L’odeur âcre des dizaines de milliers de bougies donne la nausée. A moins que ce ne soient tous ces jeunes visages fermés, la mâchoire serrée et l’émotion ravalée. Pas d’effusions ni de bruyants sanglots devant la cathédrale d’Oslo, ce dimanche 24 juillet, où s’est donné rendez-vous une nation de 5 millions d’endeuillés.
«AUJOURD’HUI, LES GENS DÉCOUVRENT QU’ILS ONT JOUÉ AVEC LE FEU, À PARLER DES MUSULMANS COMME DES JUIFS DANS LES ANNÉES 30.» Thomas Eriksen, anthropologue
Cela ne fait même pas deux jours que l’explosion au centre-ville et la fusillade sur l’île d’Utoeya ont fait basculer la paisible Norvège – paradis épargné par la crise économique et le naufrage de l’euro – dans l’horreur de l’extrême droite. Les Norvégiens émergent à peine du cauchemar.
Le nombre définitif de victimes n’est pas établi, les plongeurs continuent de chercher des corps au large d’Utoeya et l’identité des défunts reste secrète. Pas question de donner en pâture ces destins fauchés à un déferlement médiatique: la société s’est entendue pour conserver sa décence. Les partis ont même repoussé l’ouverture de la campagne des élections municipales du 12 septembre.
Comme dans un moulin. Lundi matin, les fonctionnaires retournent au travail. Ils ignorent dans quelles conditions, car la déflagration a fait sauter les vitres bien au-delà du bâtiment du premier ministre et de celui du Ministère de l’énergie. Le quartier entier est barré et gardé par les militaires.
Les offices gouvernementaux se collent les uns aux autres au cœur de la ville, s’offrant en cible désignée. Et facile. Car la Norvège, comme la Suisse, jouit de cette accessibilité, où on entre dans l’administration comme dans un moulin.
C’est pourquoi les Norvégiens s’étonnent que la demi-tonne d’explosif n’ait fait «que» huit victimes. La bombe a explosé à 15h26, soit 26 minutes après la fermeture des bureaux. En été, les fonctionnaires suivent un horaire allégé. Au moment de la déflagration ne restaient que les retardataires.
Anders Behring Breivik, l’homme capable d’écrire un manifeste de 1500 pages pendant neuf ans et de planifier son attaque depuis 2009 aurait-il négligé son heure? Les fonctionnaires en doutent. Ils pensent plutôt avoir servi de diversion afin de retenir la police pour que Breivik fusille tranquillement les jeunes travaillistes sur Utoeya. Un carnage plus susceptible de marquer les masses et l’histoire, comme il le souhaitait.
Cette théorie empire le mal-être des rescapés. Marius Ringsrud n’oublie pas ce corps sans vie qu’il a vu au sol. Son regard fuit dans le vide alors qu’il raconte le chaos juste après l’explosion, lorsqu’il a quitté son service des archives après l’avoir soigneusement verrouillé. «Tout le monde était choqué, personne ne savait où aller.»
Car les habitants d’Oslo ont mis du temps à comprendre ce qui leur arrivait. «La déflagration a été si violente que chacun a cru que cela s’était passé juste à côté, raconte Silje Synnove. Mon mari a pensé que le tram avait embouti une voiture.»
Elle-même, employée au Ministère des transports à un bloc de l’explosion, s’est dit qu’une grue était tombée sur son bâtiment. Elle décrit un «glissement progressif» jusqu’à réaliser que la Norvège avait subi un acte terroriste, qui a plongé dans la stupeur plus que dans la panique.
Immigrés frappés. Chacun a songé aux islamistes. «Sur Facebook, des commentaires racistes ont surgi tout de suite», se désespère Silje, engagée à la Gauche socialiste. «J’ai même entendu que des immigrés se sont fait frapper et éjecter du bus», raconte Hampus, avec la rage de ses 17 ans.
Avec moins de 12% de population immigrée (mais récente), la Norvège traverse un débat public focalisé sur la perte de l’identité nationale. Le Parti du Progrès capte 20 à 25% des électeurs en se profilant sur le seul thème de l’immigration.
Anders Jupskas, politologue, observe que «cela fait dix ans que les musulmans sont pris pour cible dans la rhétorique politique». Pourtant, il juge le bilan de l’intégration par le parti au pouvoir, le Labour, plutôt positif. «Les secundos sont par exemple surreprésentés dans les universités. Cependant, il y a d’énormes différences entre les groupes de migrants: les Irakiens, les Afghans et les Somaliens ont le plus de difficultés.»
Le néonazisme n’était plus un souci de la Norvège depuis les années 80 et 90, malgré le meurtre raciste gratuit en 2001 d’un jeune métis, qui a marqué les esprits mais apparaissait comme un cas isolé. C’est plutôt l’anti-islamisme ordinaire qui gangrène la société.
Dans la rue, il n’est pas rare d’entendre que la méthode choisie par Anders Behring Breivik est certes abominable, mais ses idées méritent d’être entendues. «La Norvège a été trop naïve, à croire que personne ne lui voudrait du mal», pense Tobias. A 17 ans, il s’inquiète de la criminalité qu’il associe à l’immigration, tout en jurant être «la personne la moins raciste de la terre».
Un pays trop épargné. Lundi soir, 100 000 à 150 000 Norvégiens se massent dans le port d’Oslo dans une «marche des fleurs». On découvre le tableau d’une population loin d’être «multikulti» comme le dénonce Breivik, très homogène dans ses traits et branchée dans son look.
Au micro défilent les dirigeants et des proches de victimes. Des discours dont les journalistes étrangers arrivés en masse ne saisissent que les mots «démocratie» et «tragédie», ressassés comme une antienne. Sur scène, une chanteuse fragile entonne un air populaire, repris dans un murmure collectif saccadé de sanglots. Un adolescent s’écroule, la peau blême comme la pierre. Les samaritains l’emportent.
«CELA FAIT DIX ANS QUE LES MUSULMANS SONT PRIS POUR CIBLE DANS LA RHÉTORIQUE POLITIQUE.» Anders Jupskas, politologue
Qu’adviendra-t-il donc de la «démocratie» après la «tragédie»? Le premier ministre le répète à l’envi, son gouvernement répondra à la terreur par «plus de démocratie». Le slogan ne signifie rien d’autre qu’«il n’y aura pas moins de démocratie», comme cela fut dénoncé aux Etats-Unis à la suite du 11 septembre, mais la tournure positive sonne nettement mieux.
Quant à l’annonce, après quelques heures, que l’auteur du massacre était «Norvégien de souche», elle est tombée comme un soulagement. Un coupable immigré aurait mis le feu aux poudres, dans une société où la bonne santé économique – issue de l’exploitation du pétrole – exacerbe le nationalisme.
«La Norvège et la Suisse sont similaires sur ce plan, observe l’anthropologue Thomas Eriksen. Elles ont été épargnées par les guerres mondiales, protégées par la mer et les montagnes, et ne sont d’une manière générale pas habituées aux catastrophes.»
Même l’ONU alimente la fierté nationale, en désignant la Norvège comme lieu où il fait le mieux vivre depuis dix ans consécutifs. A cela s’ajoute la vision du naufrage européen, qui conforte les Norvégiens dans le bien-fondé de leur choix de faire chemin à part; les sondages n’ont jamais été aussi défavorables à l’adhésion européenne qu’en ce moment.
Preuve de cette presque indécente prospérité économique, l’îlot de cherté helvétique ressemble au rayon M-Budget face aux prix en couronnes norvégiennes.
Préserver les privilèges. C’est de la volonté de préserver ces privilèges que se nourrit le mouvement anti-immigrants. Comme bien des Norvégiens, Breivik la couple à un ressentiment tenace pour le Labour au pouvoir, «qu’il accuse d’avoir trahi l’idée de la nation en ouvrant les portes», précise Thomas Eriksen.
Mais la tuerie devrait remettre certaines idées en place, espère-t-il. «Aujourd’hui, les gens découvrent qu’ils ont joué avec le feu, à parler des musulmans comme des juifs dans les années 30.» A court terme, il prédit un recul du Parti du Progrès, d’autant plus que le Labour sort auréolé du sceau des martyrs.
Sur le plan humain par contre, la société sort blessée, mais aussi confuse et désécurisée. Au moment où le monde occidental s’apprête à célébrer les 10 ans du 11 septembre, les attaques norvégiennes augurent une nouvelle ère.
«La population se retrouve coincée entre deux extrémismes, explique Thomas Eriksen. Cela avait débuté lorsque George W. Bush déclara la “guerre à la terreur”, mais c’est maintenant évident: le monde se surpolarise. Breivik est l’image miroir d’Oussama Ben Laden.» Ben Laden est mort. Vive l’extrême droite?
Portraits de deux victimes : Bano et Diderik, fauchés à Utoeya
Le camp de formation sur l’île attire chaque été des centaines de jeunes. Il appartient à la tradition politique du pays.
Sur la photo, Bano et Diderik ont cet air enjoué de ceux que la vie et – qui sait? – une carrière politique attendent. Leur portrait est suspendu à certaines fleurs dans la marche d’hommage à Oslo, trois jours après ce funeste 22 juillet.
Les deux travaillistes de 19 ans n’ont d’abord pas été retrouvés sur l’île d’Utoeya. Alors, leurs copains d’école de Nesodden, une bourgade de quinze mille habitants à quelques kilomètres d’Oslo, ont fait circuler leurs portraits.
Dans l’intervalle, Diderik a réapparu. Il est aux soins intensifs, apparemment avec une balle dans la tête. «On ne sait pas s’il se réveillera et, s’il le fait, s’il sera encore lui-même», racontent Hampus et Tobias, 17 ans, qui le connaissent de vue. Diderik venait d’obtenir son diplôme et devait commencer l’université à la rentrée, en faculté d’histoire. Un garçon plutôt calme, passionné de lecture et de politique.
Hampus connaît mieux Bano, au côté de laquelle il a siégé toute l’année au Conseil des étudiants. Il décrit une fille soucieuse, transportée par ses convictions politiques mais aussi joueuse de handball, qui savait profiter de la vie. «Elle était toujours contente et très communicative, ajoute Tobias. Tout le monde la connaissait.»
Les deux adolescents parlent d’elle au passé, ils ont perdu l’espoir qu’elle ait survécu. D’origine kurde, Bano œuvrait chez les travaillistes de longue date. Le 18 juillet, quatre jours avant la tragédie, la section de Nesodden l’avait désignée 11e sur la liste des élections municipales du 12 septembre. Sur Facebook, on trouve même une photo d’elle avec sa sœur en compagnie du premier ministre. Sa cadette était également sur Utoeya, dont elle est sortie indemne.
Militant pour la démocratie, Hampus avait reçu l’invitation au camp d’Utoeya. «Mais vu que je ne m’identifie à aucun parti, je n’y suis pas allé.» En Norvège, passer ses vacances en camp n’a rien d’extraordinaire.
«C’est une tradition très ancrée, qui s’est étendue à tous les partis de gauche et du centre, explique le politologue Anders Jupskas. Le Parti travailliste a reçu l’île d’Utoeya dans les années 50 et a commencé à y organiser des camps, qui ont lieu chaque année depuis.»
Tous ses dirigeants, y compris Jens Stoltenberg, y ont fait leur éducation politique et viennent à leur tour la dispenser. «Ce serait faux de croire que c’est un rassemblement de l’élite, prévient Thomas Eriksen, anthropologue. Il y a d’ailleurs beaucoup de jeunes issus de l’immigration.»
Ces camps sont réputés pour avoir su allier enseignement et plaisir, même si l’alcool y est formellement interdit, mais introduit en douce. Soirées guitare au coin du feu, parties de pêche et jeux de vilains sous les tentes en ont fait la réputation, capable d’attirer sept cents jeunes sur Utoeya.
«Tous ne se destinent pas forcément à une carrière politique, certains viennent juste pour s’amuser», pense Tobias. «Mais parmi ceux qui ont été tués, il y avait peut-être un futur premier ministre», s’étrangle Hampus.
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