«Celui que Jules Verne hante finit à Nantes» (proverbe klingon). C’est ce qui est arrivé à Patrick Gyger. Après treize années passées à la tête de la Maison d’Ailleurs, au cours desquelles il a fait d’un garde-meuble un point d’ignition, le bienfaiteur a été happé par le Lieu Unique. Un binôme lui succède: Marc Atallah et Veronica Tracchia.
Le premier, Veveysan, 32 ans, a fait des études de physique et de lettres, et soutenu une thèse sur la littérature de science-fiction. La seconde, Nyonnaise, 34 ans, était responsable des manifestations de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Ils se sont rencontrés dans ce contexte, à l’occasion d’un cycle de conférences sur l’utopie. Profils complémentaires, ils optimisent mutuellement leurs compétences pour maintenir la Maison yverdonnoise sur orbite haute.
Y a bon Vénusien. Les nouveaux directeurs entérinent la première des deux expositions que leur prédécesseur a initiées: La très extraordinaire expérience du Dr. Grordbort’s, une plongée dans le futur antérieur menée par Greg Broadmore.
Cet artiste et designer graphique néozélandais retrace avec la méticulosité d’un encyclopédiste du XIXe siècle les expéditions vénusiennes de Lord Cockswain, une ganache moustachue qui fait de l’ethnologie à coups de fulgur et pense qu’un bon happy end s’écrit à la bombe atomique.
Du steam punk joyeusement incorrect, rehaussé de quelques pin up échappées de la tradition pulp, tempéré d’une ombre de «philosophie de la technique aliénante à la Heidegger», induisant une réflexion sur le colonialisme et le machisme occidental. Les vaisseaux spatiaux, qui doivent plus à la plomberie qu’à l’aéronautique, «flattent l’imaginaire de la science-fiction dans ce qui importe, non la plausibilité mécanique de la fusée mais l’appel au voyage», estime le directeur d’Ailleurs.
Les tableaux retraçant la geste du valeureux Cockswain sont enchâssés dans ces lourds cadres dorés que goûtait l’art pompier, quelques vitrines renferment des armes susceptibles d’exploser le Grogan au bec creux.
Greg Broadmore travaille à Weta Workshop, la société néo-zélandaise spécialisée dans les effets spéciaux qui a enjolivé Le seigneur des anneaux, King Kong ou District 9. Les geeks vont pouvoir acquérir à la Maison d’Ailleurs le presse-livres King Kong, la figurine Repicheep (de Narnia), le pistolet atomique du Dr. Grordbort’s et autres artefacts venus des antipodes.
Demain, la chimère. La science-fiction a connu un âge d’or pendant les trente glorieuses. Depuis, la littérature conjecturale, qui pratique «l’inversion structurelle imaginaire», qui «écrit demain pour aujourd’hui», a la mine basse. Débordée par l’heroic fantasy, elle s’éparpille, s’enlise en sagas fleuve. Marc Atallah reste confiant dans sa capacité à redéfinir le monde en le métaphorisant.
Décrypteur de signes, le directeur d’Ailleurs décèle dans Avatar, par-delà le message écologique, une «apologie de l’interconnectivité», la bataille ultime entre la SF mécanique et la SF numérique. Comme la science-fiction vient donner un visage à la distance nous séparant du futur, il voit se profiler de nouveaux thèmes, comme les nanotechnologies.
Ou la chimère: cette créature composite issue des mythologies est en voie d’avènement biogénétique comme en atteste maladroitement Splice, une série B annonciatrice d’une aube nouvelle, irradiant le monde depuis Yverdon, avec l’EPFL et l’UNIL en renforts.
«La très extraordinaire expérience du Dr. Grordbort’s». Yverdon. Maison d’Ailleurs. Du di 10 avril au di 21 août. Me-ve 14h-18h, sa-di 11h-18h. www.ailleurs.ch
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