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Un mot fait florès en Allemagne pour évoquer la tuerie de Winnenden: «amok». Il désigne cette fureur homicide qui, en Asie et en Malaisie notamment, jette un individu dans une course meurtrière. En 1968, le Britannique John Brunner avait écrit un roman d’anticipation où l’humanité, soumise à d’intenses pressions sociales et gavée de tranquillisants, voyait les crises d’amok se propager comme une épidémie. L’auteur de Tous à Zanzibar avait situé son action en 2010; nous y sommes.
L’amok n’a plus rien d’exotique. Aux Etats-Unis, quelques heures avant la tragédie de Winnenden, un homme avait abattu neuf personnes avant de se donner la mort. A force de se répéter, le scénario est désormais connu: fusillade de Columbine (1999), tuerie au Parlement de Zoug (2001), massacre au lycée d’Erfurt (2002), carnage au Conseil municipal de Nanterre (2002), hécatombe à l’Université de Virginie (2007), toutes ces irruptions de violence extrême ont un air de famille.
Massacres. Elles touchent les pays prospères, et principalement la moyenne bourgeoisie. Elles se terminent invariablement par le suicide du meurtrier. Et elles laissent la société sidérée, incapable de rattacher l’ampleur des massacres à la banalité de leurs causes apparentes. Ici, un échec scolaire (Erfurt). Là, une bête affaire juridique (Zoug). Voire un état dépressif mêlé à une déconvenue amoureuse, comme on l’a dit à propos du tueur de Winnenden.
La boîte noire. Selon les témoignages, Tim Kretschmer était un «gentil» garçon, «poli», sans histoire. Les photographies diffusées par la presse accusent le trouble: qui devinerait les tempêtes de la folie meurtrière sous les traits de cet adolescent d’allure très sage? La société reste désemparée devant cette boîte noire et les secrets qu’elle renferme.
A chaque crise se répète le même rituel: psychiatres, psychologues, sociologues, tous les experts de la misère humaine avancent leurs hypothèses. La faute aux médias ou aux jeux vidéo. La dissolution des repères. L’anomie… Tentatives d’explication sans doute nécessaires, mais qui n’expliquent pas grand-chose. Si Tim Kretschmer était dépressif et accro aux jeux violents, tous ceux qui le sont aussi ne terminent pas leur vie un Beretta à la main, en laissant quinze cadavres derrière eux.
A défaut d’expliquer les causes intimes de ces explosions meurtrières, un grand écrivain allemand a tenté d’en éclairer la logique. En 2006, Hans Magnus Enzensberger a publié un bref essai intitulé Le perdant radical (Gallimard): une catégorie à laquelle il rattache les forcenés tirant à tort et à travers, mais aussi les bombes humaines de l’islamisme.
Dans la compétition mondiale où chacun est sommé de gagner, la force des choses veut qu’il y ait non seulement des gagnants, mais aussi des victimes, des vaincus et des perdants radicaux. «Le raté peut se résigner à son sort, écrit Enzensberger, la victime peut demander compensation, le vaincu peut toujours se préparer au prochain round. Le perdant radical, en revanche, prend un chemin distinct, il devient invisible, cultive ses obsessions, attend son heure.» En règle générale, il n’attire pas l’attention.
Tim Kretschmer, qui ne brillait en rien sauf en ping-pong, était surnommé «le loser» par ses camarades. Pour devenir un perdant radical, encore fallait-il qu’il reprît à son compte ce jugement des autres. Enzensberger décrit ce mécanisme qui pousse le grand perdant à se comparer sans cesse à son entourage, mais sans jamais y trouver profit et sans jamais savoir s’il doit incriminer sa propre insignifiance ou quelque obscure machination.
Cercle vicieux. Le perdant radical balance ainsi entre deux questions. Est-ce ma faute? Ou celle des autres? «Ces deux moments ne s’excluent nullement. Bien au contraire: ils s’exacerbent mutuellement sur le modèle du cercle vicieux, dont le perdant radical ne peut sortir par aucune réflexion.» Une seule issue à ce dilemme: «La fusion des pulsions destructrice et autodestructrice.» Si sa propre vie n’a pas de valeur, celle des autres ne doit pas en avoir non plus.
Après quoi, l’émotion générale et le tintamarre médiatique lui apporteront enfin l’attention que la société lui avait refusée jusqu’alors. Bouclage paradoxal de cette logique: d’une certaine manière, sa vie aura pris de la valeur au moment même où il la perdait.
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