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Etudiants
Une sauce indigeste de revendications

Par Tasha Rumley - Mis en ligne le 02.12.2009 à 16:59

Les universités suisses s’embrasent dans un combat contre la réforme de Bologne et la «marchandisation» des études. Imbroglio à démêler.

Comme des dominos, les universités de Suisse tombent dans la révolte étudiante les unes après les autres. Le 25 novembre, celle de Lausanne a, à son tour, raccroché un mouvement jusqu’alors alémanique, importé d’Autriche et d’Allemagne. Sacs de couchage dans les auditoires et pancartes incendiaires dans les couloirs, les universités se la jouent Mai 68 dans la perplexité générale, que ne dissipent pas d’obscurs slogans comme: «L’éducation n’est pas à vendre.» Au-delà du goût historique pour la manifestation, les étudiants ont des revendications réelles. Mais elles se déversent sans distinction – problèmes globaux ou locaux, liés à Bologne ou structurels. Tentative de démêlage.

01 Bologne, réforme honnie

La réforme de Bologne incarne la principale bête noire des militants, qui lui reprochent notamment une moins bonne accessibilité aux études. En ligne de mire, les difficultés que rencontrent dorénavant les 78% d’étudiants qui travaillent en parallèle (23% le font par nécessité). L’instauration des niveaux bachelor et master a rigidifié les plans d’études, autrefois lar-gement laissés à l’organisation personnelle. Désormais, l’étudiant progresse par modules où certains cours sont obligatoires. Plusieurs facultés ont instauré des listes de présence, afin de priver de validation dès trois absences, indépendamment du travail fourni. «C’est un produit dérivé de Bologne, dénonce Aline Burki, secrétaire générale de l’Union suisse des étudiants (UNES). Il n’est pas exigé par la réforme et nie la liberté académique.»

Bologne blesse également au niveau des promesses non tenues de la mobilité. L’unification du système des crédits devait faciliter les semestres à l’étranger et surtout la validation des cours suivis. Mais à leur retour, les étudiants rencontrent d’énormes difficultés à faire reconnaître le travail accompli sous d’autres cieux ou reçoivent un nombre de crédits différents selon leur faculté. Et cela, même dans le cas d’un échange avec une université helvétique. En 2006, ils n’étaient que 26% à se lancer dans un échange, contre 24% en 2002, ce qui constitue une hausse bien en deçà des espoirs. La systématisation des équivalences se présente comme le chantier principal auquel les unis doivent maintenant s’atteler.

Les associations reprochent également à la réforme de muer les étudiants en «consommateurs», qui tentent d’engranger un maximum de points à moindre effort pour décrocher leur bachelor (180 crédits). Un reproche à la mémoire courte, qui oublie que la réputation a toujours joué un rôle dans le choix des cours et que les étudiants lorgnaient déjà vers les attestations faciles du temps de la licence. «Il ne faut pas idéaliser l’ancien système, rétorque Peter Streckeisen, maître assistant à Bâle, auteur d’une déclaration de soutien du corps professoral. Critiquer Bologne ne signifie pas que l’ont veut retourner dans le passé, nous cherchons une alternative.»

02 Revendications structurelles

Ce sont également les problèmes récurrents que les militants soulèvent, au risque de tout fourrer sous la banderole «Bologne», alors qu’il faudrait interpeller la Confédération et les cantons: auditoires bondés, manque chronique de logements et faible taux d’encadrement des étudiants, entre autres. Par ailleurs, le serpent de mer de la gratuité refait son apparition, afin d’abolir les 600 à 700 francs par semestre que demandent les universités du pays. «Etudier est un droit et les droits sont gratuits», clame un militant lausannois qui, comme tous ses camarades, exige l’anonymat. A ses côtés, un confrère glisse qu’il aurait été «stratégiquement trop faible de se contenter d’exiger le gel des taxes d’études». Regard noir du premier, qui interrompt aussitôt cette version officieuse.

La sous-représentation des femmes dans les instances professorales fâche également. Selon les chiffres de 2008, la parité est maintenant parfaite au premier cycle. Mais la présence féminine s’effrite à mesure que l’on gravit les échelons, puisque les femmes ne détiennent que 15% des postes de professeur. Dorénavant, les services de l’égalité de chaque université veillent au grain et «l’écartement d’une candi-dature féminine doit être justifié par écrit», ajoute Sylvie Fee Michel, présidente de l’association des étudiants de Zurich StuRa. L’équilibre nécessite du temps, afin que les cohortes d’étudiantes arrivent aux postes supérieurs.

Au final, c’est surtout la «marchandisation» de la recherche qui électrise les militants. Les associations dénoncent le fait que c’est sa rentabilité économique qui détermine son financement. Dernièrement, les fonds privés se sont multipliés dans les maisons du savoir: à Zurich par exemple, ils constituent 7% du budget total et détiennent une vingtaine de chaires sur 440. Il arrive même qu’à la mise au concours de postes, l’apport de moyens financiers apparaisse comme qualification requise. «Sous la notion de fonds privés, il y a beaucoup de fondations à but non lucratif, tempère Andreas Fischer, recteur de l’université. Pour la recherche d’un professeur, il s’agit plutôt de subsides du Fonds national suisse, qui attestent que ses recherches sont compétitives.»

Globalement, «l’économisation» de la recherche et la menace qu’elle représente pour son indépendance restent difficiles à évaluer. Mais le concept fait mouche auprès des étudiants à fort potentiel gauchiste.

03 Quels enjeux locaux?

A Vienne, où les premières manifestations ont éclaté à la fin d’octobre déjà, ce sont le numerus clausus et la hausse des taxes d’études qui ont mis le feu aux poudres. La fronde a ensuite gagné l’Allemagne puis la Suisse alémanique, et enfin romande. Si le mouvement se déclare européen, il s’intègre parfois à des combats locaux. En Suisse, c’estclairement à Zurich que la situation est la plus tendue: le 14 décembre, le Grand Conseil doit voter une coupe de 22 millions au budget dans l’éducation tertiaire, qui mènerait à doubler les taxes d’études. Les insurgés de Unsere Uni, qui ont occupé l’auditoire principal pendant deux semaines, tentent de mettre la pression avant le vote. Or, comme le rappelle Andreas Fischer, une telle augmentation des taxes est légalement problématique, car la loi stipule qu’elles doivent être fixées en correspondance avec celles des autres universités. «Si le Grand Conseil coupe dans notre budget, nous ne pourrons pas doubler nos taxes d’un coup, prévient le recteur. Nous devrions alors procéder par paliers et économiser dans d’autres secteurs.»

Le cas zurichois a déclenché une onde de choc parmi les étudiants de toute la Suisse, car il pourrait constituer un précédent: si la plus grande université du pays cède (répondant ainsi par ailleurs à un voeu d’economiesuisse), les autres pourraient suivre et la loi serait respectée, avec un nivellement par le haut. «Les taxes suisses sont moins élevées qu’aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, concède Rahel Imobersteg, de l’UNES. Mais contrairement à ces deux pays, un diplôme universitaire en Suisse n’amène en général pas à être mieux payé dans sa vie professionnelle par la suite. La situation n’est donc pas comparable.»

04 Pourquoi maintenant?

C’est en 1999 que le processus de Bologne a été enclenché. Pourquoi diable s’insurger maintenant? «Nous approchons de 2010, qui avait été fixée comme échéance pour que Bologne soit fonctionnel et ce n’est pas le cas», avance la Zurichoise Sylvie Fee Michel. Or, les étudiants n’ont pas tous ce calendrier en tête: la plupart des groupuscules ont suivi une réaction en chaîne, s’inspirant les uns des autres. «Sans les manifestations en Autriche, il n’y en aurait pas eu en Suisse», appuie Andreas Fischer.

Si le mimétisme explique la diffusion de la grogne, il n’éclaire pas son commencement, qui s’avère plus planifié que ne le montre le chaos ambiant. Parallèlement à la traditionnelle Journée internationale des étudiants du 17 novembre s’est ajoutée la semaine spéciale «L’éducation n’est pas à vendre». Les cercles militants tels que Vague européenne ont fait circuler l’appel à l’action, qui s’est ensuite diffusé d’une université à l’autre via des contacts privés. «Nous savions que les Bâlois occuperaient l’uni, alors nous avons voulu mener une action et décidé l’occupation en assemblée», raconte une militante zurichoise. A Lausanne, son homologue reconnaît que le groupe s’est d’abord mobilisé «et ensuite, en discutant, nous avons découvert les problèmes». La révolte est donc loin d’être spontanée, résultat d’une colère qui éclaterait après avoir longuement couvé. Au contraire, la récente étude menée par l’UNES et la conférence des recteurs a montré que 59% des étudiants sont contents de leur formation et 15,5%, très contents.

05 Qui organise la révolte?

A Zurich, Bâle, Berne, Genève et Lausanne, les militants se comptent par quelques centaines. Etonnamment, ils ne sont pas issus des associations d’étudiants permanentes, mais de groupuscules chaotiques et plus virulents, sous la dénomination générique Unsere Uni (Notre uni). Militants turbulents, ils ont eu tôt fait d’effrayer les députés cantonaux – par qui passe la négociation sur les taxes d’études – qui refusent généralement de les rencontrer. Dès lors, les associations permanentes jouent le rôle délicat de médiatrices auprès des élus, du rectorat, des militants mais aussi des étudiants opposés à la révolte. A Zurich, la StuRa récolte leurs doléances, comme celles des économistes en herbe qui ont lancé une pétition en ligne pour faire cesser l’occupation.

Après plus de deux semaines, la mobilisation retombe. A Zurich, Unsere Uni a accepté l’offre d’Andreas Fischer de déménager de l’auditoire principal pour un pavillon où les débats continuent. Idem à Bâle. A l’heure où nous mettons sous presse, les militants lausannois envisagent également de cesser l’occupation sauvage pour un autre auditoire, en accord avec le rectorat.


UNE RÉVOLTE EN VRAC

RÉCRIMINATIONS GÉNÉRALES ET ANTIBOLOGNE: rigidité des cursus, économie de la recherche, infrastructures et encadrement.

ENJEUX LOCAUX: Zurich pourrait doubler ses taxes d’études et être suivie des autres unis.

ÉTUDIANTS DIVISÉS: les militants débordent les associations permanentes et fâchent certains.




Tags: Universités, étudiants, réforme de Bologne, revendications,

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