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Vie et mort d’Alan Carton

Mis en ligne le 03.02.2010 à 14:33

Les pirates tiennent leur martyr. Ou l’histoire d’un jeune homme rongé par le cancer, dont le compte Twitter faisait la joie des mélomanes et lui offrait un lien avec le monde entier.

PAR CHRISTOPHER R. WEINGARTEN/THE VILLAGE VOICE
 
C’était le rendez-vous quotidien des passionnés de musique, amateurs comme critiques. Le compte Twitter «@diditleak» répertoriait en temps réel les nouveaux albums disponibles en téléchargement sur l’internet avant leur publication officielle (un phénomène baptisé leak). Un site qui comptait près de 12 000 abonnés, recevait des demandes d’interview en pagaille (du Chicago Sun-Times à l’édition italienne de Marie-Claire) et provoquait l’ire de la toute-puissante RIAA (Recording Industry Association of America), bien décidée à éradiquer le téléchargement pirate. Quant à son auteur, il refusait de s’exprimer, tenait à son anonymat, afin de protéger ses nombreuses sources.

«@diditleak» s’est pourtant tu, le 5 janvier 2010, dans l’après-midi. Dernier leak annoncé, Contra de Vampire Weekend, numéro un des hit-parades américains la semaine suivante. S’en est suivi un réel émoi au sein de la communauté internet, personne ne comprenant la raison de cette fin soudaine. L’industrie du disque avait-elle eu la peau de «@diditleak»? Twitter avait-il bloqué le compte? L’auteur s’était-il lassé de son petit jeu? La réponse est finalement venue du magazine new-yorkais The Village Voice, une dizaine de jours plus tard, sous la plume de Christopher R. Weingarten. Si «@diditleak» s’est tu, c’est parce que son auteur est décédé, après une longue maladie. Comme le raconte sa mère au magazine.

Du blog à Twitter. Derrière ce compte Twitter se cachait un Canadien de 23 ans, Alan Carton, vivant à Edmonton. Depuis l’âge de 20 ans, il se savait condamné, souffrant de multiples taches cancéreuses au niveau des poumons. Seule une ablation de ces deux organes aurait pu le sauver, explique The Village Voice. Mais ni les médecins, ni le jeune homme ne souhaitaient en arriver à une solution qui aurait forcé Alan Carton à constamment porter un masque à oxygène pour respirer.

Sachant ses jours comptés, sa mère décida alors de lui permettre de réaliser son rêve – devenir ingénieur du son – et vendit sa maison pour l’inscrire à la Vancouver Film School. «Je ne pouvais pas juste rester assise et regarder ce garçon mourir», expliquet- elle aujourd’hui. C’est peu après son entrée dans cette école, en 2007, qu’Alan Carton créa «Did It Leak», d’abord sous la forme d’un blog, avant d’opter pour la plateforme Twitter, raconte The Village Voice. Pendant près d’une année, il ne dit rien à personne. Pas même à sa mère. Et quand finalement il lui confia l’existence de ce site, une année après sa création, il refusa de lui dire d’où il tenait ses informations. A la place, il lui montra d’où venaient ses abonnés. De l’Irlande au Japon, de l’Australie à l’Espagne, son site était suivi dans le monde entier.

Jusqu’au lit d’hôpital. Mais la maladie continuait sa progression. Alan Carton commença d’abord par éprouver des problèmes pour respirer. Une tumeur grandissait sur sa trachée. Il termina pourtant ses études, souligne The Village Voice, jusqu’à regagner Edmonton pour y travailler à temps partiel dans une station de radio. Un poste qu’il dut abandonner au printemps 2008, suite à une nouvelle hospitalisation qui révéla une tumeur au cerveau. Malgré des soins toujours plus lourds, une grave perte de poids et le risque de sombrer dans le coma à tout moment, le jeune homme n’en oubliait pas son site. «Il a été hospitalisé le vendredi, explique sa mère, et tout de suite il s’est exclamé: “Oh! mon Dieu! Il faut que je m’occupe de mon site, mes abonnés doivent se demander ce qui m’arrive.” Le dimanche, il publiait à nouveau. Et durant tout son séjour à l’hôpital, il conserva son ordinateur portable et son téléphone mobile à portée de main.»

En octobre 2009, une tumeur à la hanche s’ajouta au calvaire d’Alan Carton, le privant à jamais de l’usage de ses jambes. Rentré chez lui en chaise roulante, il continua à alimenter «@diditleak», déterminé à maintenir en vie ce site qui le raccordait au monde. Jusqu’à ce 5 janvier où il décida de retourner à l’hôpital pour la dernière fois, trop nerveux et agité, obligé de s’arrêter parfois au milieu d’une phrase parce qu’il en avait oublié le début. Onze jours plus tard, il mourait. «Alan aurait voulu que des musiciens le contactent pour savoir si leur album avait été “leaké” ou non», conclut Jennifer Carton avant de se rappeler que, un jour, son fils lui «avait parlé d’un mail envoyé par Lily Allen, pour lui dire qu’elle suivait son site.»

TRADUCTION ET ADAPTATION PAR CHRISTOPHE SCHENK

MALGRÉ DES SOINS TOUJOURS PLUS LOURDS ET LE RISQUE DE SOMBRER DANS LE COMA À TOUT MOMENT, LE JEUNE HOMME N’OUBLIAIT PAS SON SITE.





Tags: Twitter, Alan Carton,

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