Suivre la chute du régime Kadhafi sur la chaîne arabe Al Jazeera fut une riche expérience, possible grâce à la traduction d’une amie libanaise qui connaît tout des forces et des faiblesses de cette source d’informations. On a souvent relevé l’efficacité impressionnante de ces reporters qui, dès qu’ils peuvent accéder au terrain – ce n’est pas le cas en Syrie! – sont partout aux premières loges et font parler les acteurs de tous bords.
Le processus horriblement difficile de la construction d’un Etat peut déraper. Mais le pire n’est pas sûr.
Moins connue, la qualité des débats. Souvent animés par une journaliste star, Khadija Benguenna, d’origine algérienne, qui a appris le métier... à Radio suisse internationale sous la houlette de l’excellent François Gross! (Lire également L’Hebdo du 10 mars 2011.)
La grande classe. Maquillage raffiné sous un châle élégant. Elle est la seule des journalistes à le porter, c’est son choix. Ses collègues ont les cheveux au vent. Cette coquetterie vestimentaire n’a rien d’idéologique: Khadija Benguenna est d’une liberté, d’une vivacité intellectuelles époustouflantes.
Elle a réuni ces jours – en quadruplex! – des protagonistes de la rébellion fort différents, à Benghazi, à Tripoli, en exil à Londres ou à Dubaï. Pas seulement les porte-parole connus mais des chefs au front. Elle mettait les uns et les autres devant leurs contradictions, cassant les tirades en langue de bois par des questions pertinentes, flèches dérangeantes et lumineuses. Du beau journalisme.
Qu’en ressortait-il? Des discours modérés, comme alourdis par le poids des responsabilités. Tel ce commandant des insurgés de la capitale... «Nous regrettons d’avoir laissé filer les fils de Kadhafi, mais notre premier souci, c’était de rassurer la population, d’empêcher les jeunes de tirer en l’air, d’éviter les règlements de comptes, de rétablir l’approvisionnement en eau, en électricité, en vivres.»
Les islamistes baissent aussi le ton. Pas trace d’exaltation théocratique. Les vainqueurs paraissent conscients d’une réalité: les Libyens en ont soupé de la mégalomanie autoritaire. Ils aspirent à la liberté, mais d’abord au calme et au bien-être.
Les nouveaux leaders qui se fraient un chemin vers le pouvoir ne sont pas des petits saints et leurs convictions
démocratiques restent à prouver. En entrant dans les palais du dictateur déchu, ils se disent sans doute que cette débauche de luxe allait un peu loin, mais comment ne souhaiteraient-ils pas, eux aussi, goûter un jour à ces richesses? Pour cela, il leur faut se montrer raisonnables. Ne pas effrayer les «partenaires» occidentaux. Ni se faire aussitôt détester par la population.
Les divisions entre tribus? Les experts aiment étaler leur science sur ce chapitre. Et si la Libye échappait pourtant au chaos prédit? Ces clans régionaux se côtoient depuis des siècles sans toujours se faire la guerre. Aujourd’hui, ils ont tout intérêt à se ménager. Dans la confrontation médiatique en tout cas, les gens de Benghazi redoublaient d’égards envers ceux de Tripoli. Prenant à témoin tout le monde arabe de leur bonne volonté.
Le processus horriblement difficile de la construction d’un Etat peut déraper. Mais le pire n’est pas sûr. Ce qui est certain, c’est que la page du 11 septembre est tournée. Plus personne dans le monde arabe, sinon de petites minorités marginalisées, ne préconise encore la guerre sainte contre l’Occident.
Les pays débarrassés des dictateurs, ceux qui luttent encore, ont assez de travail avec eux-mêmes. Mettre sur pied des institutions acceptables. Répondre aux attentes matérielles. Eviter que les conflits entre sunnites et chiites ne dégénèrent. Aller vers un islam modernisé, compatible avec les aspirations d’une jeunesse émancipée.
Depuis la chute du Mur en 1989, l’histoire n’a cessé de détromper les prévisions. Ceux qui promettent le désastre au sud de la Méditerranée courent aussi le risque de s’égarer.
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