Ce n’est plus une question de vie privée. En attribuant l’entière responsabilité de la transaction controversée du 15 août 2011 à son épouse Kashya, Philipp Hildebrand a exposé une épouse jusque-là discrète et indépendante. Devant la presse, il a évoqué son attrait presque obsessionnel pour le dollar bas et lâché un «ma femme est une forte personnalité» d’anthologie, censé illustrer son désarroi d’époux dépassé.
La stratégie de communication du couple multimillionnaire (sa fortune exacte n’est pas connue) a certes dû s’élaborer de manière concertée. Clairement, la galeriste de profession n’avait pas tant à perdre que son banquier central de mari. Mais en endossant toute la faute, c’est à son anonymat et à son autonomie que l’Américaine a renoncé.
Inconnue du milieu. Romanesque mais lacunaire est l’histoire connue de Mme Hildebrand. Elle semble maîtriser son identité online, où ne traîne aucune bribe d’information égarée sur les réseaux sociaux ou Wikipédia, ni photos volées dans les cocktails. Seuls des articles de presse remâchent sa naissance au Pakistan, issue d’un militaire pakistanais et d’une Américaine. Survient l’accident de voiture qui coûte la vie à son père, qui pousse sa mère à rentrer au pays. A 4 ans, Kashya entame sa vie d’Américaine. Des études d’économie à l’Université de Boston mènent Kashya Mahmood (de son nom de jeune fille) à Moore Capital, un hedge fund où elle travaille durant seize ans. Philipp Hildebrand, de deux ans son cadet, y arrive par le haut de l’échelle. Leurs destins se scellent, «un mariage tardif», comme il l’a qualifié. En 2000, le couple s’installe à Genève où leur petite fille voit le jour.
Cette troisième étape, Kashya Hildebrand la consacre à l’art. Ce n’est pas un hasard, son frère Daneyal Mahmood tient déjà une galerie à New York. La sienne s’ouvre en 2001 en Vieille-Ville de Genève. «Un joli espace, bien agencé, où les moyens financiers se voyaient», se rappelle la galeriste Sonia Zannettacci. Parmi les experts privés ou d’institutions, rares sont ceux qui y ont mis les pieds ou connu l’Américaine. Pour Sonia Zannettacci, c’est clair: «Kashya Hildebrand n’était pas une professionnelle, mais une bourgeoise qui a voulu travailler. Il y a tellement de riches qui ouvrent des galeries sans s’y connaître.» Une ancienne collaboratrice démentirait cette image d’amateure vu l’estime qu’elle semble porter à son ancienne patronne. Mais elle ne lâche pas un mot. L’affaire inquiète, les lèvres se scellent.
Anonymement, un artiste lausannois qui a exposé chez Kashya Hildebrand partage l’impression que celle-ci n’a jamais fait son trou dans le milieu de l’art. Il n’en garde pas un mauvais souvenir pour autant: «Elle était intéressée et enthousiaste, sensible à l’esthétique et pas motivée par un unique but commercial. Cependant, elle débutait et s’orientait selon ses goûts, sans ligne.» Son profil s’est dessiné plus tard. En 2003, elle ouvre une antenne de la Kashya Hildebrand Gallery à New York, puis à Zurich, lorsque son époux entre au directoire de la Banque nationale. Surchargée, elle finit par fermer les deux premières, selon des informations du Tages-Anzeiger.
A Zurich, la tournure asiatique de la galerie s’ancre définitivement. L’envie de renouer avec ses origines en faisant émerger des artistes chinois, iraniens, indiens, comme elle le revendique? Ou du flair commercial? «Depuis 2005, l’art oriental s’est beaucoup développé», observe le directeur de la galerie genevoise Art & Public, Philippe Davet. Quoi qu’il en soit, à Zurich, Kashya Hildebrand s’éloigne plus encore du marché helvétique. Pour un artiste contemporain alémanique, «elle ne joue aucun rôle sur la scène suisse». Une autre artiste zurichoise interrogée n’avait jamais entendu parler d’elle avant la polémique.
L’air de rien, la galerie a rouvert lundi 9, le jour même de la démission du banquier central. A 300 mètres de la Paradeplatz, la discrète passion de Kashya Hildebrand attire quelques curieux à sa vitrine, sans esclandres. Quel changement pour l’ancienne trader, qui avait mis tant de soin à éviter l’ombre de son mari: plus que jamais, la voilà réduite au statut de «femme de».
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