ACTUALITÉ
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ACTUALITÉ >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Vieillir à l’ombre des trois piliers

Par Matthieu Leimgruber - Mis en ligne le 21.08.2008 à 06:00

Retraite. Symbole du «génie helvétique» ou carcan mental? Difficile de comprendre les enjeux de la doctrine des trois piliers sans revenir sur sa naissance controversée.

Le 3 décembre 1972, les Suisses acceptent à une large majorité (77%) d’ancrer dans la Constitution le principe des trois piliers. Ce nouvel article constitutionnel, qui, aujourd’hui encore, est la base de notre système de retraite, prévoit en particulier l’introduction d’un deuxième pilier obligatoire aux côtés de l’assurance vieillesse et survivants (AVS), en clair une extension massive des caisses de pension, ainsi que des mesures en vue de favoriser l’épargne retraite individuelle (le troisième pilier). Face à cette sainte Trinité de la prévoyance vieillesse, la proposition concurrente du Parti du travail de renforcer l’AVS pour en faire de véritables «pensions populaires» reste sur le carreau, balayée le même jour par 83% des votants.
A Berne, le conseiller fédéral socialiste Hans Peter Tschudi, populaire intendant de l’AVS, se félicite de cette victoire. L’alliance des retraites fédérales et des caisses de pension doit permettre de garantir une fois pour toutes des conditions d’existence convenables aux personnes âgées, parachevant ainsi l’œuvre sociale inaugurée par le plébiscite de 1947 en faveur des retraites fédérales. Le principe des trois piliers symbolise alors le consensus et la concordance des années de croissance.

Encadrer l’AVS. Dans les salons feutrés des palais assuranciels du Mythenquai zurichois, on se félicite également des résultats obtenus. Pour les dirigeants de la puissante Union des compagnies suisses d’assurance sur la vie, cette votation représente l’aboutissement de dix ans de campagne visant à convaincre patrons, secrétaires syndicaux, politiciens et simples citoyens de la nécessité d’encadrer l’AVS par la doctrine des trois piliers.
L’architecte de cette campagne, Peter Binswanger, directeur général de la Winterthur Vie, rappelle à ses collègues leur tâche à venir. Il s’agit désormais de construire un deuxième pilier «raisonnable», sans céder aux demandes de la gauche. Seule ombre au tableau, la concurrence féroce qui risque selon lui de voir «s’entre-déchirer» assurances, banques et caisses de pension attirées par les juteuses parts de marché de la prévoyance collective et individuelle.
Le deuxième pilier obligatoire: victoire sociale ou affaire lucrative? Ces réactions contrastées à la votation de 1972 nous conduisent au cœur de l’histoire conflictuelle du système de retraites, pierre de touche de l’Etat social helvétique.

Le chemin de croix de l’AVS. Il a fallu un demi-siècle pour faire aboutir l’AVS. Revendication phare de la grève générale de 1918, un premier projet de retraites fédérales est battu en brèche par la démocratie référendaire en 1931. La crise gèle le débat… A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’introduction de l’AVS est menée tambour battant par le radical Walther Stampfli dans le contexte de printemps social caractérisé par la naissance de la «Sécu» en France ou du plan Beveridge britannique.
Pour le «général économique» du Conseil fédéral de la guerre, l’AVS représente un ciment idéal pour enrayer la fracture sociale, à condition que ses rentes restent minimales et ne freinent pas le développement de la prévoyance privée. Walther Stampfli connaît bien ce domaine. Directeur à l’aciérie Von Roll, il a siégé avant-guerre au sein de l’Association des caisses de pension. Son profil et sa poigne rassurent les patrons indécis et barrent la route aux antiétatistes qui dénoncent l’AVS comme «prélude à la dictature de l’Etat». Fort du soutien de la gauche pour les retraites fédérales, Walther Stampfli voit aussi sa tâche facilitée par l’appui discret des assureurs. L’un d’entre eux ne déclare-t-il pas en 1944 que l’AVS «donnera à tout le peuple le sens de l’assurance»? Et d’ajouter aussitôt que: «Sachant qu’ils recevront une petite retraite, les gens auront l’envie de rendre cette pension suffisante en concluant une assurance complémentaire… que les compagnies [d’assurance] créeront spécialement dans cette intention.»

La prévoyance comme marché. Le retard de l’AVS a laissé le champ libre aux caisses de pension. Dès les années 20, certaines grandes entreprises, à l’image des régies fédérales et des caisses des services publics, ont créé leurs propres caisses de pension pour fidéliser cadres et ouvriers triés sur le volet. Quant à la Rentenanstalt (Swiss Life), la Zurich et la Winterthur, elles offrent à tour de bras des contrats dits «de groupe» aux PME désireuses d’organiser des plans de retraite.
Rares avant la guerre, les caisses de pension poussent comme des champignons après 1947. Comme le rappelle sans détour une publicité pour l’assurance de groupe: «L’AVS doit être complétée, car elle suffit tout juste à préserver d’une trop grande misère.» Les premières rentes AVS font en effet pâle figure: en moyenne 80 francs par mois au milieu des années 1950, soit à peine 13% du salaire d’un ouvrier qualifié!
Si ces carences servent d’argument de vente aux assureurs, les caisses de pension peinent à les combler. Seulement un quart des salariés du privé sont affiliés en 1955, un tiers en 1970. Les cotisations versées alimentent en revanche des réserves considérables. Entre 1955 et 1970, celles-ci passent de 9 à 37 milliards de francs, soit près de 40% du produit intérieur brut (120% en 2006!). La prévoyance vieillesse constitue donc un enjeu financier de premier ordre.

Quo vadis, AVS? Malgré quatre révisions durant sa première décennie d’existence, l’AVS stagne. Les retraités suisses lorgnent même avec envie vers l’Allemagne. En 1957, le grand voisin introduit l’adaptation des rentes à l’évolution des salaires, vingt ans avant la Suisse. Pétitions, motions et initiatives en faveur de l’expansion des retraites s’amoncellent à Berne. L’amélioration de l’AVS devient un leitmotiv, à gauche comme à droite.
Avec l’introduction de la «formule magique» en 1959, deux socialistes entrent au Conseil fédéral. Décidé à faire des retraites la vitrine de son activité gouvernementale, l’un d’eux, le Bâlois Hans Peter Tschudi, ne lancera pas moins de quatre nouvelles révisions de l’AVS.
Très vite, le «Tschudi-Tempo» alarme les assureurs: de modeste marchepied pour la prévoyance privée, une AVS dopée risque de devenir une redoutable concurrente. Sans compter que l’aile gauche des socialistes rêve d’une AVS complétée par des caisses de pension gérées par l’Etat, comme en Suède, ou même transformée en véritable «pension populaire»!
Au Mythenquai, la résistance s’organise dès 1961. Dirigée par Peter Binswanger, de la Winterthur Vie, une commission suit discrètement les révisions de l’AVS et s’efforce de convaincre le patronat de garantir les acquis des caisses de pension en encadrant, voire en enrayant, l’expansion de l’AVS.

Pensions populaires contre trois piliers. Les assureurs peinent tout d’abord à convaincre les patrons. Craignant les cotisations sociales, les PME voient d’un mauvais œil une généralisation de la prévoyance professionnelle sous la houlette des assureurs. Si de nombreux entrepreneurs se félicitent de l’attachement des syndicats pour les caisses de pension, symboles d’un partenariat social dont les leviers de commande demeurent en mains patronales, ils redoutent une ingérence accrue de l’Etat dans ce domaine. Mais les événements se précipitent avec la révolte sociale de 1968 et ses échos en Suisse. Pas de barricades, il est vrai, mais le ton des revendications monte. Deux initiatives concurrentes en faveur de «pensions populaires» sont lancées par les socialistes et par le Parti du travail. Jouant sur les divisions de la gauche, la «commission Binswanger» en lance une troisième, dite «hors parti», pour faire le forcing au sein du patronat. Brandissant l’épouvantail d’une étatisation des réserves des caisses de pension, l’initiative propose un «deuxième pilier» obligatoire ceinturant l’AVS. C’est la fameuse doctrine des trois piliers, promise à un brillant avenir.
Pour couper l’herbe sous les pieds de la variante «communiste» des pensions populaires, Tschudi rassemble les initiatives socialistes et hors parti en un contre-projet et promet de dou bler les rentes avec la 8e révision de l’AVS. La droite et le patronat avalent la couleuvre sans broncher. La hausse des rentes est un mal nécessaire pour faire passer la pilule du deuxième pilier obligatoire.

Une vieillesse assurée? Aujourd’hui, nous vivons toujours dans l’ombre de la doctrine de trois piliers. Après 1972, la mise en place du deuxième pilier obligatoire a permis d’ancrer les caisses de pension au cœur de l’Etat social. Pas étonnant que ce modèle hybride, qui fait la part belle aux intérêts financiers, soit désormais choyé par la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international!
 
L’auteur
Matthieu Leimgruber
Historien et chargé de cours à l’Université de Genève. Auteur d’un livre sur l’histoire entrecroisée de l’AVS et des caisses de pension.

Lexique
«Pensions populaires»: concurrent de la doctrine des trois piliers, ce projet d’une partie de la gauche demandait l’extension de l’AVS contre le renforcement des caisses de pension.
«assurances de groupe»: caisses de pension gérées par les assureurs vie pour le compte d’entreprises du secteur privé.
 
L'essentiel en trois points
L’assurance vieillesse est une grande œuvre sociale et un marché important, notamment à cause des flux financiers générés par les caisses de pension du deuxième pilier.
En 1972, la victoire de la doctrine des trois piliers opère une division entre AVS et caisses de pension; le deuxième pilier devient obligatoire.
Cette victoire permet aux compagnies d’assurance vie de continuer à jouer un rôle central dans la gestion des retraites.




Tags: AVS, troisième pilier, retraite, assurance vieillesse,

Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page

Réaction de seps
le 22.08.2008 à 09:06
magnifique, permet une prise de conscience quant aux enjeux financiers...
 



Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.


ACTUALITÉ
Un tireur embusqué fait deux morts et sept blessés en Finlande
Une des victimes du jeune tireur. Keystone
Un homme embusqué sur un toit dans une ville de Finlande a ouvert le feu dans la nuit de vendredi...


ACTUALITÉ
 Edito. Introspection
Les journalistes sont très forts, c’est leur métier, pour commenter les bouleversements du monde: le dérèglement climatique, les fièvres néotsaristes...
ACTUALITÉ
 Le glamour s’est arrêté à Locarno
Glamour. A l’origine, «sort», «enchantement». A désigné la beauté sensuelle de certaines vedettes féminines de Hollywood. Aujourd’hui, le terme ne...
ACTUALITÉ
 Oerlikon Solar, pépite des Alpes
Elle ne paie pas de mine, cette usine. Située à Trübbach (SG), à côté du Liechten-stein, l’entreprise du groupe Oerlikon...
ACTUALITÉ
 Plus vert que nucléaire
Bienvenue à l’autre bout de la Suisse, à Villigen et Würenlingen! C’est là, perdu dans la verdoyante campagne argovienne, que...
ACTUALITÉ
 Mikheil saakachvili: Nous ne renoncerons jamais!
Propos recueillis par UWE Klussman Monsieur le président, votre pays a perdu une guerre en quelques jours seulement. Pourquoi avez-vous...
ACTUALITÉ
 «Nous devons être fiers de notre résistance»
Propos recueillis par Dana emingerova et Petr PravdaPour la première commémoration de l’invasion soviétique, en 1969, certaines des images publiées...
ACTUALITÉ
 «Les athlètes suisses ne sont pas assez reconnus»
Propos recueillis par Julie ZauggArrivé à Lucerne en 1989 à 21 ans pour épouser une Suissesse, Donghua Li a laissé...
ACTUALITÉ
 Séguéla menacé en corse
La fièvre monte à Bonifacio. Dans un contexte d’assassinats crapuleux, sur fond d’intenses convoitises immobilières à l’extrême sud de l’île,...
ACTUALITÉ
 Téléjournal, magazines d’actu et internet: la TSR prépare l'info de demain
Pour ceux qui n’y regardent pas de trop près, les chiffres de la Télévision suisse romande sont bons. En particulier...
ACTUALITÉ
 Comment l’affaire Kadhafi est devenue une bombe
Mardi 15 juillet, au troisième étage de l’Hôtel Président-Wilson. Voilà bientôt une heure que des policiers en civil tournent en...
123