Ce qui est arrivé fin janvier à Marc L. a frappé les esprits. L’internaute a vu sa vie s’étaler dans un magazine parisien, alors qu’il n’avait pas été contacté par le média. Les centaines d’informations laissées volontairement ou non sur la Toile et trouvées par le journaliste via Google et des réseaux de sociabilité ont plus que suffi à tisser un portrait «violemment impudique» de ce jusque-là anonyme. L’idée du journal? «Pointer les risques de la confusion vie privée-vie publique dans l’usage de l’internet.» Bingo! Quelques jours plus tard, Le Nouvelliste tentait la même expérience avec un internaute valaisan. En deux heures, le portrait était fait. Avec succès. Oui, la sphère privée se fait chaque jour davantage grignoter. Non seulement les moyens de la pénétrer sont toujours plus nombreux et performants (souriez, vous êtes vidéosurveillés et géolocalisés!), mais, en plus, certains l’exposent désormais à tout vent, le plus souvent via des blogs ou des réseaux sociaux comme Facebook. Le danger? Ajoutez les données des uns à celles des autres et vous obtiendrez un profil très complet de quidams que vous ne connaissez peut-être ni d’Eve ni d’Adam.
«La donnée est fluide» L’internet n’est pas le seul à pouvoir s’offrir votre vie privée sur un plateau. D’autres technologies, téléphonie en tête, s’immiscent sans gêne dans vos sphères intimes. «Il ne faut pas seulement penser online, rappelle Stéphane Koch, grand spécialiste de l’internet. Tout support numérique qui contient des données est susceptible de propager des informations privées.» Le président de l’Internet Society Geneva pense notamment aux ordinateurs et aux téléphones mobiles qui se prêtent ou se revendent, alors qu’ils contiennent des informations personnelles voire confidentielles. Textes, images, coordonnées téléphoniques, etc. «La donnée est fluide. C’est comme de l’eau, il faut se demander ce qui n’est pas étanche.» Touchée coulée, la vie privée? Aux cartes de fidélité (Supercard, Cumulus) et cartes à puce qui récoltent allégrement toutes sortes d’informations personnelles s’ajoute en tout cas une foultitude de moyens, de «services» qui empiètent sur l’intimité des uns et des autres. «Avec toutes ces collectes de données, je n’ai aucune idée du nombre d’informations circulant aujourd’hui sur mon compte, avoue Daniel Menna, porte-parole du préposé fédéral à la protection des données. Alors oui, cette muliplication des sources est inquiétante, car, avec le temps, elles seront mises en relation.» A cette multiplication des sources s’ajoutent encore des espaces sous surveillance. Pour Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne (Unil), spécialisé dans les usages des technologies de l’information, «le problème numéro un» est bien «la multiplicité des lieux où s’effiloche notre droit à l’intimité». Les dispositifs de prise de vue, comme les caméras de surveillance, les caméras sur mobile ou les webcams par exemple «ont explosé de façon incroyable». Tout comme les systèmes de géolocalisation installés sur les véhicules ou les téléphones mobiles. «On n’a pas encore expérimenté tous les méfaits de cette connectivité», prédit le sociologue avant de lancer: «Mais ce n’est pas parce qu’il y a prolifération qu’il faut renoncer à sa sphère privée. D’ailleurs, il existe déjà de nouvelles applications qui vous protègent en donnant par exemple de fausses… localisations!»
Procédés limites, mais légaux Moins technologique, mais tout aussi intrusif, dans certains cantons comme Genève, il est désormais possible d’obtenir en quelques instants les coordonnées d’un conducteur en envoyant son numéro de plaques par SMS. Le procédé est limite (son immédiateté peut encourager les dérapages), mais légal. Autre intrusion très récente et tout aussi discutable: le «connect 1811» lancé à la fin de janvier par Swisscom, officieusement pour renflouer ses caisses, officiellement pour permettre à qui le souhaite de joindre ses clients sur leur téléphone portable. Et ce, «même si leur numéro ne figure pas dans l’annuaire», précise de façon déconcertante l’opérateur. Un scandale? Pas pour Swisscom qui rappelle qu’aucun numéro n’est transmis et que, de fait, «la protection des données est assurée en permanence et la vie privée préservée». Ce n’est pas vraiment l’avis de Mathieu Fleury, secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs (FRC): «C’est un coup de force épouvantable. C’est commercial et non utilitaire. Si les clients avaient voulu être atteints sur leur portable, ils se seraient inscrits eux-mêmes dans l’annuaire!» A l’heure où, justement, un nombre croissant d’abonnés demandent à ce que leur numéro fixe figure sur la liste noire (+10% en 2008, nous révèle Christian Weber, chef de la communication de Directories), cela tombe plutôt mal. Mathieu Fleury: «En imposant ainsi un service, Swisscom espère sans doute que les gens de la génération Facebook baissent la garde…»
L’effet Facebook Facebook. La mine d’informations. Un lieu d’échange, prisé par un nombre croissant d’utilisateurs (+127% en 2008) et qui en plus est simple d’utilisation – «Ce ne sont pas des geeks, mais le commun des mortels qui l’utilise», précise Stéphane Koch. Des millions d’anonymes donc et un certain nombre de personnalités – Obama y affiche quelque 5 millions de «supporters» et Sarkozy 60 000. Darius Rochebin, lui, a dû créer un deuxième profil pour accueillir ses… 8870 «amis»! «Parce que ça fait partie du métier de multiplier les relations dans les cercles les plus variés», explique le journaliste. Quid de sa sphère privée? «Je ne crains pas pour elle, car j’y mets très peu de choses, reconnaît le présentateur du TJ. Il y a une ou deux photos personnelles notamment d’un voyage à Venise, parce que cela m’amusait. Rien d’autre. Pas de numéro de portable, pas d’adresse. Je n’ai jamais été incommodé.» D’autres, moins précautionneux, auraient eu moins de veine. Rumeurs ou réalité, les exemples de bugs, notamment professionnels, pullulent. «Ces scorings peuvent aller à l’extrême, avertit Daniel Menna. L’employeur peut chercher des informations sur vous: où vous habitez, si vous avez des dettes. Il peut accéder à ces données.» Ainsi, cet étudiant qui aurait été recalé lors de l’entretien d’embauche après que l’employeur eut trouvé une photo de ses fesses prise lors d’une soirée arrosée. Ou ce cadre d’une entreprise de presse qui se serait fait joliment sermonner après avoir montré sur Facebook sa journée de ski, alors qu’il était censé être au fond du lit… «On s’amuse, mais on ne réalise pas l’implication que cela peut avoir», relève Stéphane Koch. Willy Pasini acquiesce. Son livre, La redécouverte de l’intimité - Entre sexe et computer, sort dans quelques jours en Italie: «Le cahier intime était quelque chose d’élitiste et de secret. Maintenant, il est remplacé par un blog ou par un profil sur Facebook dans lequel l’œil extérieur est devenu obligatoire. On va montrer des choses qui, on le pensait, n’avaient pas trop d’importance.» Et le psychiatre de relater l’histoire d’une jeune fille qui, après s’être filmée sous la douche, avait envoyé les images par téléphone portable à son fiancé, lequel les a transmises à ses copains. Le psychiatre a donné un nom à cette nouvelle impudeur: l’«extimité». «On ouvre des portes qui mettent en péril sa sphère privée et, après, c’est trop tard», résume le porte-parole du préposé fédéral à la protection des données.
Pedigrees complets Claude-Marie Vadrot, journaliste français, auteur de La grande surveillance ne risque pas d’être pris au piège. Son blog à part, il ne livre rien sur sa personne: «On me vole déjà des infos personnelles et il faudrait que je sois volontaire pour en donner davantage!» tonne le collaborateur de Politis et de Mediapart pour qui Facebook est un «formidable moyen de trouver des infos». Des infos pas toujours justes, «mais toujours irrattrapables en revanche.» Et le journaliste de rappeler qu’il est déjà possible «d’avoir la bio complète» d’une personne sur des sites comme Intelius ou Spock.com qui récoltent des données à tout-va. «Il suffit de payer 1000 dollars pour avoir un pedigree complet: coordonnées, numéro de permis, revues auxquelles elle est abonnée». D’où l’avertissement de Stéphane Koch: «Il y a une nécessité d’éducation dès la première primaire pour expliquer l’identité numérique, ce que peut faire une info. L’école dit toujours que ce n’est pas son job. Mais il faut expliquer aux jeunes cette notion de sphère privée. Ce qui leur appartient, ce qu’ils peuvent mettre en ligne ou pas. Beaucoup d’internautes agissent en consommateurs et non en utilisateurs, car ils n’ont pas le mode d’emploi.» Olivier Glassey renchérit: «Oui, les gens doivent apprendre à mieux contrôler leur profil. Dire à quelqu’un de venir chez soi, c’est un acte fort. Pourtant, quand on passe par le système technique, toute cette règle implicite tombe.» «Face à l’écran de son PC, dit le psychiatre Pierre Desclouds, on perd le repère de ce qui est privé ou pas et on imagine que tout est secret.» Et le risque pour ceux qui se sont dévoilés, c’est qu’après coup, «ils aient un sentiment proche de l’abus». Vingt ans après l’affaire des fiches, un sondage vient d’interroger la population suisse pour savoir si elle tenait toujours à sa sphère privée. Bruno Baeriswyl, président de Privatim, l’association suisse des préposés à la protection des données, a été plutôt surpris des résultats: 78% des sondés trouvent «important», voire «très important» que leurs données publiées sur l’internet soient protégées. «Il y a une certaine contradiction entre ceux qui disent vouloir protéger leurs données et leur comportement sur l’internet, observe le président. Surtout sur ces réseaux sociaux où les jeunes publient d’innombrables informations personnelles. Ils ne réalisent pas qu’ils vont perdre le contrôle de ces données, parce que les réseaux sociaux ne garantissent pas de les effacer, mais que, en plus, elles vont être très fréquemment utilisées à des fins illicites.» Willy Pasini, lui, pense qu’«on mettra des limites à ce courant d’extimité». Seulement, le psychiatre craint «qu’on délègue ces limites à une autorité légale ou chrétienne». Qu’on aboutisse à un contrôle plutôt qu’à une maîtrise. A l’Unil, Olivier Glassey se montre plus confiant: «J’ai l’impression qu’on est dans une phase d’expérimentation. On voit déjà une évolution. On commence à se méfier, à comprendre les fonctionnements. Mais c’est un apprentissage qui va être douloureux.» Comment légiférer pour protéger notre sphère privée? Comment protéger l’intimité des gens comme Martin L. qui se sont affichés à un moment donné? Sera-t-il possible d’effacer l’ardoise des fuites? Réponse d’Olivier Glassey: «Les solutions, si elles existent, restent à inventer.» COMMENT SE PROTÉGER
INTERNET Comme il est presque exclu d’effacer des données sur le net, photos et autres infos «risquent de réapparaître plus tard et dans un contexte tout autre». C’est pourquoi sociologues, experts ou psychiatres conseillent de «ne jamais livrer plus d’informations que le strict minimum». Tout aussi important mais souvent négligé: «faire attention aux infos qu’on donne sur les autres», ajoute Olivier Glassey. Consulter les conditions du site et s’assurer qu’il garantit le traitement des données, dit Bruno Baeriswyl. «Si un abus est avéré, réagir rapidement et avertir ses amis du réseau social.» Configurer ses paramètres même s’il est difficile de «passer son temps à gérer le système», dit Olivier Glassey. «Contrôler ses propres données en circulation», conseille Daniel Menna. Sur Facebook, «le meilleur moyen pour contrôler son image est d’y être», assure Stéphane Koch qui gère son identité numérique. «Mon profil est identique, même photo, mêmes infos sur les réseaux.»
E-MAILS Lors d’envois groupés, ne pas divulger les adresses de tous. «Combien de personnes affichent encore les e-mails alors qu’on peut les mettre en copie cachée!» s’étonne Daniel Menna. Bruno Baeriswyl conseille, quant à lui, de «crypter les e-mails sensibles». Avoir à l’esprit que l’envoi d’une photo «peut faire très vite le tour de la planète», avertit Claude-Marie Vadrot.
TÉLÉPHONES PORTABLES
Si vous êtes un abonné Swisscom et ne souhaitez pas être dérangé par des gens à qui vous n’avez pas donné votre numéro, désinscrivez-vous du «service» 1811 en envoyant STOP CONNECT par SMS au 444. Ne pas prendre et transmettre des photos à tout-va. Darius Rochebin trouve le procédé «assez inquiétant». «Il y a là un aspect flicard que je n’aime pas et qui peut être dangereux.» En cas de revente ou de location d’appareils, ne pas oublier de vider toutes les données de votre téléphone (ou ordinateur), rappelle Stéphane Koch. Images comprises. Enfin, si un problème majeur surgissait, en faire part aux préposés à la protection des données ( www.privatim.ch). PAS INTERESSE
«M’inscrire sur un réseau social? Je n’en vois pas l’intérêt.», David, 33 ans, Genève
«Ma vie privée? Je la protège au mieux sur l’internet, s’exclame David Schindler, 33 ans, agent artistique de Gentlemen Records et responsable de la promotion du label Irascible. J’aime surfer en ligne sans communiquer de données personnelles. Je ne fais pas plus attention que cela, je n’ai rien à cacher mais j’essaie tout de même de ne pas étaler mes infos sur le net. Je n’ai d’ailleurs pas de cartes cumulus ou autres pour éviter que Monsieur Migros sache ce que je mange. Ce n’est pas une démarche réfléchie, c’est juste comme cela que je mène ma vie. Il n’y a aucun militantisme derrière. J’adore être peinard et c’est difficile aujourd’hui. On est joignable tout le temps.» Et Facebook? «Je ne vois pas l’intérêt de m’inscrire sur un réseau social. C’est juste un procédé et une démarche que je ne comprends pas. J’ai suffisamment accès à la nouvelle technologie au travail pour ne pas continuer à la maison. Facebook me donne l’impression qu’il faut faire partie d’un groupe pour exister. Au final, ces gens ont très peu de choses à partager, à part l’envie de s’afficher et de se faire mousser. Pour ma part, j’aspire à la fortune plutôt qu’à la gloire», ironise-t-il.
AFFICHAGE LIMITE
«Je suis une fan de Facebook pure et dure, mais je suis sur liste rouge.», Céline, 28 ans, Lausanne
Depuis qu’elle s’est inscrite sur le réseau social il y a un an, la jeune employée de commerce de 28 ans l’avoue, elle est «une fan de Facebook pure et dure». Une activité en ligne à laquelle elle consacre plusieurs heures par jour. J’ai d’ailleurs tout sécurisé, mais de manière limitée. Ainsi seuls mes amis font partie de mes contacts et dès lors, je ne fais pas trop attention aux choses que je communique du moment que je connais les personnes.» Avec eux, elle partage ses états d’âme du moment, grâce à la mise à jour quotidienne de son statut. On y apprend ainsi que Céline a bien dormi ou qu’elle a passé une soirée mémorable le week-end dernier. Seules restrictions? «Pas de détails sur ma vie privée, ni de choses intimes. C’est la règle.» Le reste est entièrement visible de ses 171 amis, les photos en prime – plus de 133. La plupart du temps, ce sont des clichés de soirées, des souvenirs de vacances, des sorties entre amis bien réels: «Pas de quoi menacer ma sphère privée», réplique Céline. La seule chose dont elle se préserve, c’est le téléphone. «Je suis sur liste rouge. En tant que conseillère à la caisse de chômage, je préfère éviter de me faire déranger à la maison par les assurés qui connaissent mon nom et mon prénom.»
L''HYPERMEFIANT
«Facebook? Très peu pour moi.», GULLAUME*, 40 ans, Morges
«Ma sphère publique sur l’internet est assez réduite. Je suis hyperméfiant, explique Guillaume. En ligne, je ne fais que des recherches et je ne donne que très peu d’informations sur moi pour limiter les données personnelles qui pourraient être utilisées. C’est pour cela que je ne fais aucun achat en ligne et que je n’ai pas de carte Cumulus. Cela m’embêterait que la Migros puisse pister mon mode de consommation.» Pourtant, ce spécialiste de gestion RH s’accorde quelques heures par semaine pour chatter sur des sites de rencontres: «De manière réfléchie. Aucune information personnelle ne filtre. J’assume tout ce que je fais sur le net.» Mais de là à s’inscrire sur Facebook, il y a un grand pas: «Je n’ai pas envie d’entrer dans les réseaux des autres, de participer à cette chasse aux amis. J’aurais trop peur de devenir accro. On passe déjà tellement de temps derrière un écran. On est atteignable partout. J’ai pris la décision de ne pas converser avec les gens que je ne connais pas.» Guillaume ne compte plus les messages l’invitant à s’inscrire sur Facebook. Il hésite: «Un jour peut-être, mais pour réseauter professionnellement. Je reste pour le moment adepte du mail pour converser.» *Prénom fictif
GRAND DEBALLAGE
«Tout est visible, mon statut marital comme mon numéro de natel.», Cédric, 25 ans, Lausanne
Le chef de produit de 25 ans n’est pas «un geek», mais il est actif sur les réseaux sociaux, depuis l’âge de 16 ans, «principalement sur MSN et Facebook. C’est une manière très intéressante de communiquer, de partager des choses et des émotions. S’il y a un événement un peu spécial qui m’est arrivé dans la journée, je vais le mettre sur Facebook et voir les réactions de mes amis.» Seuls ces derniers ont accès aux moindres détails de sa vie privée et notamment aux 22 albums photos que Cédric a mis en ligne: «Cela ne me pose pas de problème. C’est une manière ludique de partager ses photos avec ses amis», explique-t-il. Depuis son inscription l’année dernière sur le réseau social, Cédric passe deux à trois heures quotidiennement sur son ordinateur, entre autres pour mettre à jour son profil ou regarder celui des autres. Mais pas seulement. «Je suis également actif sur d’autres réseaux sociaux et sur certains sites de rencontres comme Meetic. Tout le monde y est. Mes amis aussi, mais la visibilité de mon profil reste limitée à ma liste de contacts.» Pour eux, le jeune homme n’a pas jugé bon de cacher certaines informations personnelles: «Tout est visible, même mon numéro de téléphone portable.»
Une question politique depuis Montesquieu
On connaît la théorie de la limitation des pouvoirs selon Montesquieu: il faut que les pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire) soient séparés et se limitent les uns les autres. Cela suffit-il? Un brillant esprit né à Lausanne a estimé que non: «Ce qui m’importe, écrivait Benjamin Constant, ce n’est pas que mes droits personnels puissent être violés par tel pouvoir, sans l’approbation de tel autre; mais que cette violation soit interdite à tous les pouvoirs.» Il s’agit donc de «borner le pouvoir autrement que par le pouvoir», ajoute Benjamin Constant. De constituer ainsi un territoire préservé, protégé, retranché: le territoire de l’individu et de sa vie privée qui ne regarde que lui. Liée à l’émergence de notre régime démocratique, la sphère privée fut ainsi une question politique. Et elle le reste aujourd’hui, alors que les frontières entre le public et le privé ne cessent de se brouiller: si l’on assiste au déferlement de la vie privée dans la sphère publique (avec notamment l’absorption de la classe politique dans la catégorie des «people»), on constate aussi, à l’inverse, une «privatisation» croissante des thèmes qui agitent le débat politique (procréation assistée, homoparentalité, etc). Ce brouillage des frontières nécessite que soit rappelé un principe: lorsqu’on tient aux bienfaits de la démocratie, il faut prendre garde à cette ligne de partage sur laquelle elle se fonde. La sphère privée, c’est ce qui permet à Pierre d’écrire une lettre à Paul sans craindre qu’elle soit lue par Joseph ou Adolf. Et c’est un trésor inestimable: jusqu’ici, il n’y avait que les sociétés totalitaires pour souhaiter que la vie des individus devienne la plus transparente possible. Sous ses apparences futiles, le narcissisme généralisé nous pose donc la question de savoir dans quel monde politique on veut vivre. •Michel Audétat
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