L'Hebdo;
2008-08-14 VIKTOR RÖTHLIN, ANGE OU DÉMON?
MICHEL GUILLAUME
JO. L'un des favoris du marathon de Pékin a signé un document exceptionnel. Il autorise quatre proches à le retirer de la course si les circonstances devaient mettre sa santé en danger.
Jamais peut-être le marathon des Jeux olympiques, programmé le 24 août, ne ressemblera autant à son impitoyable légende. Même si les organisateurs ont pris des mesures pour lutter contre la pollution, les conditions s'annoncent assez apocalyptiques. «A Pékin, le cocktail pollution-chaleur-humidité s'annonce plus dangereux que prévu pour les athlètes, en particulier pour les coureurs d'endurance», a prévenu le médecin-chef de la délégation olympique Beat Villiger.
Viktor Röthlin, qui s'est envolé pour la capitale chinoise juste après son triomphe au marathon de Tokyo en février dernier, est prévenu. «Personnellement, je pense que les conditions seront un peu meilleures qu'on le craint. Mais je ne peux pas exclure qu'elles mettent la santé des marathoniens en danger», déclare le coureur obwaldien, âgé de 34 ans.
Aussi ce dernier a-t-il signé un document exceptionnel. Il y autorise quatre personnes - dont le Dr Beat Villiger et l'entraîneur national Fritz Schmocker - à le retirer de la course au cas où sa santé se trouverait menacée. «A titre préventif, j'ai tenu à définir des règles précises avec mon équipe», dit-il pour justifier cette démarche très inhabituelle.
Personne mieux que lui ne connaît cette lutte intérieure quasi schizophrénique qui fait rage entre l'homme et le sportif dans une épreuve d'endurance, ce «jeu de l'ange et du démon», ainsi qu'il la qualifie lui-même. D'une part, Viktor Röthlin est physiothérapeute de profession, soit celui qui prévient et soigne les blessures. D'autre part, il y a en lui le sportif avide de gagner une médaille à tout prix. «Or, il est clair que je serai d'abord dans ce dernier rôle», avoue-t-il.
Sept minutes pour 500 m. «Je comprends la démarche de Viktor, qui pourrait être emporté par sa volonté de dépasser ses propres limites», déclare Jean-Pierre Egger, ancien entraîneur du lanceur de poids Werner Günthör. Dans un marathon, tout peut arriver. Aux JO de Los Angeles en 1984, le Neuchâtelois est dans le stade lorsque la Suissesse Gaby Andersen-Schiess, complètement déshydratée, vacille dans les 500 derniers mètres qu'elle parcourt en sept minutes. «J'ai eu peur pour elle», se rappelle-t-il.
Paradoxalement, ce sont justement les conditions dantesques de Pékin qui pourraient jouer en faveur du Suisse. A Tokyo, Viktor Röthlin a certes abaissé son record personnel à 2'07'23". Mais ce chrono reste supérieur d'une à deux minutes à ceux des meilleurs Kenyans. Sur le papier, le Suisse n'appartient donc pas au cercle étroit des favoris.
C'est là justement que Viktor Röthlin pourrait faire valoir sa formidable capacité à résister à la souffrance. «Plus l'épreuve sera dure, plus il pourra faire valoir son extraordinaire science de la course et sa force mentale», assure l'ancien vicechampion olympique sur 5000 m Markus Ryffel.
Röthlin tient à gommer l'échec cuisant de son abandon à Athènes en 2004: «Je suis ensuite tombé dans un trou et me suis remis en question: à quoi bon tout cela? Je suis parti une semaine dans les montagnes grisonnes avec un ami chasseur. Dans un autre monde, sans journaux ni téléphone portable», se rappelle-t-il.
Les journalistes l'ont appelé le «Kenyan blanc». Il assume pleinement. «Au Kenya, j'ai appris la simplicité du bonheur de vivre.» Chaque année, il passe deux mois au pays des seigneurs du marathon. Ses rivaux de Pékin, comme Martin Lel qui a gagné à Londres cette année, sont aussi ses meilleurs amis. L'un d'entre eux a même baptisé son enfant Viktor. «Nous vivons ensemble, nous nous entraînons ensemble, et nous nous entraidons en course, parfois jusqu'au 30e km. Ce n'est que là que nous devenons des adversaires jusqu'à la ligne d'arrivée», déclare-t-il.
A 34 ans, son bonheur est resté celui du petit Viktor des années 80 courant autour du stade de foot de Kerns (OW). «Aujourd'hui encore, dès que je chausse mes chaussures d'entraînement, c'est l'enfant en moi qui court», assure-t-il. Le marathon de Pékin promet d'être plutôt un cauchemar qu'un rêve d'enfant. Mais il pourrait bien sacrer un nouveau héros national suisse.
EXPLOIT
Viktor Röthlin remporte le marathon de Tokyo en février, en 2'07'23, deuxième chrono jamais couru par un Européen.
PANA JIJI/POOL KEYSTONE
«MA PETITE ENTREPRISE»
A 34 ANS, VIKTOR RÖTHLIN SONGE DÉJÀ À SA RECONVERSION: elle est planifiée pour 2010, à l'issue des championnats d'Europe de Barcelone. Il songe à fonder une famille et à développer sa petite entreprise, qui a conçu un programme d'entraînement pour coureurs: chacun peut s'abonner sur «vicsystem.ch» pour la somme de 150 francs par an. «Je suis surpris du bon écho de ce programme.» Dans une prochaine étape, Viktor Röthlin envisage de mettre son image au service de la santé publique. «En collaboration avec une assurance, je compte adapter ce logiciel à M. Tout-le-monde et aux enfants en surpoids, de manière à inciter chacun à vivre sainement», déclare-t-il.
LE MARATHONIEN ENTREPRENEUR RESTE FIDÈLE À LUI-MÊME, SOIT SIMPLE ET MODESTE. Avec sa victoire à Tokyo, il a empoché un chèque de plus de 100 000 francs. «D'accord, c'est un salaire annuel de physio-thérapeute. Cela dit, je comprends mal qu'un Marcel Ospel puisse gagner 20 millions par an, même s'il paraît que c'est le marché qui veut cela... Par rapport à lui, je ne gagne rien du tout!»
«VIKTOR POURRAIT ÊTRE EMPORTÉ PAR SA VOLONTÉ DE DÉPASSER SES LIMITES.» Jean-Pierre Egger, entraîneur
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