Organisé aux Etats-Unis, Pictures of the Year International est l’un des principaux concours de photojournalisme dans le monde. Décernée le 7 février, l’une de ses récompenses dans la catégorie «reportage» a suscité un débat passionné. Un photographe du New York Times, Damon Winter, a obtenu un troisième prix pour sa couverture de la vie quotidienne d’un bataillon de l’armée américaine en Afghanistan.
L’intéressant, et l’objet de la dispute, est que Damon Winter s’est servi pour sa série de clichés de son iPhone, surtout de l’application Hipstamatic. Ce logiciel photographique, l’un des plus téléchargés dans son genre, permet d’obtenir facilement des effets teintés, brûlés, saturés ou craquelés qui évoquent des clichés amateurs des années 60 ou 70, comme par exemple avec un film Polaroid.
Excellent professionnel, habitué des reportages de guerre, Damon Winter a d’abord expliqué avoir utilisé son téléphone pour mieux établir un rapport de confiance avec les soldats, ces derniers se prenant aussi en photo avec leurs téléphones portables.
Or, via le web, des photojournalistes et amateurs de photos ont vitupéré non l’utilisation du téléphone, mais le recours à Hipstamatic. «Winter est sans doute le premier photojournaliste à obtenir une récompense grâce à une application astucieuse, mais il ne sera pas le dernier», s’est indigné un blogueur du site Gizmodo.
L’un des plus éloquents critiques du reportage récompensé a été Chip Litherland, qui collabore au New York Times et au Wall Street Journal. Sur son propre blog, le photographe s’est dit gêné par le fait qu’une application, du haut de ses algorithmes, se soit chargée de changer elle-même la réalité d’un terrain de guerre.
Chip Litherland a posé abruptement la question: «Est-ce encore du photojournalisme? Si la réponse est oui, ce que nous savons du photojournalisme dans sa forme la plus pure est caduc. Pictures of the Year International vient de le tuer.»
Damon Winter, bien sûr, ne pouvait pas laisser passer une telle attaque sur son travail. Il s’est défendu sur le site de l’institut de journalisme Poynter et dans le New York Times. Pour le photographe, rien n’a été «ajouté, soustrait, obscurci ou altéré» dans son reportage de guerre. Il conteste le reproche d’esthétisation, selon lui naïf: «Nous ne sommes pas des photocopieurs.
Nous observons, nous choisissons des instants, nous cadrons des petites tranches du monde dans nos viseurs, nous décidons même de la quantité de lumière qui éclairera nos sujets et – oui – nous choisissons d’utiliser tel ou tel équipement… Les mêmes fondamentaux reposent au coeur de toute image solide: la composition, l’information, le moment, l’émotion, l’empathie.»
Damon Winter comprend que des puristes aient un problème avec une application qui impose ses propres paramètres, et non le photographe au moment de la prise de vue, ou après coup avec un logiciel de retouche d’image.
Mais de poser la question de l’emploi par sa profession d’appareils rudimentaires comme le Holga, de films non adaptés à des conditions précises de lumière, du noir et blanc, du vignetage, des filtres, des très faibles profondeurs de champ, des effets «maquette», autant de choix esthétiques qui sont utilisés depuis des lustres.
Pour Damon Winter, «chaque photographe se sert d’une technique ou d’un outil qui l’aide à raconter au mieux une histoire... Aucune de ces techniques n’est basée sur l’idée d’exactitude visuelle. Mais elles sont mises à profit pour écrire un récit, pour véhiculer des idées et pour mettre un sujet en lumière, ce qui est tout de même la base de notre travail.»
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