Rien n’aura été épargné à Philipp Hildebrand: la sauvagerie de l’UDC, le lâchage du conseil de la Banque nationale suisse (BNS) et le reproche implacable, même si légitime, de son prédécesseur Jean-Pierre Roth, choqué par l’erreur de jugement de son ancien collègue. Et le poison du soupçon, considéré comme impossible à neutraliser. Dans ces conditions, la démission devenait inévitable. La tragique ironie, dans cette affaire, c’est que l’homme qui a tant lutté contre les excès du capitalisme financier tombe pour avoir acheté et vendu des devises à titre privé. Un peu plus et l’on verrait en lui l’incarnation la plus pure de la spéculation à l’anglo-saxonne. A juste titre? A force de gratter dans la correspondance bancaire du couple Hildebrand, on en oublie que le patron de la BNS a été l’un des premiers à pointer les errances d’UBS et de son chef Marcel Ospel, avant le sauvetage à 60 milliards de francs qui a suivi. De cette expérience hallucinante découlera un effort de réglementation des banques qui lui vaut de féroces inimitiés à la Bahnhofstrasse. En arrimant le franc suisse à l’euro, il a, avec ses collègues de la BNS, tout mis en œuvre pour lutter contre le franc fort. Un enjeu essentiel pour la place industrielle suisse et la défense de l’emploi. Mais le déclencheur de l’ire de l’UDC, c’est la proposition de Hildebrand d’accroître la participation de la Suisse au FMI et de contribuer ainsi plus activement au sauvetage de l’eurozone. Dès lors, les tirs de missiles ne vont pas cesser contre celui qui représente une vision de la Suisse aux antipodes de celle des nationalistes. En toutes circonstances, Philipp Hildebrand aura fait preuve d’une parfaite maîtrise de soi. Voilà pourquoi son incapacité à régler prestement l’affaire des fameux 500 000 dollars reste incompréhensible. Ou alors seraitce qu’il a péché par légalisme? Une fois la transaction formellement agréée par les juristes de la BNS, il s’est en tout cas interdit de se reposer la question en termes politiques et éthiques. Un réflexe, au final, si typiquement helvétique. Mais faire du patron de la Banque nationale l’incarnation des vices de la haute finance est absurde. Et l’on cherchera en vain chez lui la moindre trace de cynisme et la cupidité d’un Gordon Gekko, le héros iconique du film d’Oliver Stone, Wall Street. L’ancien patron de la BNS aura été la première victime de sa négligence et de l’ouragan qui a suivi. Mais il y a d’autres perdants. La Suisse, qui se voit privée d’une personnalité d’exception. Le Conseil fédéral et le conseil de la BNS qui se sont révélés peu diligents dans la crise. La place financière, qui apparaît comme une république bananière lorsque les comptes du premier banquier du pays sont étalés sur la place publique. Un coup de plus porté à la crédibilité du secret bancaire. Sans oublier le whistle blower de Sarasin (manipulé?) qui risque de payer son initiative au prix le plus fort. Sur le fond, les questions de Christoph Blocher sont pertinentes. La manière, en revanche, est inacceptable. Elle est surtout révélatrice de son objectif réel: la vengeance personnelle. En piétinant pour ce faire les hommes, les institutions et ses propres principes. Par pur opportunisme politique. Sa victoire d’aujourd’hui ne devrait tromper personne. Et elle pourrait bien, demain, se transformer en défaite pour lui et coûter cher à l’économie du pays. A plusieurs reprises, ces dernières semaines, commentant les faits et gestes du stratège de l’UDC, l’ancien conseiller fédéral Adolf Ogi a répété: les animaux blessés sont les plus dangereux. Pour les autres. Et pour eux-mêmes. Il a raison. ALAIN JEANNET RÉDACTEUR EN CHEF Philipp Hildebrand est la première victime de sa négligence. Mais il y a d’autres perdants. alain.jeannet@hebdo.ch Idées de sujets, critiques ou suggestions... cette adresse vous met en lien direct avec le rédacteur en chef de L’Hebdo.
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