Le phénomène était attendu, mais jamais dans ces proportions- là. Le centre droit s’est morcelé, mais il s’est paradoxalement surtout renforcé. Au total, les cinq partis qui le composent – PLR, PDC, Vert’libéraux, PBD et évangélique – ont décroché 40% des voix, soit 4% de plus qu’en 2007. Voici quatre ans, dans L’Hebdo, le conseiller fédéral Pascal Couchepin avait déjà déploré cette «israélisation» du paysage politique suisse. «Il faut en faire une force par une alliance du centre», répond aujourd’hui le président du PBD, Hans Grunder.
L’avenir du pays est désormais suspendu à ce défi : la formation d’un «nouveau centre», ou plutôt la recomposition du centre droit, ainsi qu’il serait plus juste de l’appeler. La tâche s’annonce ardue. Les leaders des partis traditionnels, Fulvio Pelli (PLR) et Christophe Darbellay (PDC), ressortent affaiblis des élections. Quant aux deux grands vainqueurs, Martin Bäumle (Vert’libéraux) et Hans Grunder, ils risquent de s’empresser d’affirmer leur indépendance pour mieux se profiler vis-à-vis de l’électeur.
Même si le PDC a perdu des plumes, son président Christophe Darbellay restera l’homme fort à la manœuvre. D’une part, parce que son parti reste le pivot du Parlement, celui qui gagne 80% des votations en Suisse. D’autre part, parce qu’il n’y a pas d’alternative. «Cinq partis qui pêchent dans le même étang, cela pose un problème de lisibilité au centre droit», ne cesse-t-il de répéter.
Devenu un proche de l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin (PLR) dans un Valais où ces deux partis semblaient pourtant être condamnés à rester des frères ennemis irréconciliables, le démocrate-chrétien rêve d’un centre droit parlant d’une seule voix. Sa vision à long terme: un bloc de 80 à 100 députés au National (la majorité du Conseil des Etats étant déjà PDC-PLR). Une force de proposition et de réalisation incontournable sur tous les thèmes, capable de faire savoir haut et fort que le véritable architecte de la Suisse qui gagne aujourd’hui, c’est bien elle et non l’UDC.
En 2010 déjà, le PDC, le PLR et le PBD avaient entamé des négociations secrètes. Beaucoup de poids lourds étaient autour de la table : outre les trois présidents, il y avait Pirmin Bischof et Gerhard Pfister (PDC), Johann Schneider-Ammann (PLR, présent une seule fois) et Werner Luginbühl (PBD). Mais le projet avait capoté après une fuite dans la presse alémanique. «C’est le PLR qui n’a pas voulu poursuivre les discussions», déclare aujourd’hui Hans Grunder.
Pour qu’une telle opération réussisse, il faut une équipe soudée à la barre, composée d’hommes se faisant une confiance totale. Or, entre Christophe Darbellay et Fulvio Pelli, le courant n’a jamais passé. «Le PDC valaisan est une girouette charismatique, tandis que le radical tessinois incarne la rectitude glaciale», note un observateur.
Aura perdue. Ce qui a échoué voici dix-huit mois peut-il réussir aujourd’hui ? Les augures sont en tout cas meilleurs qu’à l’époque. Avec à sa tête un Christoph Blocher émoussé et soudain controversé, l’UDC a perdu son aura d’invincibilité. C’est l’occasion rêvée pour ses adversaires de redresser la tête et d’imposer leur agenda. A condition de s’unir sur les thèmes clés.
Au PDC, à six semaines de l’échéance explosive de la réélection du Conseil fédéral, personne ne veut s’exprimer sur ce thème. L’homme pressé, c’est aujourd’hui Hans Grunder. Pour le chef du PBD, il faut assurer le siège d’Eveline Widmer-Schlumpf au Conseil fédéral, alors que son parti (5,2% des suffrages) n’y a arithmétiquement pas droit. «Il nous faut une alliance du centre.
Dans l’économie, les PME doivent travailler ensemble pour exister face au géant de la branche», dit ce patron d’une petite entreprise de l’Emmental bernois. Qui tient à préciser : «Il ne s’agit pas simplement d’élaborer un plan de sauvetage d’Eveline Widmer-Schlumpf, mais de fixer quelques priorités pour la prochaine législature.»
L’autre vainqueur des élections, le président des Vert’libéraux, Martin Bäumle, va dans la même direction. «Oui, il faudra effectivement nous entendre sur des thèmes concrets, comme l’énergie, les finances, la santé ou encore les migrations.»
Sa collègue, Isabelle Chevalley, est de loin la plus volontariste. «Une alliance au centre droit me paraît possible», déclare-t-elle. Mais elle la voit d’abord dans une «forme de holding» à créer avec le PDC et le PBD. Pas de fusion bien sûr, mais tout de même une petite révolution dans une collaboration institutionnalisée: «Pourquoi des groupes distincts ne siégeraient-ils pas ensemble ?» interroge-t-elle. Une «holding» qui compterait déjà 49 sièges au Conseil national, contre 54 à l’UDC, sans parler des 30 sièges du PLR.
Précisément, c’est au PLR que l’alliance du centre droit suscite le moins d’empressement. Difficile de trouver dans ses rangs des gens vraiment convaincus. Le président sortant, Fulvio Pelli, n’y a jamais cru. Quant à la future femme forte du parti, même si elle n’en brigue pas la présidence, la conseillère aux Etats Karin Keller-Sutter (SG), elle joue l’expectative face aux succès des Vert’libéraux et du PBD. «J’attends de voir comment ces nouveaux partis vainqueurs des élections vont se profiler à Berne. Pour l’instant, ils n’ont pas encore fait leurs preuves.» On ne peut pas totalement lui donner tort. En matière de programme, ces deux partis ressemblent à une «boîte noire», selon une expression souvent utilisée par leurs détracteurs.
Dans l’immédiat, le PLR sera trop occupé à faire l’autopsie de sa défaite pour penser à un tel projet. «Nous devrons d’abord avoir le courage de nous remettre en question», dit le conseiller national zurichois Ruedi Noser, qui verrait toutefois d’un bon oeil une collaboration avec les Vert’libéraux.
Le problème, c’est que Martin Bäumle, lors de la création de son parti, aurait souhaité être accueilli par le groupe radical, mais qu’il ne l’a pas pu. Et qu’il ne l’a peut-être pas oublié. C’est d’ailleurs une des raisons inavouées pour lesquelles il souhaite donner un deuxième siège à l’UDC au Conseil fédéral au détriment de Johann Schneideœummann.
Quoi qu’il en soit, une alliance au centre droit ne pourra jamais se faire sans ses deux moteurs, le PLR et le PDC. De vieux renards de la politique comme l’ex-secrétaire général du PDC, Raymond Loretan, et l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin en sont de fervents adeptes.
Contre l’immobilisme. Pour les élus, le thème reste encore souvent tabou. Mais la jeune génération, celle qui débarquera probablement à Berne dans quatre ou huit ans, y réfléchit sérieusement. Ainsi les Genevois Murat Julian Alder (PLR, 30 ans) et Guillaume Barazzone (PDC, 29 ans) proposent-ils d’exporter le modèle genevois de L’Entente à Berne.
«Nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de nous chamailler au centre droit, de mettre en avant ce qui nous divise, plutôt que ce qui nous unit», souligne le député Guillaume Barazzone, sorti premier des viennent-ensuite sur la liste PDC. «Nous devons éviter que la Suisse ne soit gouvernée par une coalition de l’immobilisme et des alliances contrenature entre les socialistes et l’UDC», ajoute le constituant Murat Julian Alder.
Derrière cette démarche «républicaine», tous deux veulent profiler la Suisse comme un pays ouvert à l’Europe et au monde, en opposition frontale avec l’image de Heidiland que veut en donner l’UDC. L’échéance du 14 décembre constituera un premier test important à cet égard. Au Conseil fédéral, les deux sièges les plus menacés sont assurément ceux d’Eveline Widmer-Schlumpf et de Johann Schneider-Ammann. Leur sauvetage commun est dès lors primordial. Si le centre droit se déchire à cette occasion, il risque fort d’imploser tout au long de la législature.
Election du Conseil fédéral
Le scénario auquel on aura, hélas, peu de chance d'assister
Plutôt que d'élire un deuxième UDC, pourquoi ne pas virer le premier?
Pendant des décennies, la réélection du Conseil fédéral, le deuxième mercredi de la première session de la législature, a figuré comme une formalité gentillette. Depuis 2003, elle s’est muée en matinée des règlements de compte impitoyables: deux non-réélections de ministres en exercice, qui dit mieux? Ne serait-il pas temps de faire évoluer ce rituel expiatoire? Ne seraitil pas temps que cette élection serve à définir ce pour quoi elle a été prévue: la désignation d’un gouvernement fonctionnel pour quatre ans.
Dans leur boule de cristal fédérale, maints observateurs prédisent pour ce 14 décembre le maintien de la formule gouvernementale actuelle (2 PS, 2 PLR, 1 PDC, 1 UDC, 1 PBD): les six sortants seront réélus et, au dernier tour, un socialiste latin sera désigné.
D’autres plaident pour une régularisation de la situation de l’UDC : même privé de sa superbe conquérante, le premier parti de suisse aurait «droit» à deux sièges. Exit donc Eveline Widmer-Schlumpf ou Johann Schneider-Ammann ou encore Didier Burkhalter, pour laisser place à un second blochérien, même si le parti s’avère, à ce jour et malgré l’insistance de sa revendication, incapable de préciser les noms de candidats potentiels.
Ces tenants de la concordance mathématique rejouent en fait le scénario de 2003: ils veulent croire que la satisfaction des prétentions UDC fera rentrer ce parti dans le rang et le rendra respectueux des institutions et des usages. Ils se mettent le doigt dans l’oeil une seconde fois. L’expérience a été tentée avec le plus doué et le plus emblématique des membres de l’UDC, elle a lamentablement échoué. De 2003 à 2007, Christoph Blocher a méprisé nos équilibres institutionnels, il ne s’est pas mis au service des Suisses comme tout élu par l’Assemblée fédérale se doit de le faire.
L’UDC n’est qu’une force de frappe électorale. Elle n’est pas un parti gouvernemental. La preuve? Le bilan désastreux d’Ueli Maurer à la tête du Département de la défense. Incapable de fournir une vision claire des menaces contre la sécurité des Suisses, le Zurichois agace prodigieusement les parlementaires qui lui ont accordé leur confiance.
Un gouvernement n’est pas une addition de prétentions. Il se doit de fonctionner, ce qui requiert une certaine «chimie» entre ses membres, un minimum de loyauté et de compétences. La concordance est un moyen (il s’agit d’intégrer les principales forces politiques pour que l’exécutif ne soit pas désavoué par le peuple lors des votations), mais ce n’est pas un but en soi.
Le 14 décembre, l’Assemblée fédérale devrait donc virer l’incompétent Maurer et donner satisfaction à la majorité des Suisses qui veulent, selon plusieurs sondages concordants, le maintien d’Eveline Widmer-Schlumpf au Conseil fédéral. Quant au siège laissé vacant, il devrait être attribué à un Vert alémanique, libéral ou pas, garant de la ligne de la nouvelle coalition gouvernementale.
Conseil national
Le choc des trois blocs
Rapports de force au Conseil national
Depuis 1959, les rapports de force entre les trois blocs du Conseil national n’ont que peu évolué. Lors de la prochaine législature, le centre droit a toutes les cartes en main s’il parvient à serrer les rangs: il s’est renforcé en 2011 et comptera 81 sièges au total (PLR, PDC, Vert’libéraux, PBD et évangéliques), contre 62 à la gauche (PS et Verts) et 54 à l’UDC.
C’est dire qu’il détient le pouvoir d’imposer ses solutions de compromis, sauf dans le cas d’alliances contre-nature entre l’UDC et le PS qui ont, par exemple, coulé la 11e révision de l’AVS. Les élections de 2011 marquent donc un coup de frein à la polarisation, même si la gauche et l’UDC conservent un indéniable pouvoir de blocage. Extrêmes gauche et droite ont quasiment disparu de l’hémicycle.

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