Un cri. Et voilà qu’une meute de gosses prend en chasse un reporter occidental. Il photographiait des tas d’ordures qui jonchent désormais la place Al-Tahrir, transformée en grande kermesse avec ses tentes et ses centaines de stands où s’étalent paquets de cigarettes, boissons et dorra, ces épis de maïs dorés sur un brasero. L’homme, sans trop comprendre ce qui lui arrive, se fait arracher son appareil photo par ces «révolutionnaires» en herbe surexcités. Justiciers prêts à lyncher ceux qui salissent leur mouvement… Alors que l’Egypte a vécu lundi et mardi ces deux premiers jours d’élections libres depuis les années 50, les Indignés du Caire sont nerveux. Fatigués aussi après plus de deux semaines de «combat». Ils savent que leur révolution peut leur échapper. Décodage.
Un vote exemplaire? Des queues sans fin sur les trottoirs menant aux bureaux de vote. Des militaires débonnaires, mais armés, à l’entrée. Partout des banderoles vantant les mérites des candidats. La participation au vote a dépassé les espérances, mais il ne fut pas aussi exemplaire que les militaires l’affirment. Bourrages d’urnes, bureaux contrôlés par les seuls islamistes, manque de listes de candidats… Les méthodes du régime Moubarak ont de belles années devant elles. «Ces élections tombaient à pic pour calmer les esprits», estime Wael Gamal, grande plume politique de la presse égyptienne et directeur du journal Al Shorouk. «Mais le problème, c’est que personne n’a eu le temps de les préparer.» Autre source de contestation: la complexité de ce scrutin à plusieurs tours et se déroulant sur plusieurs semaines.
Le régime Moubarak est-il vraiment tombé? Non, affirment les Egyptiens de la place Al-Tahrir et en dehors. Si la tête est tombée, le corps vit encore. Il est même plus puissant que jamais. Un exemple: les bourreaux de jeunes de la liberté, les martyrs, ont été promus et assurent même la sécurité électorale. Les juges corrompus d’hier contrôlent les bureaux de vote. Tantaoui est l’ancien ministre de la Défense de Moubarak. «Vous savez d’où sort le nouveau premier ministre Kamal el-Ganzouri? s’amusent les Cairotes. Des archives de Moubarak.»
Quelle légitimité pour le pouvoir militaire? «Ces élections sont un piège», estime Mohamed Slime. Ce politologue, qui campe sur Al-Tahrir, les a boycottées. Comme les irréductibles de la révolution. «Dans ce pays, seul le président peut convoquer le corps électoral. Et nous n’en avons plus.» Voter revient donc à légitimer Tantaoui alors qu’il n’a pas été élu. «Nous ne pouvons pas jouer le jeu de militaires qui nous ont gazés et qui ont tué des centaines de personnes. Avant de donner sa voix, il faut les juger.» Les intellectuels, dont le célèbre romancier Alaa El Aswany, reconnaissent aujourd’hui s’être trompés en faisant confiance aux militaires comme force de transition. Leur mot d’ordre: résister pour transmettre le pouvoir aux civils.
Et les islamistes? En bons opportunistes, les Frères musulmans ont mis le paquet pour gagner la Chambre à leur cause et former le gouvernement. Ils ont même poussé le luxe de faire alliance avec l’armée en reniant la révolution. Les chrétiens, eux, sont tétanisés devant ce raz-demarée annoncé. Ils redoutent qu’ils feront les frais d’une islamisation très tendance dans le monde arabe. Mais pour beaucoup, le sang n’a pas fini de couler dans l’Egypte de l’après-Moubarak.
La fin de la révolution? Même s’ils disent vouloir mourir sur place plutôt que de quitter Al-Tahrir, les révolutionnaires sont sous pression. Probable que les militaires se montrent moins patients après le vote. Probable que les Egyptiens de la rue se fatiguent aussi de tout ce remueménage. Probable aussi que les médias, notamment occidentaux, se lassent et regardent ailleurs, laissant les jeunes sans leurs caméras protectrices. Ils savent qu’ils jouent gros. «Ne nous abandonnez pas», murmure Honda, 17 ans, qui pleure sur cette révolution au goût d’inachevé. «Nous sommes forts. Mais si vous partez, les militaires nous massacreront.»
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