devant l’évolution brutale et rapide du paysage audiovisuel et notamment la concurrence étrangère, il est impossible de parier sur l’immobilisme. Quant au syndicat, il ne veut pas de cette réforme parce qu’il craint les impacts sociaux.

Justement, quelle sera la casse au niveau de l’emploi?

Une trentaine de postes sur 1600 équivalents plein temps vont disparaître. Et sur cinq ans.

Revenons à la question qui fâche, celle d’un directeur unique pour l’actu. Comment être sûr que ce super-rédacteur en chef ne concentre pas tous les pouvoirs et qu’il n’en abuse pas?

Parce que ce sont deux rôles différents. Les deux rédactions en chef, l’une pour la TV et l’autre pour la radio, seront en charge de leurs émissions, du choix des sujets, des invités. Il y aura également un responsable de l’info en continu ainsi qu’un adjoint de la direction de l’actu. Les directions de programme et de l’actualité agiront, elles, en amont, dans une perspective plus stratégique. Elle coordonneront les activités, les moyens, fixeront les priorités. Elles devront aussi garantir les intérêts des contenus dans la conduite générale de l’entreprise. Enfin, je leur demanderai très clairement de garantir justement la diversité des regards.

Un point de vue qui n’a, semble- t-il, pas séduit les Alémaniques puisqu’ils n’auront pas, eux, un superpatron de l’info.

Les Alémaniques ont déjà une organisation différente. Ils n’ont pas, par exemple, de directeur de programme. Le rédacteur en chef à Zurich contrôle les journaux mais aussi les magazines. Nous avons une autre tradition, plus francophone. Nous sommes simplement partis de cette base qui a fait ses preuves chez nous.

Quel sera le coût final de la fusion?

Seize millions de francs sur cinq ans, intégralement financés en cinq ans. L’équilibre sera atteint dès la troisième année, ce qui nous permettra de réinvestir dans les programmes, le but principal de tout ce projet.

Comment expliquez-vous qu’à l’interne, malgré les consultations que vous avez menées, des voix s’élèvent pour s’inquiéter?

C’est normal. Un changement de cette importance est anxiogène. Il y a aussi comme toujours des questions de territoires, de pouvoirs. Mais ce qui compte, c’est que nous pourrons offrir à notre public plus de contenu, de qualité, ou simplement maintenir nos prestations dans un environnement médiatique bouleversé. Nous proposerons des nouvelles émissions, des projets de plateformes participatives et interactives. Rendez-vous dans quelques mois.

«UNE TRENTAINE DE POSTES SUR 1600 ÉQUIVALENTS PLEIN TEMPS VONT DISPARAÎTRE.»


Le faux exemple du Tessin

Le Tessin, laboratoire de la convergence? Fabrizio Ceppi sourit. «Mais arrêtez de dire cela en Suisse romande», lance ce journaliste de radio, un des meneurs du «Gruppo Informazione Radio TV» dont le but est d’analyser l’évolution du rapprochement entre la radio et la TV tessinoises. «Le projet existe, mais les deux rédactions continuent de fonctionner de manière indépendante même si les journalistes de l’actualité régionale travaillent dans les mêmes locaux, à Comano. La fusion entre l’information radio et TV n’aura lieu qu’en 2010.» Et même si le Tessin est déjà en train d’expérimenter une direction unique de l’info, il n’y a pas eu de révolution de palais, ni d’atteinte à la diversité. «Nous travaillons comme avant», insiste le Tessinois qui comprend les soucis de ses collègues romands. «Ils sont comme nous dans l’inconnu. On nous promet des choses. Mais il n’y a rien de concret. Pas de réponse claire. Et surtout, notre direction ne nous écoute pas, nous les gens de terrain.» Faut-il s’attendre à une révolte? «J’en doute», répond Fabrizio Ceppi. «Beaucoup ont peur pour leur place. Ça limite d’autant notre marge de manœuvre.»




Tags: TSR, RSR, fusion,

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