Comme il serait doux et agréable d’effacer, d’un clic de souris, la famine qui touche désormais 925 millions de personnes dans le monde, selon les dernières estimations de la FAO, ou encore de gommer la précarité qui mine 100 millions d’Européens gagnant moins de 700 euros par mois! Comme il serait rassurant de sauver, d’un autre clic, le tiers des espèces animales vivant sur la terre qui devraient avoir disparu d’ici à 2050, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature! Art de camoufler les risques. Ce faisant, nous aurions sans doute une forte poussée d’adrénaline. Tout aussi puissante, mais ô combien plus noble, que celle vécue par ces traders, acrobates et flibustiers de la «haute finance». Lesquels, à coups de multiples clics, ont infecté la planète entière du virus de la cupidité. Avec la bénédiction de leurs patrons banquiers, devenus experts dans l’art de camoufler les risques.
Prise d’otages. L’un des derniers actes de cette fête de la virtualité perverse se termine donc par une gigantesque prise d’otages des gouvernements par les banques, assurances et autres instituts financiers. La rançon atteint 700 milliards de dollars pour les Américains, 1700 milliards d’euros pour les Européens et 60 milliards de francs pour les Suisses. Imaginons un instant ce qui se passerait si les dirigeants de la planète se mobilisaient avec autant d’énergie pour éradiquer la faim et la disparition programmée des espèces vivantes que pour sauver le système financier moribond. D’insolubles, les problèmes deviendraient gérables. On n’entendrait plus à tous les coins de rue: «On va droit dans le mur.» Des brèches d’espoir s’ouvriraient dans nos murs de la honte. Utopie? Ce n’est pas si sûr.
Odeur du bouc. Jamais, depuis quelques semaines, la prise de conscience d’une solidarité internationale n’a été aussi vivace. Certes, ce sont les mêmes vieux boucs de la finance qui, après avoir laissé pourrir la bergerie mondiale, tentent maintenant de la rafistoler en appelant à l’aide le berger politique qui avait déserté les lieux. A l’approche du méchant loup de la récession, sérieusement attiré par l’odeur du bouc, ne rien faire aurait été désastreux. Il n’empêche que, du président français Nicolas Sarkozy au directeur général de l’OMC Pascal Lamy, l’idée d’un nouveau Bretton Woods fait son chemin, en référence à la remise à plat du système financier et monétaire mondial opérée juste après la Seconde Guerre mondiale.
Plus décoiffante encore, l’autre idée d’un «gouvernement-monde» chère à Jacques Attali semble désormais moins folle. Il y a six ans, l’économiste français nous précisait les contours d’un tel gouvernement: un exécutif composé de l’alliance du G8 et d’un Conseil de sécurité élargi, un président élu au suffrage universel planétaire, un législatif comprenant une Chambre qui représente les Etats (l’actuelle Assemblée générale des Nations Unies) et une autre les peuples, indépendamment des Etats.
Pas pour rien. Gouvernements et parlements nationaux resteraient compétents pour les problèmes touchant leurs territoires, notamment les affaires culturelles et sociales comme l’éducation. Quant au gouvernement-monde, il aurait pour mission de traiter tous les domaines désormais impossibles à régler sans une approche planétaire, comme la gestion des matières premières, la lutte contre l’effet de serre, la protection de la biodiversité, etc. Si, par une prise de conscience salutaire, le tsunami financier pouvait nous aider à préparer le prochain tsunami climatique, autrement plus violent, il n’aurait finalement pas été inutile.
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