L'Hebdo;
2008-05-29 UNION OU DESUNION, L’HEURE DE VÉRITÉ DU LEMAN
TENSION. Un cofinancement de projets d’intérêt régional par Genève et Vaud: l’idée a fait sensation. Mais elle remet des coutumes politiques en question. Des ministres rechignent. Entre modernes et anciens, quel camp choisiront les Verts?
Pas tous les jours facile d’être président des Vaudois et d’avoir l’ambition de construire la région du Léman en surmontant les frontières... Le jeudi 22 mai, au Forum des 100, Pascal Broulis a pourtant frappé un grand coup avec un collègue genevois, le ministre François Longchamp. Sur la scène de l’Amphimax, le patron des finances vaudoises et le chef du Département genevois de la solidarité et de l’emploi participaient à la table ronde consacrée aux infrastructures dont a besoin la Suisse romande. Mis sous pression, ils ont révélé qu’ils projetaient de donner un nouveau tour à la collaboration intercantonale. Méthode préconisée: cofinancer des projets d’intérêt régional. Quel tabac! L’annonce de cette démarche volontariste a ravi le forum. Le lendemain, la presse lémanique saluait le rapprochement de Genève et Lausanne.
Mais la partie n’est pas gagnée. Comme a pu en juger le lundi suivant déjà le président Broulis... Ce jour-là, avec trois de ses collègues vaudois, il a reçu à Lausanne une délégation de quatre membres du Gouvernement genevois. Le ciel était gris, l’ambiance aussi. La rencontre était prévue depuis quelque temps déjà pour permettre aux ministres les plus concernés de confronter leurs vues sur la nouvelle stratégie régionale. Avant qu’elle ne soit formellement présentée et débattue au sein des deux exécutifs.
Menaces d’ego. Comme on pouvait s’y attendre, certains conseillers d’Etat ont mal pris l’avant-première au Forum des 100 de l’éblouissant duo Broulis-Longchamp. A une année des élections cantonales genevoises, des magistrats maugréent: si ces deux-là s’entendent si bien, c’est d’abord parce qu’ils sont radicaux... A ce régime, réflexes partisans et tactiques personnelles pourraient reprendre le dessus, comme aux pires jours qu’ont connus les deux gouvernements.
Alors, Pascal Broulis, en bon président, s’efforce de calmer le jeu. Plus un mot! Car, dans le bassin lémanique, on ne le sait que trop, de l’union à la désunion, le pas est vite franchi. L’enjeu est pourtant crucial. Du cours des prochains épisodes dépend la capacité de la région à défendre ses intérêts. La partie ne sera pas facile, comme le laisse entrevoir un passage en revue des dossiers...
D’abord, principes de base. La nouvelle politique régionale du Léman veut éviter programmes d’intention et autres livres blancs. Maintenant, ce qu’il faut, c’est une collaboration effective ciblée sur des projets bien précis. Rien ne vaut le travail en commun pour faire évoluer les mentalités, et parvenir à un état d’esprit sensible à la dimension régionale.
Projets explosifs. Pour l’heure, les projets retenus pour un cofinancement valdo-genevois sont au nombre de quatre. Trois ont été énoncés au Forum des 100: l’extension de l’aéroport de Cointrin, la modernisation du centre de foires et de congrès de Palexpo et la 3e voie ferroviaire Lausanne-Genève. Pour le reste, la culture a été évoquée. Depuis, L’Hebdo a appris qu’il s’agissait du Musée des beaux-arts de Lausanne, projeté au bord du lac.
De tous ces projets, un seul devrait aller de soi. C’est l’aéroport de Cointrin, dont l’intérêt régional est incontesté. Les trois autres laissent présager de vives disputes, qui opéreront tout à la fois sur les plans fédéral, romand et communal. Ainsi, le cofinancement de Palexpo mettra sans doute sur les pattes de derrière les autorités communales de Lausanne: pour leur part, elles appellent le canton à moderniser les installations de foires et de congrès du palais de Beaulieu. Quant au statut régional qu’obtiendrait le nouveau Musée des beaux-arts de Lausanne, il pourrait faire des envieux à Genève. Sans parler du comité référendaire qui combat son installation sur la rive lémanique.
Des Verts sur la 3e voie. De vives secousses sont déjà ressenties. Elles tiennent à l’actualité fédérale. Le Conseil des Etats débattra le 3 juin de la deuxième étape du programme Rail 2000. La Chambre haute envisagera aussi les suites à donner aux projets ferroviaires en rade, remis au mieux à une troisième étape. Dans ce contexte brûlant, l’intention proclamée d’un préfinancement valdo-genevois pour anticiper la réalisation de la 3e voie Genève-Lausanne sème la zizanie dans le camp romand. Le lobby ferroviaire de la Suisse occidentale, Ouestrail, a adressé mercredi 28 mai une sorte de tract aux sénateurs pour défendre la position des rigoristes du fédéralisme: «Développer le rail uniquement là où la demande est la plus dense serait une erreur.» Cette logique de réseau n’est pas contestable. A ce détail près qu’elle place avec ostentation la 3e voie lémanique sur le même plan que tous les autres projets romands, malgré l’urgence d’un besoin qui n’est pas exactement le même partout. Dix-sept présidents de ville et les sept conseillers d’Etat de Suisse occidentale en charge des Transports ont signé la missive.
Le mystère Cramer. Parmi ces ministres, le Vaudois François Marthaler est réfractaire à l’idée du préfinancement envisagé par ses collègues. Mais il est bridé par le Parlement vaudois, qui exige une solution pour sortir la 3e voie de l’impasse.
Egalement signataire de la lettre tapageuse d’Ouestrail, un autre Vert a un tout autre poids. C’est Robert Cramer, ministre des Transports genevois et aussi conseiller aux Etats. Lui-même a souvent répété que la Confédération n’avait qu’à payer ce qu’elle avait promis, sans qu’il soit question de lui avancer le moindre sou. Quel discours tiendra le ministre et sénateur sous la Coupole, face aux régions alémaniques qui, elles, ont su s’organiser pour défendre en priorité les projets essentiels à leur développement? Le sort de la nouvelle collaboration lémanique dépend pour beaucoup des impulsions que Robert Cramer donnera, ou ne donnera pas. Entre modernes et anciens, qui choisira-t-il?v Table ronde sur les infrastructures: Raymond Loretan, président d’AGEN, Cristina Gaggini, directrice romande d’economiesuisse, Philippe Le Bé, chef de la rubrique économique de L’Hebdo, Chantal Tauxe, cheffe de la rubrique suisse de L’Hebdo, Anton Affentranger, président d’Implenia, Pascal Broulis, conseiller d’Etat vaudois, François Longchamp, conseiller d’Etat genevois, Jean Studer, conseiller d’Etat neuchâtelois.
DES CHIFFRES CONTESTES
L’étude Force économique de la Suisse romande n’a pas laissé insensible. Les réactions ont surtout porté sur le problème des comparaisons. Cashdaily s’inquiète: Bâle et Zurich se sont-ils fait dépasser par les Romands? Avant de trouver la parade: certes, la Suisse romande est dynamique, mais en 2007, sa croissance a été inférieure à la moyenne suisse. Au niveau européen, le PIB pour toute la Suisse prendrait le 6e rang (mais la comparaison porte sur les régions!). Le quotidien économique relève que personne n’effectue de calcul comparable pour les cantons alémaniques (à qui la faute?). «Jusqu’à nouvel avis, la hiérarchie n’est pas remise en cause», se rassure-t-il. Au-delà des chiffres, l’étude met en lumière le déficit de l’outil statistique suisse et le besoin de mesures fiables affiché par les régions. Fribourg va effectuer ce travail pour ses districts. vpo
TOP TEN EUROPEEN
Avec 113 milliards de francs de produit intérieur brut en 2007 (+2,7%), la Suisse romande est une région économique qui compte (lire L’Hebdo du 22 mai 2008). Cet indicateur, calculé pour la première fois par l’Institut Créa, est surtout utile pour effectuer des comparaisons. A ce jeu-là, la région n’a pas à rougir. Plongée dans le bain des statistiques européennes établies par Eurostat, la Suisse romande ressort la tête à un honorable 54e rang en chiffres absolus. Mieux: par habitant, la valeur ajoutée approche les 60 000 francs. Cette performance lui permet de se glisser au 7e rang européen entre la région de Stockholm et l’ouest de la Hollande. La Suisse roman-de dans le top ten! A savourer. Etude intégrale disponible sur www.forumdes100.com vpo
LE CÅ’UR DANS LA MACHINE
«C’est génial, c’est tout!», Eric Balet, directeur de Téléverbier, résume ainsi le travail de François Junod, automatier et sculpteur. Son «magicien» mécanique, qui fait apparaître et disparaître des oiseaux minuscules, a émerveillé le public du Forum des 100. Venu avec plusieurs de ses créations, assommé de questions, l’artiste de Sainte-Croix a présenté son travail poétique à une foule de curieux. Ses clients? De l’industriel saint-gallois au ponte californien du high-tech. Est-il riche? «Je n’ai jamais eu de voiture neuve», réplique- t-il. Ses Å“uvres, uniques, peuvent coûter de 100 000 à 1 million de francs, mais exigent des années de travail! v DS
PICTOBELLO EN ACTION
Quatre artistes dessinateurs représentant le Festival annuel de dessinateurs de rue PictoBello, créé à Vevey il y a cinq ans par Stefano Stoll, responsable du Service culturel de la ville, ont investi les couloirs de l’Amphimax peu avant la pause de midi pour proposer sur de grands panneaux publicitaires vierges leur vision des discours du matin. Kalonji, Julien Käser, Didier Martin et Nicolas Denis ont fait mouche avec humour, ironie, audace et pertinence, croquant Pierre Keller avec gourmandise ou donnant leur version cynique de la mondialisation. PictoBello 2008 venant de se terminer, on pourra retrouver les meilleurs dessins du festival dans la publication désormais régulière des Editions veveysannes Castagnié à l’automne.vIF
La créativité, sÅ“ur de la croissance
Pierre Keller (Ecal) et Elmar Mock (Creaholic) ont démontré comment compétivité et créativité avançaient de concert. «J
e suis tombé dans la créativité il y a trente ans à travers la Swatch.» Le Biennois Elmar Mock, ingénieur en horlogerie, l’un des concepteurs technique de la Swatch en 1980 et fondateur de Creaholic en 1986, s’était mis à son compte entre deux. Déception: «Personne ne m’attendait.»
D’où toute une série d’interrogations autour de la question centrale à la démarche de toute une vie, qui conduisit à la création de Creaholic, vingt ans de créativité et 500 projets menés à bien dans des domaines aussi divers que le médical ou les télécommunications: qu’est-ce qui rend si difficile la créativité de rupture? «Nous nous mentons.» Nous parlons rénovation, mais pensons restauration. «La création est avant tout un état mental. Nous naissons avec lui, mais le perdons en cours de route.»
La peur du risque. Discourant avec véhémence sur la relation d’amour-haine entre la créativité et les structures («notre drame»), Elmar Mock insiste sur le fait que nous sommes éduqués pour éviter les risques, alors que l’innovation est dangereuse. «Nous sommes tous responsables: il nous faut débloquer ce conflit entre la créativité et les structures. Etre entrepreneur, c’est être convaincu, convaincre et prendre des risques. Et ne pas hésiter à prendre dans les autres secteurs des solutions pour le nôtre.»
Pierre Keller, depuis 1995 directeur de l’Ecal (Ecole cantonale d’art de Lausanne), soit «450 étudiants certains d’être des génies et 150 professeurs qui le sont», explique avec humour comment il a «copié sur Aebicher», patron de l’EPFL, pour donner à l’Ecal la renommée internationale dont elle jouit aujourd’hui. «Quand je suis arrivé, les profs partaient à 11 h 45 et nous dessinions des aspirateurs.» Il commence par ouvrir des workshops conduits par des professeurs étrangers. «Nous n’avions simplement pas les compétences nécessaires. Mais l’administration n’a pas apprécié…»
Avec l’industrie. Pour passer de la créativité à la réalisation, il fallait travailler avec des industriels, ce qui fut fait. Aujourd’hui, «l’Ecal ne fait pas de mode, l’Ecal est à la mode». Pour ce faire: de la «folie» et «savoir se plier au régime sévère de l’industrie». Sans oublier le talent de se faire remarquer là où c’est nécessaire, comme au Salon du design de Milan, en repensant le traditionnel botte-cul avec une exposition qui a fait le tour du monde. Ou en lançant sa marque, Design by Ecal. «Tout est possible! Il n’y a pas de tabou! Nous sommes condamnés à faire mieux, à inventer.»
Répondant par avance à la prévisible question de sa succession, Pierre Keller a émis le ferme souhait de prolonger son mandat jusqu’à ses 68 ans, pour être remplacé «ni par un ingénieur, ni par un fonctionnaire, ni par un historien d’art, mais par quelqu’un du milieu, qui sait ce qu’est le design et qui aime par-dessus tout nos clients, les étudiants.» v
ISABELLE FALCONNIER
L’un des concepteurs de la Swatch, Elmar Mock, plaide pour un état mental ouvert.
UNE FORMIDABLE OCCASION DE «RESEAUTER»
RENCONTRES. Toujours plus de participants l’affirment: le forum offre une opportunité de contacts sans pareille en Suisse romande.
Martine Rebetez, Swiss Federal Research Institute, Jacqueline de Quattro, conseillère d’Etat vaudoise, Sabrina Cohen, Etat de Vaud, Nicola Thibaudeau, MPS, Anne Küng Gugler, seco, Lorraine Clément, Retraites populaires et Fiby Mikhail, BCV.
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