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BERNE, AMBASSADE DE FRANCE, 2002 Remise de la Légion d’honneur à Jacques Chessex, ici avec Nourissier.
Philippe Pache

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Décès de François Nourissier
Une soirée avec Jacques Chessex

Par MANUEL CARCASSONNE - Mis en ligne le 23.02.2011 à 14:09

Septembre, 2002. Une douceur d’été qui se prolonge et transforme Berne en ville italienne, ocre, douce. François Nourissier, sa femme Cécile Mulhstein, dite Tototte ou Toto, Jacques Chessex, nous dînons sous des arcades, il y a du vin blanc, tout est suspendu dans l’air tiède, tout est oublié, pour un moment.

Cette Miss P. pour Parkinson qui fait trembler François comme une feuille à l’automne, l’alcool, cette «eau de feu», qui atteindra mortellement la si charmante, la si mélancolique Toto, les soucis des uns et des autres, les académies, les postures.

De ce dîner, je suis le seul survivant. De ces deux illustres écrivains, je suis le cadet. Je dois à François Nourissier mon entrée chez Grasset, il y a vingt ans, à 24 ans. «On te trouvera bien quelque chose à faire», souriait-il dans sa barbe blanche, avant de me présenter au sphinx Jean-Claude Fasquelle.

Grasset ne marchait pas à la tisane. Je voyais, mi-apeuré mi-sceptique, un pan du vingtième siècle s’éclairer et revivre. Les noms, le papier, la servitude volontaire d’une profession délirante. Une autre époque, d’autres mœurs.

Je lui dois aussi de connaître Jacques, dont je suis devenu l’éditeur, peu à peu, quand il était moins lu, plus lointain qu’aujourd’hui où ce disparu compte un nombre étonnant d’amis.

On vient de remettre la Légion d’honneur à Jacques Chessex, on se presse autour de lui à la résidence de l’ambassadeur français à Berne. Jacques n’aime pas les mondanités, ni les honneurs, il est pressé d’en finir.

De quoi parle-t-on au cours de ce dîner? Du canton de Vaud, des paysages, de la maison que François possède sur une hauteur à Caux. Sans doute un peu de Grasset, que François vient de quitter pour Gallimard, pas un sujet sur lequel j’ai ce soir-là une folle envie de m’étendre, et toujours, entre les deux hommes, de l’amitié qu’ils portent à Jérôme Garcin.

Tototte rit, commente, observe, derrière des lunettes noires: cette fine femme blonde, une flammèche, toute de vivacité et d’attention aux autres, est la part de drôlerie décalée, d’un homme rompu a toutes les ruses de la République des Lettres.

On dira: le mandarin, le secrétaire puis le président de l’Académie Goncourt, l’homme pressé couvert de distinctions comme un maréchal soviétique, l’ami d’Aragon, de Paul Morand, de Maurice Rheims, de Jean d’Ormesson, chez qui je l’ai connu, l’éditorialiste des années durant du Figaro Magazine, quel poncif, quel ennui, quelle tristesse.

On dira qu’il a connu et entretenu les compromis d’une profession sous l’éternel soupçon. On dira ce qu’on voudra, car l’essentiel est la passion de la littérature.

Je répondrai: il était amical, fidèle, il incarnait l’homme de lettres soucieux de transmission, d’héritiers, attentif, joueur, parfois patelin, parfois atrocement direct.

Même s’il m’effrayait par une conception d’une rare noirceur de l’existence, cet autobiographe, ce petit bourgeois devenu propriétaire, ce Lorrain devenu si Parisien, cet heureux mué en malheureux, m’étonnait, me captivait. Je voyais le siècle en lui, mais charnel, mais présent, et à distance des manuels d’histoire littéraire.

De toutes mes conversations avec lui, je ne retiens qu’une chose: je n’ai pas entendu une sottise. Son jugement allait comme une flèche, impitoyable, et s’il l’amollissait tardivement d’un préjugé social ou mondain, je voyais dans ses yeux, dans son sourire, dans la caresse souple de ses mains sur sa barbe, toute l’ironie qu’il pouvait y mettre.

Bien sûr, il y avait des flatteurs! N’ai-je pas entendu chez lui, rue Henri Heine, entre les tableaux et les livres, dans cette maison de commandeur, une éditrice parisienne lui dire, larmoyante: «François, tu es si beau!»

Jacques et François parlaient d’égal à égal, d’un fauve l’autre, d’une conception littéraire l’autre, et il faudra bien un jour qu’un historien des Lettres établisse une correspondance entre ces deux romanciers d’euxmêmes, ces flaubertiens secs, ces lyriques soudains.

Voilà: le dîner est fini, nos amis sont fatigués. François et Tototte marchent à petits pas vers leur hôtel. Je me souviens de la mélancolie qui me serra le cœur. Je n’aime pas voir vieillir ceux que j’ai connus si vaillants, forts, habiles, et qui m’ont donné un peu de leur temps.

Je survis à ce temps qui a disparu. Nos amis ne sont pas morts, «Tant que vous penserez à moi» disait Emmanuel Berl dans une série d’entretiens avec Jean d’Ormesson. Nos amis ne sont pas morts.





Tags: François Nourissier, Jacques Chessex,

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