L'Hebdo;
2009-05-28 USA, LE PAYS OÙ LA PRESSE SE MEURT
ROLAND ROSSIER
MÉDIAS.
Après Seattle, Chicago et Los Angeles, ce sont les quotidiens de Boston et San Francisco qui sont menacés.
C’ est une véritable hécatombe. Après la disparition du Seattle Post-Intelligencer et du Rocky Mountain News, l’un des quotidiens historiques de Denver (voir la vidéo de sa disparition sur www.rockymountainnews.com), après le dépôt de bilan des prestigieux Chicago Tribune, Los Angeles Times et Philadelphia Inquirer, deux autres journaux luttent pour leur survie: le Boston Globe et le San Francisco Chronicle. Deux titres pourtant situés dans deux des plus dynamiques régions des Etats-Unis, le Massachusetts, truffé de hautes écoles, et la Baie de San Francisco, irriguée par la Silicon Valley, haut lieu de la technologie. Mais ces régions sont aussi celles où l’internet a foisonné, creusant en partie la tombe de ces journaux.
Le modèle introuvable.
Fondé en 1872, racheté en 1993 par Arthur Sulzberger Jr., propriétaire du New York Times, le Boston Globe est aujourd’hui exsangue. Pour la famille Sulzberger, le quotidien des élites de la ville est devenu un boulet. Le journal de New York peut-il encore le traîner? Son CEO, Bill Keller, vient lui-même d’annoncer aux employés une baisse salariale temporaire de 5%. Le gratte-ciel du Times a été hypothéqué et les Sulzberger ont dû mendier – contre un taux d’intérêt à 14%! – un prêt de 250 millions de dollars au milliardaire mexicain Carlos Slim, trop heureux de signer une revanche du Sud contre le Nord.
Boston va-t-il perdre l’une de ses institutions? Directeur de swissnex (consulat de Suisse à Boston), Pascal Marmier note que «plusieurs racheteurs potentiels ont été évoqués et les philanthropes de la région semblent même prêts à se mobiliser». Dans une étude fouillée intitulée Médiapocalypse ou médiamorphoses, Eric Scherer, directeur à l’AFP, relève que «pour la première fois, des titres ont stoppé leurs rotatives, pour continuer uniquement sur le web». Et le journaliste français d’ajouter: «Au pays de Citizen Kane, les rédactions ont encore perdu des milliers de journalistes, affaiblissant les capacités des médias traditionnels à remplir leur mission d’information et d’investigation. Leur puissance, leur influence et leur autorité déclinent.»
Eric Scherer note encore que, pour faire vivre de grandes rédactions, «les médias, à la recherche à tous crins d’un modèle d’affaires toujours introuvable sur le web, sont retentés par l’aventure du payant sur l’internet où, chaque jour qui passe voit, pourtant, croître la masse d’informations disponibles et... la gratuité. Pourra-t-on forcer les gens à payer? Peutêtre pour avoir moins d’infos, ricanent les cyniques.» Mais l’urgence est là. Le magnat Rupert Murdoch – qui contrôle notamment le Wall Street Journal, la chaîne TV Fox et le groupe britannique Times – a déjà confié vouloir supprimer dans les douze mois à venir la gratuité sur les sites internet de ses médias.
Petites annonces sur le net.
Spécialiste des médias, le Français Patrick Eveno explique de son côté que «les quotidiens américains étaient particulièrement dépendants de la publicité et des petites annonces (jusqu’à 85% de leur chiffre d’affaires)». Mais les petites annonces ont migré vers le net. Et la crise détourne les annonceurs. Parallèlement à cette désaffection, des groupes ont été rachetés pour des sommes défiant toute concurrence, à l’exemple du promoteur Sam Zell qui s’est payé le Chicago Tribune et le Los Angeles Times pour 13 milliards de dollars en décembre 2007! «Le moins que l’on puisse dire, commente Patrick Eveno, c’est que c’était imprudent vu les perspectives de la presse, déjà sensibles il y a dix-huit mois». Aux Etats-Unis, les voix se multiplient désormais pour transformer les journaux en fondations sans but lucratif, à l’image des universités. Comme pour les banques ou l’automobile, l’Etat doit-il se porter au secours de cette branche? Aux Etats-Unis, patrie du libéralisme, ce tabou est tombé. Le débat fait aussi rage en Espagne. En France, l’Etat a promis 600 millions d’euros d’aides diverses à la presse écrite.
Cela suffira-t-il? Eric Scherer prédit une consolidation, aux Etats-Unis comme en Europe. En Grande-Bretagne, The Independant est déjà à vendre. Selon Patrick Eveno, «tous les quotidiens qui n’ont pas eu de politique de développement, qui ne sont pas intégrés dans des groupes de médias et qui n’ont pas eu depuis de nombreuses années une politique de transfert de leurs charges, en bref, tous les quotidiens qui n’ont pas été gérés intelligemment sont menacés, dans tous les pays démocratiques développés». Les journaux allemands, traditionnellement très proches de leurs lecteurs, semblent mieux résister. Les éditeurs vont-ils miser sur l’hyperlocal? Aux Etats-Unis, de petits journaux s’en sortent: au moment où le Seattle Post-Intelligencer rend l’âme, le quotidien Paris Post-Intelligencer (8500 exemplaires) contente les 9763 âmes de la ville de Paris, Tennessee. Fondé en 1863, le quotidien de Seattle a connu 17 propriétaires successifs; créé en 1866, celui de Paris, Tennessee, n’a été possédé que par une seule famille du cru, les Williams. Ceci explique en partie cela: il n’est jamais bon qu’un journal se refile comme une savonnette. On ne sait donc pas encore si la mort ou l’agonie de certains journaux emblématiques des Etats-Unis représente l’arbre qui cache la forêt ou celui qui dissimule un désert parsemé de cactus.
Tout est-il donc si noir? Pascal Marmier note aussi que dans la région de Boston, d’autres médias apparaissent sous forme de sites internet, de blogs ou de collectifs de journalistes freelances. Au moment où le Boston Globe est menacé de mort, les journalistes Philip S. Balboni et Charles M. Sennott – ancien reporter du journal – lancent le GlobalPost, une agence de presse mondiale low-cost et diffusée sur le net. Une région aussi innovante que celle de Boston restera forcément pionnière, si ce n’est dans l’édition de journaux classiques, du moins dans le domaine de la circulation des informations. Au contraire des mines de charbon ou des aciéries, secteurs industriels lourds par excellence, celui de l’édition immobilise moins de capitaux. Sauf dans le segment de l’imprimerie: pour survivre, les éditeurs devront donc forcément alléger la partie «lourde» de leur métier, très dévoreuse en capitaux (rotatives, entretien de l’outil industriel), et imaginer des canaux de distribution moins coûteux.
LOCAUX DU «NEW YORK TIMES», MARS 2009
Bill keller, Ceo du quotidien, annonce une baisse temporaire de salaire de 5% aux employés du journal.
«DES TITRES ONT STOPPÉ LEURS ROTATIVES POUR CONTINUER UNIQUEMENT SUR LE WEB.»
Eric Scherer, directeur à l’Agence France Presse
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