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Visions du réel - Eclats de vie d’un monde qui a mal

Mis en ligne le 10.04.2008 à 00:00

Å’uvres politiques, intimes ou artistiques: le festival du film documentaire de Nyon propose un riche programme, traduisant les inquiétudes de l’époque. Par Antoine Duplan.

L'Hebdo; 2008-04-10

Visions du réel - Eclats de vie d’un monde qui a mal

Å’uvres politiques, intimes ou artistiques: le festival du film documentaire de Nyon propose un riche programme, traduisant les inquiétudes de l’époque. Par Antoine Duplan.

Face à la presse internationale réunie dans un salon de l’hôtel Beau-Rivage de Nyon, Jean Perret s’est dressé sur la pointe des pieds et, tel un cueilleur de figues, a tendu la main vers le lustre de cristal. Soupesant avec délicatesse une pendeloque, il a demandé à l’assemblée coite comment s’appelle cette larme scintillante. Une «pampille». Ce beau mot rare rappelle que chaque chose en ce monde porte un nom, même les plus infimes, les plus discrètes, les plus cachées ...

Le directeur de Visions du Réel a tissé la métaphore: «Nous cherchons les films qui nomment au plus près la réalité, ceux qui éclairent l’opacité du monde. Cette année nous avons déniché des centaines de pampilles». Depuis sa résurrection en 1995, le Festival du film documentaire de Nyon a acquis en Suisse, en Europe et plus loin une solide réputation de plateforme profilée pour la reconnaissance et la diffusion des Å“uvres. Ce succès se chiffre: 1700 films ont été soumis au comité de sélection qui en a choisi 160 susceptibles de «raconter des histoires qui confortent nos identités et fertilisent nos imaginaires».

DEMOCRATIE A LA RUSSE Dans la «nécessaire hétérogénéité» du programme se distinguent trois thèmes généraux: la politique, l’intime et l’art. Dans l’édition 2008, le premier occupe une place prépondérante. Et la Russie, empire en mutation, focalise l’attention. Sur fond de conflit tchétchène, la question de la démocratie s’avère essentielle. Dans Lettre à Anna, Eric mène l’enquête sur l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa. Dans Entre ours et loups (24 h dans la ville de N.), Denis Sneguirev suit le procès d’un journaliste traduit en justice pour avoir publié le témoignage d’un Tchétchène.

Plus ambitieux, Durakovo, le village des fous, de Nino Kirtadze, brosse le portrait de Mikhail Fyodorovich, qui dirige un camp de rééducation civique pour jeunes à la dérive. Il a une vision de monde simple : «Dieu est dans le ciel et le tsar sur la Terre». Aussi vrai que «les animaux n’ont qu’une tête, seuls les monstres en ont plusieurs», la démocratie est une aberration qui n’a pas place dans la Sainte Russie. Engoncé dans ses valeurs archaïques, gras comme un ours, le tyranneau boit à la santé de Poutine, vitupère Gorbatchev qui a «ouvert les portes de la liberté d’expression avec une complète irresponsabilité», promet de nettoyer la Russie de son fumier, martèle que l’Europe n’est rien. Et un pope de ses amis exhorte Dieu à les délivrer du «joug juif»...

AU NOM DE DIEU Si Dieu existe, il doit faire une drôle de tête. Les Russes ivres de splendeur passée l’invoquent dans leurs délires tsaristes. A Mexico City, un jeune gueux le remercie de l’avoir arraché au cycle de la drogue et de la violence le jour où il lui a fait trouver un bébé pit-bull dans une décharge. Sa vie a changé. Il a dressé le monstre pour en faire un champion des combats de chien. Avant chaque affrontement, il fait bénir son tueur par le curé... The Beast Within, d’Yves Scagliola, exprime la violence du monde à travers les combats d’animaux, chiens au Mexique, grillons en Chine, coqs en Indonésie. Et aux Etats-Unis? L’homme a fait le robot à son image et ses créations s’affrontent avec fracas le samedi soir...

Servant une bouteille de la Réserve du Président, dont l’étiquette s’orne d’un portrait de Pinochet en uniforme d’apparat, ce retraité chilien affirme son credo: «Je crois en Dieu. L’homme se réalise par son travail.» Dans Juan Y Medio, Constanze Witt brosse un portrait de famille avec un gros secret: ses cinq oncles et tantes dirigeaient un restaurant réputé. Ils se sont brouillés à mort au début de années 70. Pas pour des raisons politiques, se récrient-ils – même si certains d’entre eux ont organisé des grèves contre Allende. Ce film donne à voir le visage de la bête immonde, qui n’est pas celui d’un loup en treillis, mais celui de septuagénaires replets.

AU PLUS PRES DES GENS L’intime ne se dissocie pas nécessairement du politique, comme le démontrent des portraits d’anciens président, Citizen Havel, de Pavel Koutecy, ou Jimmy Carter: Man from Plains, de Jonathan Demme. En Russie encore, Antoine Cattin suit dans La mère une femme que la vie n’a pas épargnée. Vendue à l’âge de 14 ans par sa mère contre une bouteille de vodka, elle a eu une flopée d’enfants avec quelques ivrognes de passage. Elle est ravagée, épuisée, mais cette force incroyable qu’est l’amour maternel la porte encore.

Pendant trois ans, la chorégraphe Fabienne Abramovich a filmé quatre familles dans le bâtiment des Schtroumpfs, à Genève. Liens de sang montre la réalité de la vie domestique, bien loin des publicités pour corn-flakes: des adolescents dressés pleins de colère contre leurs géniteurs... Quant à François Kohler, il s’intéresse dans Cher Monsieur, cher Papa à cinq jeunes Romands dont le mal-être découlerait de l’absence du père.

MUR, MURS... Une sourde inquiétude imprègne le cinéma du réel. Les générations ne se comprennent plus, les repères manquent, le monde a peur. D’un mur à l’autre - de Berlin à Ceuta, de Patric Jean, traduit bien l’ambiance de méfiance, de repli qui règne. L’Europe se barricade derrière des murs physiques et mentaux. «On a détruit le grand mur, celui de Berlin, ça a fait des petits», analyse un Marocain, citoyen de la France d’en bas. Le réalisateur égrène quelques destins significatifs, du Pakistanais qui vend des fragments du Mur en rigolant «Ich bin ein Berliner» aux Africains échoués sur les barbelés dont s’hérisse l’Espagne...

«A Berlin près du Mur (...) Nous étions dans un petit café / On entendait jouer les guitares / C’était très chouette / Oh, chérie, c’était le paradis». Cette bluette ouvre la descente aux enfers que Lou Reed détaille dans Berlin (1973). L’an dernier, aimable comme un bull-dog, la moue en plein cintre, le chanteur a pesamment revisité son chef-d’Å“uvre vénéneux devant la caméra de Julian Schnabel. Ce n’est pas la musique de Lou Reed’s Berlin qui amène une bouffée d’air frais.

Ô PAMPILLES DE PATTI Enrique Grahl et Judita Zapatero ont infiniment plus de grâce que le grognon du Velvet Underground – mais un caractère difficile aussi. Champions de tango sur scène, ces amoureux s’engueulent sans trêve pendant les répétitions; mais quand ils dansent, les dieux du corazon se taisent... Dans un défi constant aux lois de la gravitation, le couple tricote des quatre fuseaux d’hallucinante manière et nous coupe le souffle dans Enrique Y Judita, d’Andrea Roggon.

Enfin, Patti Smith amène le mouvement ascendant consubstantiel à toute démarche poétique. Pendant des années, Steven Sebring a suivi la chanteuse américaine, la filmant avec les moyens du bord. Patti Smith: Dream of Life est un collage, une mosaïque qui nous rapproche des mystères de la création artistique. Sur scène, la pythie rugit comme une tigresse. En privé, elle est rieuse, enfantine, facétieuse lorsqu’elle imite Dylan. Elle nous invite chez ses parents, elle ouvre ses boîtes à trésors, présente les vestiges de son enfance. Elle dévoile ses photos de famille, sa robe d’enfant, quelques cendres de Robert Mapplethorpe conservées dans une boîte tubulaire...

Inlassablement, elle fait des polaroïds en noir et blanc. Des détails, des fragments. Une épitaphe, un coquillage, une fleur, une poupée... Des petits riens que le regard transcende. Des brimborions que la poésie nomme et auxquels elle confère l’éternité. De précieuses pampilles... |

Nyon. Visions du réel. Du je 17 au me 23. www.visionsdureel.ch

«ENRIQUE Y JUDITA» D’Andrea Roggon. Portrait d’un couple explosif, champion de tango.

«THE BEAST WITHIN» D’Yves Scagliola. La violence du monde s’exprime à travers les combats d’animaux – de chiens au Mexique.

PATTI SMITH La chanteuse et poétesse américaine fait l’objet d’un portrait intimiste dans Patti Smith: Dream of Life de Steven Sebring.

MIKHAIL FYODOROVICH Il vomit la démocratie occidentale et vénère la sainte Russie dans Durakovo, le village des fous.

PHILIPPE SAIRE FLEURIT LA VILLE

Le chorégraphe lausannois a produit neuf Cartographies, courts métrages témoignant d’une redécouverte de l’espace urbain par la danse. Visions du réel présente une rétrospective de ces poèmes visuels.

Comme toutes les villes, Lausanne recèle plein d’endroits étranges que le citadin pressé ignore ou ne voit plus. Il appartient aux poètes de les repérer et d’y cultiver les fleurs du rêve. Depuis 2002, Philippe Saire et ses danseurs investissent ces biotopes escamotés pour des impromptus, qui connaissent un succès croissant et font l’objet de courts métrages – «Notre Dögmeli à nous» sourit le chorégraphe et cinéphile averti. Si un spectacle de danse nécessite de six à huit mois de travail, les Cartographies sont des «croquis» dont les frais de production n’excèdent pas 25 000 francs.

Conçues en collaboration étroite avec des cinéastes, ces interventions chorégraphiques en milieu urbain relèvent moins du narratif, car Philippe Saire se méfie de la fiction souvent réductrice, que de la suggestion. Il s’agit de «laisser un espace au spectateur, d’ouvrir les portes de l’imaginaire»: les pavés glissant comme des palets de curling vers le corps écroulé d’une danseuse renvoient à toutes les lapidations de l’histoire. En quittant l’espace abstrait de la scène pour investir le concret, la pierre, les danseurs ressemblent à ces coquelicots qui poussent dans les interstices de la ville, ils incarnent la revanche du vivant sur le béton.

Pas de deux au minigolf du Richemont, Ocean’s Eleven à la gare du Flon, travelling sans cesse recommencé sur la pelouse de Bellerive un jour d’été, West Side Story à la rue Centrale, Ramuz sur le toit de la Vallée de la jeunesse... Chaque film se distingue par une couleur, une tonalité qui sont à la fois la marque du cinéaste et l’empreinte du lieu. Pierre-Yves Borgeaud se la joue Big Brother, Massimo Furlan fait Å“uvre de plasticien, Fernand Melgar filme le work in progress, ... Et Philippe Saire passe à deux reprises derrière la caméra, démontrant avec Les arches (du Grand-Pont) et Le bassin (du Palais de Rumine) que cadrages et montage n’ont pas de secret pour lui.

Les Cartographies intègrent aux chorégraphies les passants, les baigneurs lézardant à la piscine, les sollicitations ludiques de l’architecture et même, hors-champ, les ouvriers d’un chantier voisin qui règlent le trafic automobile. Elles font la part du hasard comme cet essor soudain de pigeons qui traversent le plan final des Arches ou ces trois têtes d’enfants qui lorgnent de derrière un mur, ou encore ce convoi funéraire qui passe au loin, dans La vallée de la jeunesse, projetant une ombre sur les jeux et les corps pleins de vie. Les danseurs suspendent leur mouvement, se découvrent. L’élan créatif s’incline devant cette immixtion du réel et ses implications philosophiques. | AD

LES ARCHES De Philippe Saire. Sous le Grand-Pont, à Lausanne, le chorégraphe filme les danseurs de sa troupe comme des coquelicots dans le béton.




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