Ce devait être un jour comme un autre pour Emilio Botín, 77 ans, patron de la banque Santander. Vendredi 17 juin en pays basque, à Santander justement, celui que Le Monde désigne comme le banquier le plus puissant d’Europe avait convoqué l’assemblée annuelle de ses actionnaires.
«VOTRE SYSTÈME EST MORIBOND, IL HYPOTHÈQUE LE FUTUR.» Un jeune actionnaire
Arrivant sur place dans sa limousine blindée, Emilio Botín remarque quelques jeunes gens qui tapent sur des casseroles. A peine une trentaine, pas bien dangereux. La salle est tendue de rouge, sa couleur préférée, celle de l’écurie Ferrari qu’il sponsorise. Lui-même porte une cravate rouge, se hisse fringant sur l’estrade pour délivrer à ses actionnaires, réunis à ses pieds, l’habituel discours triomphant sur la marche des affaires.
Troisième génération d’une dynastie de banquiers, il ne s’est pas sorti trop mal de la dernière crise, malgré le rôle d’une de ses filiales inféodée à Madoff. En Amérique du Sud, il a fait de sa banque la première du continent et, en Grande-Bretagne, grâce à ses liens de petit marquis avec la famille royale, les affaires fleurissent.
Il y a bien cette obligation d’un milliard d’euros, lancée au début du mois qui n’a été couverte qu’à 50%, mauvais présage, signe qu’il y a quelque chose de pourri dans la dette ibérique. Mais l’homme le plus puissant d’Espagne ne se décourage pas pour si peu.
Après son discours, il passe la parole aux actionnaires qui voudraient s’informer, en cinq minutes, de la bonne marche des affaires. Or les voilà qui se présentent avec des questions insidieuses, personnelles, qui toutes font référence à ces agités qui tapent sur des casseroles, comme si d’un coup ses actionnaires s’étaient laissé contaminer.
Ainsi un vieux monsieur digne lui demande tout de go comment il est possible qu’Alfredo Sáenz, directeur général, soit toujours assis sur l’estrade rouge, alors que le Tribunal suprême espagnol l’a condamné pour faux, lui retirant l’habilitation à exercer les fonctions de banquier. M. Botín coupe brutalement la parole à l’impoli, répète que Sáenz est son ami et qu’il peut rester là, à côté de lui.
L’éloge des «Indignados». L’actionnaire suivant annonce qu’il comprend les Indignados, puisque M. Botín lui-même et ses enfants sont des fraudeurs avec une fortune occulte à Genève pour laquelle le fisc leur a déjà fait payer 250 millions d’euros d’arriérés.
Quand M. Botín lui coupe la parole, l’autre le traite de «mal élevé» et conclut: «Les Indignados sont à la porte, bientôt ils seront ici et en plus grand nombre, à l’intérieur l’intérieur, parce que ce que vous faites est antidémocratique.»
M. Botín s’étouffe, mais ce n’est rien encore. Le prochain actionnaire fait l’éloge des Indignados, annonçant qu’il en fait partie. Il a acheté une action pour entrer ici, M. Botín ordonne qu’on lui coupe le micro.
Il avait bien lu dans les journaux que les Indignados réclamaient la démocratie économique, avait noté qu’ils avaient prêté mainforte à une douzaine de familles dont sa banque avait exigé l’expulsion pour défaut de paiement des hypothèques. Jamais il n’aurait imaginé que ces gens-là le narguent devant ses actionnaires.
Sous les applaudissements. Se présente alors un gentil jeune homme aux cheveux bouclés, vêtu d’une chemise blanche et d’une jolie cravate noire qu’il porte pour la première fois. Il se met à lire posément une déclaration: «Votre système est moribond, il hypothèque le futur, nous…»
M. Botín hurle qu’il est hors sujet. L’autre continue calmement, citant Hannah Arendt au procès Eichmann, pour lui balancer qu’ils vont mourir, lui et son système totalitaire. Et le pire, savez-vous, c’est qu’il se trouve dans la salle une centaine de mains pour applaudir le beau jeune homme.
Emilio Botín a décidé que, à la prochaine assemblée, on changerait les règles pour la prise de parole et on se réunirait à l’abri des Indignados. Depuis qu’il a vu dimanche 98 000 personnes dans les rues de Barcelone suivre les revendications des Indignados, il se demande s’ils seront aussi nombreux à venir lui réclamer des comptes, sous prétexte qu’en démocratie économique, un homme c’est une voix.
Mais comment s’arranger pour que les Indignados ne puissent plus acheter aucune action?
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