Pour cette rentrée 2011, Vaud s’offre une de ses querelles scolaires enflammées dans lesquelles, presque à chaque génération, le canton se déchire. Au cœur de la controverse, la sélection. Le système vaudois de tri des élèves à 12 ans déjà est un des plus sélectifs de Suisse.
La sixième année garde un goût d’inéluctable, qui stresse les écoliers et leur entourage. L’orientation est ressentie comme un couperet, qui décide pour longtemps du sort des enfants: les bons vont en voie baccalauréat (VSB), les moyens en voie générale (VSG), les mauvais en voie secondaire à option – la fameuse VSO, devenue avec les années un signe de stigmatisation sur le marché du travail.
Ecole 2010, le texte des initiants, déposé en 2008 déjà, prône le retour aux méthodes d’enseignement traditionnelles (ignorant qu’au sein des classes, la guerre sur les différentes approches pédagogiques est terminée depuis plusieurs années), le maintien de la sélection en trois voies et la création de classes régionales d’encadrement pour les élèves fauteurs de troubles.
Le contre-projet, proposé par le Conseil d’Etat et une majorité du Grand Conseil, supprime la VSO et ne garde que deux voies, tout en instaurant un système d’enseignement à niveaux (en français, maths et allemand). Dans les branches où ils sont bons, les élèves seront poussés à l’excellence.
La liberté pédagogique est garantie, les enseignants choisissent les méthodes les plus appropriées en fonction des besoins. Cette refonte de la loi sur l’enseignement obligatoire (LEO) prévoit globalement plus d’heures d’enseignement, notamment en français et en mathématiques, et définit les droits et devoirs des élèves, une première.
Un sondage M.I.S Trend, publié par 24 heures, donne toutefois l’initiative gagnante à 56% contre 30% pour le contre-projet, mais signale aussi un gros déficit d’information des citoyens. Seuls 28% des sondés se sentent assez bien ou très bien informés.
Sélectionner ou pas
Deux visions de l’école s’opposent: séparer, «ségréger», critiquent les adversaires de l’initiative, ou intégrer. Initialement, la cheffe du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC), Anne-Catherine Lyon, souhaitait introduire une voie unique. Trop révolutionnaire. La socialiste a dû se rendre aux vues des radicaux qui voulaient le maintien de deux filières.
Les tenants d’«Ecole 2010» proposent de pérenniser les trois troncs existants. «Le système à trois voies est à bout de souffle. Il reconduit le mécanisme d’exclusion sociale», note Cesla Amarelle, présidente du Parti socialiste vaudois. La recherche lui donne raison.
La séparation précoce des élèves ne tient pas ses promesses. C’est du moins ce que constatent l’OCDE dans ses études comparatives, mais aussi maints chercheurs: «Le modèle de séparation conduit à des résultats qui ne sont pas totalement en adéquation avec les qualités que leur prêtent leurs défenseurs, note la chercheuse Nathalie Mons*.
Il est caractérisé à la fois par des performances globales faibles, par une proportion importante d’élèves en grande difficulté et par de fortes inégalités scolaires globales et d’origine sociale, sans que ces sacrifices permettent de générer une élite scolaire conséquente.»
Le constat ne trouble pas Jean-François Huguelet, porte-parole des initiants: «Chacun va trouver les recherches qui lui conviennent. Des études américaines, les plus importantes menées dans le monde, montrent que l’enseignement structuré est toujours le plus efficace. L’objectif premier de l’école est de former chacun le mieux possible en fonction de ses capacités, c’est ça l’équité.»
«Vouloir renforcer la sélection, c’est choquant, car la sélection a des effets per vers, elle enferme les enfants dans une image», estime Barbara de Kerchove, présidente de l’Association des parents d’élèves. La sélection casse la dynamique de l’apprentissage, là où le contre-projet parie sur la stimulation: l’enseignement à niveaux devrait susciter l’envie de se dépasser, plutôt que de favoriser la certitude d’appartenir au cercle des élus.
Ecarter les perturbateurs
Le débat s’enflamme autour d’une innovation des initiants: les classes régionales d’encadrement. Entre 60 et 80 d’entre elles seraient créées pour accueillir jusqu’à 1000 élèves par an. Alors que les dispositifs temporaires de prise en charge actuels concernent une petite centaine d’élèves sur l’ensemble des 80 000 du canton.
Près de 5% des ados entre 12 et 15 ans sont-ils des perturbateurs qu’il faut éloigner? «Un système d’apartheid», tonnent les opposants qui redoutent la création de ghettos scolaires. «Qui voudra aller enseigner dans ces classes qui concentrent les cas les plus difficiles?», demande Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise (SPV).
Le surcoût lié à la création de ces nouvelles classes divise: entre 13,5 et 18 millions de francs, indique Jean-François Huguelet. Pas loin de 100 millions de francs, a calculé le DFJC en ajoutant aux salaires des enseignants les coûts des bâtiments supplémentaires nécessaires et des transports. Qui seront exclusivement à la charge des communes, puisque ce sont elles qui doivent assumer ces deux tâches.
Les initiants contestent cette lecture de leur texte qui additionne deux articles (le 43b sur les classes régionales d’encadrement et le 485, qui stipule: «En règle générale, les élèves d’un même profil sont regroupés dans un même bâtiment scolaire»). Selon eux, les classes d’encadrement pourront jouxter les autres.
Mais c’est oublier que la mise à l’écart de quelques dizaines d’élèves ne va pas vider les autres salles. Et pourquoi préciser un tel regroupement par profil si c’est inutile? Dans leur commentaire initial, les promoteurs d’Ecole 2010 n’avaient pas la même pudeur.
Prenant acte des résultats du sondage signalant que 84% des Vaudois seraient favorables à de telles structures, Anne-Catherine Lyon précise: «Je n’aimerais pas que les Vaudois découvrent après coup les conséquences financières de leur choix.»
A noter que le même sondage révèle que le regroupement par voie des élèves dans un seul bâtiment ne convainc que 10% des Vaudois (82% préfèrent la mixité).
Deux visions de la société
Deux visions de l’école s’affrontent, mais ce sont aussi deux manières d’envisager la vie en société. Qui guidera la main au moment de remplir son bulletin de vote? Le citoyen soucieux d’intégration de toutes les couches de la société ou le parent d’élève confronté une fois ou l’autre à des problèmes de discipline dans la classe de son gosse?
Les classes régionales d’encadrement ont l’irrésistible attrait des solutions simples et propres en ordre: hors de la vue des braves gens, les éléments perturbateurs, et tant pis si dans ces ghettos, ils achèvent de se démotiver et grossiront plus tard les effectifs de l’aide sociale. Les partisans du contreprojet veulent croire au rôle de creuset républicain de l’école offrant à tous l’égalité des chances.
Les initiants restent, eux, attachés à une vision de la société stratifiée et élitiste en trois secteurs bien distincts, comme elle l’était naguère (paysans, ouvriers, professions libérales), récusant les changements sociodémographiques à l’œuvre dans la société vaudoise, où le tertiaire absorbe désormais 70% des emplois.
Le canton compte également une proportion élevée d’étrangers (30,5%) qui rend caduque tout discours fondé sur l’«homogénéité» des classes. A l’école enfantine, les étrangers représentent 33,2% des effectifs.
A la fin de la scolarité obligatoire, ils ne sont plus que 17,1% en VSB (la voie qui mène aux études supérieures), 26,4% en VSG, mais 45,1% en VSO. Des chiffres qui laissent également penser qu’en l’état, le système reproduit les inégalités sociales. Les partisans de la LEO récusent dès lors «une vision déterministe de la société où certains auraient accès aux grands auteurs classiques et d’autres pas».
* Nathalie Mons, «De l’école unifiée aux écoles plurielles: évaluation internationale des politiques de différenciation et de diversification de l’offre éducative», doctorat en sciences de l’éducation, Université de Bourgogne, 2004.
Plus d’infos sur www.leo-oui.ch; www.ecole2010.ch; un tableau comparant la loi actuelle avec l’initiative et le contreprojet sur www.ecoledurable.ch
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